« TINTIN ET LES ANIMAUX » par Richard Langlois

Enfin un bestiaire fort intelligent, même s’il est très incomplet, des principaux animaux dessinés par Hergé, digne héritier de Benjamin Rabier qui créa Gédéon le canard et « La vache qui rit ».

 

 

Ces deux grands artistes furent des maîtres de la stylisation graphique de la réalité animale pour en faire des icônes devenues universelles. L’observation toujours méticuleuse de l’ancien scout et du dessinateur soigné que fut Hergé, lui permit d’accorder au monde animal une place importante et privilégiée dans son oeuvre. Dans chacun des albums, l’animal exprime une part secrète, hautement symbolique, du comportement humain, tout en s’inscrivant dans des mises en scène fidèlement et abondamment documentées. Lippert nous offre une attentive et respectueuse étude des animaux de la terre, de l’eau et de l’air qui se manifestent dans l’univers de Tintin. L’aspect graphique et narratif ne relevant pas de sa compétence à titre de vétérinaire et d’océanologue, il s’attarde et vérifie la pertinence de l’utilisation de l’animal dans un contexte scientifique, écologique, pédagogique et symbolique.

 

Milou, fidèle compagnon de Tintin dès ses premiers pas d’aventurier, est de tous les animaux le plus présent, le plus parlant et le plus expressif. Il grogne à l’approche du danger, s’inquiète et rouspète face à des situations périlleuses, délivre son maître recourant à ses dents mais aussi à sa ruse. Hergé a dessiné Milou sans taches, alors que, le plus souvent, la robe des fox-terriers n’est pas immaculée. Ce blanc, symbole de pureté, prendra toute son ampleur lorsque les moines tibétains le surnommeront « Neige du Matin ».

 

En dehors de la fiction, le père de Tintin éprouvait une passion particulière pour les chats; il était charmé par le côté esthétique et mystérieux de cet animal des extrêmes. Le chat siamois le touchait par sa retenue asiatique et son indépendance; deux qualités qui apportent de l’exotisme et de l’agitation nerveuse à Moulinsart. Influencé par les rapports d’affection avec les félins, Hergé nous montre que le lion, bien que sauvage, peut être soumis. C’est Milou que se taille la … part du lion en Afrique, en arborant comme trophée la queue sectionnée du lion, ce qui en fait un dieu auprès des indigènes. Hergé ne pouvait qu’être impressionné par le tigre du Bengale, ce gros chat mangeur d’homme, qui s’attaque à Tintin complètement désarmé dans les CIGARES DU PHARAON.

 

Avec beaucoup de pertinence et d’honnêteté intellectuelle, Lippert nous explique le massacre de nombreux animaux par Tintin au Congo. Il nous signale que l’époque coloniale était différente de la nôtre où l’on a appris progressivement que la nature a des limites qu’il faut respecter. Il signale aussi que l’équilibre de la nature repose sur des régulations brutales de populations animales auxquelles l’homme doit participer lorsque la pression démographique met en péril à la fois, la vie de l’animal et celle de l’homme. Une observation objective à faire réfléchir les écologistes fanatiques, mal renseignés, sur la surpopulation désastreuse de certaines espèces surprotégées. Au début de sa carrière, Hergé ne se gêne pas pour désintégrer à l’explosif un rhinocéros au Congo. Lippert nous explique ce geste par une méditation perspicace: « Forer la peau cornée et y placer un bâton de dynamite est, bien plus qu’une mise à mort barbare, mais un désir de sonder les mystères de la profondeur, au-delà des surfaces opaques ». Le singe intervient beaucoup dans les aventures de Tintin, ces joyeux bouffons dont Goethe disait: « Si les singes savaient s’ennuyer, ils pourraient devenir des hommes ». En Afrique, Tintin se met littéralement dans la peau d’un singe. Que ce soit le sympathique gorille de L’ÎLE NOIRE ou le mythique yéti du Tibet, Hergé leur prête des sentiments les plus nobles, qui manquent cruellement à tant d’êtres humains.

