« DOSSIER TINTIN, L’ÎLE NOIRE » par Richard Langlois

La publication intégrale et commentée des trois versions de L’ÎLE NOIRE, 1938, 1943 et 1966, offre l’occasion d’un retour en arrière très instructif et passionnant pour découvrir progressivement une des plus belles leçons sur l’évolution et le génie narratif et graphique d’Hergé.


La publication intégrale et commentée des trois versions de L’ÎLE NOIRE, 1938, 1943 et 1966, offre l’occasion d’un retour en arrière très instructif et passionnant pour découvrir progressivement une des plus belles leçons sur l’évolution et le génie narratif et graphique d’Hergé qui a conduit son art vers une perfection exemplaire. Dans la solide tradition des ouvrages incontournable sur Hergé et son oeuvre, telle la méticuleuse CHRONOLOGIE en marche de Philippe Goddin, rendue au tome cinq, le présent DOSSIER TINTIN consacré à un seul album, deviendra lui aussi une référence marquante. La lecture est d’autant plus importante et fascinante qu’elle couvre en profondeur et dans des mises en pages soignées et aérées l’aventure de Tintin qui a connu le plus de remaniements et de changements méthodiques. Après un judicieux et complet dossier explicatif, accompagné de nombreuses illustrations extraites du Petit Vingtième, de Coeurs Vaillants et du Journal Tintin, nous avons le privilège de lire simultanément les trois versions de L’ÎLE NOIRE. La principale originalité de cette aventure de Tintin, purement policière, réside dans les diverses métamorphoses qu’elle a subies. Nous voyons pour la première fois la version de 1938, avec ses 124 planches, présentée conformément à la publication d’origine en noir et blanc dans Le Petit Vingtième. On a même respecté l’impression de la moitié des planches rehaussées de vert et de rouge. Ce qui est rare et tout à l’honneur des éditeurs, c’est que les pages ont été imprimées en six couleurs et non en quadrichromie pour bien harmoniser les planches en vert et rouge avec les autres pleines couleurs.
La mise en page est irréprochable pour garantir une lecture vivante et attentive: sur la page de gauche, deux planches en noir et blanc de la pré-publication dans Le Petit Vingtième, sur la page de droite les pages des albums de 1943 et 1966 en couleurs, exactement correspondantes, sans réduction de la taille des dessins. Une lecture qui devient agréablement ludique en juxtaposant des images chronologiquement fort éloignées. Les textes explicatifs fourmillent d’explications pertinentes et érudites se rapportant aux procédés d’impressions en pleine évolution à l’époque. On redécouvre c’est quoi le bélinogramme, les clichés typographiques, le photograveur pour l’offset, les plats avant non encore encollés pour la reliure et la première maquette typiquement Casterman pour la couverture devenue une véritable icône.


La correspondance entre Hergé et Charles Lesne de la maison Casterman nous informe des moindres détails concernant les clichés, la mise en page, les esquisses de couverture, les planches en couleurs, la promotion des tirages et même les accidents causées aux dessins lors des emballages et des déballages. Les remarques d’Hergé montrent comment il s’intéressait à toutes les étapes, de la gestation à la publication. Il observe qu’on n’a pas tenu compte dans l’impression des lignes vertes indiquées dans le kilt de Tintin, pour faire plus écossais; de ces lignes, il ne reste que la délimitation en noir. Les nombreux griefs d’Hergé se rapportent à la qualité du papier, au brochage, à la reliure des cahiers et à la mise en marché des albums. Le ton est ferme, mais toujours courtois. Ces échanges francs et constructifs entre un auteur et son éditeur attentif expliquent l’excellente qualité dans la progression de la célèbre série. Déjà on dénote une attitude qui deviendra un signe de souci artisanal dans le travail bien fait, où l’on doit éviter toute précipitation et toute pression du temps. À la fin du dossier analytique, nous retrouvons les chiffres des tirages et le classement des ventes qui sauront satisfaire les collectionneurs-comptables


Le septième album de Tintin, L’ÎLE NOIRE, a connu sa première mise en couleurs en 1943. Sous la demande de l’éditeur britannique Methuen qui ne veut pas choquer le lectorat anglais avec des décors désuets, des véhicules des années 1930 et des uniformes démodées, Hergé décide de réaliser une nouvelle version complètement redessinée, avec l’aide de son fidèle collaborateur Bob de Moor. Ce dernier se rend au Royaume-Uni pour parfaire l’authenticité de la documentation. Nous retraçons des observations subtiles sur le changement des écriteaux, de l’architecture, des voitures arrêtées du côté droit au lieu du côté gauche, des voies de chemin de fer tous clôturées en Angleterre. Pollet nous fournit même le programme de travail, fort révélateur, de Bob de Moor. Après une pré-publication dans le Journal Tintin en 1965, l’album sort l’année suivante. Les couvertures ont connu des modifications minimes, conservant bien le côté angoissant et mystérieux de l’île et du château écossais en ruine de Ben More et de sa tour maléfique entourée d’oiseaux de mauvais augure. Les deux premières versions mettaient l’accent sur le fantastique et la dernière sur le réalisme. L’irréalité poétique d’une Angleterre de pacotille, entre 1938 et 1966, demeure plus près de l’illusion rêveuse et créatrice d’Hergé. La présentation synoptique des planches permet de comprendre et d’apprécier la nostalgie que dégagent les deux anciennes versions non modernisées. Dans la dernière version de 1966, les décors trop précis de Bob de Moor surchargent la case et nuisent au dynamisme dépouillé de la narration. Le résultat donne un album esthétiquement plus léché, mais en engloutissant l’action et en dévorant la simplicité graphique. L’oeil se perd dans les détails surajoutés tout à fait inutiles dans l’économie du récit. Cependant nous pouvons apprécier la qualité des couleurs en offset par rapport à l’impression en typographie dans les journaux. Il est intéressant de vérifier près de 85 modifications plus ou moins importantes seulement dans les textes de la dernière version.


En tintinophile averti et en tintinologue érudit, Pollet aborde avec une discipline de bénédictin l’examen microscopique des différentes versions. Sa recherche minutieuse nous place dans le processus même de la création et du long travail de maturation qu’exige une démarche de remaniement. Les nombreuses corrections signalées dévoilent comment Hergé maîtrisait l’art du montage comme aboutissement ultime à la mise en page. À l’époque, le défit était de taille, car il fallait tenir compte , en plus des contraintes imposées par les éditeurs, des passages du noir et blanc à la couleur, des formats variés de la planche du journal à celle de l’album. Nous voyons en pleine transformation, au fil des années, l’expérience grandissante d’un auteur de plus en plus exigeant. Un ouvrage important où nous entrons dans la grande aventure du génie narratif et graphique d’Hergé. Ce premier DOSSIER consacré à un album, où rien n’a échappé au regard inquisiteur de son auteur s’impose comme un modèle de recherche à imiter et à poursuivre.


 

Richard Langlois

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