 

Tintin cavalier, échange et s’échange avec son cheval; ce dernier devient un moyen de communication pour le corps et l’esprit, Le héros et son cheval sont unis pour le meilleur et pour le pire. Excellent dessinateur animalier, Hergé a observé et appliqué que le cheval au galop a un seul pied qui supporte son poids et touche le sol, d’où la dynamique graphique donnée au mouvement et à l’impulsion de la vitesse. Le regard appliqué d’Hergé en a fait un visionnaire, grâce au soin apporté à son amour/humour pour les animaux. Il distingue bien la vache qui, en Amérique est un simple objet de consommation, de l’étable à l’abattoir, alors qu’en Inde, parce que sacrée, elle offre plutôt une nourriture plus spirituelle que physique. Le seul animal qui ait l’honneur de figurer dans le titre d’un album est le CRABE AUX PINCES D’OR. L’intervention du crustacé est réduite puisqu’elle se limite à la représentation sur l’étiquette de fausses conserves de crabes. Cette superbe image est devenue une des références graphiques, propres à la ligne claire.

 

Dans son premier album chez les Soviets, Hergé fait de l’ours blanc une caricature de l’être humain agressif et balourd ; il vide la gourde de vodka de Tintin et s’attaque à Milou en s’exclamant : « Voilà un bon petit beefsteak ! » Mais d’autres bêtes sont encore plus menaçantes, tel le crocodile des forêts amazoniennes ou africaines; ce dernier mimant un tronc d’arbre est très représentatif de la réalité d’une jungle où l’adaptation est la condition de vie et surtout de survie. L’animal prédateur le plus redouté et le plus dangereux qu’affronta Tintin est le requin avec sa denture organisée comme un véritable système à tuer. Mais ce tueur programmé, aux apparences métalliques, presque un robot, ne peut rien contre la ruse de notre héros; cela malgré son odorat aussi aiguisé que ses dents, qui peut détecter une goutte de sang diluée dans quatre millions six cent mille litres d’eau.

 

La gent ailée occupe une place d’honneur dans l’oeuvre d’Hergé. La pie comme signe et rôle néfastes; comment ne pas oublier ces pies qui bavardent comme la Castafiore, mais surtout qui dérangent les humains comme dans le célèbre film LES OISEAUX de Hitchcock. Une pie intervient dans L’ÎLE NOIRE pour dérober la clé d’un garage de pompiers, pendant que le feu menace. Elle réapparaît en vedette dans LES BIJOUX DE LA CASTAFIORE avec à son actif le vol de l’émeraude du Rossignol milanais. Dans le même album, une autre vedette ailée sous le nom de Coco fera la pluie et le beau temps à Moulinsart. Devant ce perroquet introduit par la Castafiore, Milou déclare au chat siamois : « Moi, je ne supporte pas ces bêtes qui parlent ». Ces perroquets tiennent les lecteurs en haleine dans beaucoup d’autres albums, en s’attaquant à Haddock et Milou, leurs victimes préférées. Certains jeunes lecteurs ont appris à dire « Gros plein de soupe » en répétant, à la maison et dans les cours d’école, les paroles d’un perroquet de papier. Hergé a bien rendu l’agressivité expressive du cygne dans COKE EN STOCK et il a donné au condor, dans LE TEMPLE DU SOLEIL, un rôle encore plus spectaculaire, avec ses douze kilos et ses trois mètres d’envergure pour attaquer Tintin pris entre le ciel et la terre, ayant envahi le territoire de ce dieu de la montagne andine.

 

Au-delà des réflexions écologiques et pédagogiques, ce sont les interprétations symboliques des animaux comme archétypes, profondément liées à notre inconscient collectif, qui fait de cet ouvrage , une référence profonde dont la lecture nous émerveille. Un grand soin fut apporté à la mise en page, avec de judicieuses photos, de nombreuses illustrations et des composantes graphiques qui rendent la lecture aérée, attrayante et très didactique. Une des grandes leçons à tirer de cette magnifique étude, c’est de constater comment on peut définir son humanité en apprivoisant l’animalité présente en chacun de nous.

 

Richard Langlois

 

 

 

 

 

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