« Memories of sand » par Massimiliano Frezzato

Si vous ne connaissez pas encore Frezzato, alors « Memories of sand » est l’album idéal pour découvrir les différentes atmosphères graphiques qui constituent l’univers de ce talentueux et passionnant artiste. Quatre récits muets qui explorent plusieurs facettes du sentiment amoureux : amour passion, impossible, filial, et amour de la nature… Magnifique !

Mosquito n’est pas qu’un garant du patrimoine avec ses albums de Battaglia, Toppi ou Micheluzzi ; il promeut aussi de beaux artistes contemporains comme Zezelj ou Frezzato. Après le superbe « Pinocchio » sorti l’année dernière et avec la parution de ce « Memories of sand », il semblerait que Mosquito devienne l’éditeur français référentiel de Frezzato, et c’est tant mieux, car derrière « Les Gardiens du Maser » (excellente série concoctée avec Mandryka) se cache un artiste polymorphe aimant expérimenter toutes les techniques, toutes les narrations, et refusant de se laisser enfermer dans une catégorie – par réaction au normatif, certes, mais peut-être encore plus par amour absolu de l’expression graphique sachant jouir librement. Pour bien comprendre le personnage, il faut avoir au moins une fois assisté à l’une de ses séances de dédicaces. Contrairement à certains fonctionnaires de la BD enquillant dédicace sur dédicace dans une sorte de réflexe systématique qui – finalement – enlève tout sens à l’intention et à la rencontre avec leur public, Frezzato, lui, aborde cet exercice en ramenant l’humain et l’intention au premier plan, au centre de tout, n’accouchant pas d’un « dessin de plus ». Pour lui, la personne qui vient lui demander une dédicace, c’est avant tout l’instant d’une rencontre, d’un échange, et le dessin qu’il lui fera dépendra des ondes et de l’énergie en jeu. Loin d’être dans un acte programmé, il alternera les techniques selon les moments, passant du feutre aux craies, de la peinture appliquée avec les doigts aux techniques mixtes, se donnant sans compter et finissant souvent les mains couvertes de peinture… Bref, une dédicace de Frezzato est toujours passionnante, surtout lorsqu’on voit avec quelle virtuosité l’artiste élabore ses dessins devant nous ; un véritable spectacle où il est en représentation – sans jamais tricher avec sa folie créatrice. Euh… je ne devais pas parler d’un album, au fait ? Hum…

 « Memories of sand » rend bien compte de cette folie et de cette soif d’explorer différents univers graphiques. Les quatre récits qui constituent cet album proposent un éventail de techniques allant de la couleur informatique au lavis, des encres à la peinture alliée au pastel, alternant traits fins et épais, ou sculptant les formes par la seule couleur. Quel que soit l’univers graphique abordé, l’évidence est toujours la même : Frezzato est un artiste complet qui fait preuve d’un grand sens de l’observation et de la composition, qui excelle dans l’art de la couleur, et qui possède une qualité de trait époustouflante. Ses approches chromatiques sont fluides et puissantes, nuancées et vibratoires, remarquablement agencées. Son trait est souple sans être mou, doté d’une élasticité qui incarne plus qu’elle n’arrondit. Tout cet art est au service d’un univers très personnel, sorte de farce tendre et mélancolique où la fantaisie a un double visage. L’œuvre de Frezzato est un contraste de légèreté et de gravité, de rire et de larmes, d’une blessure exorcisée par la poésie et l’humour. C’est charmant et provocant, drôle et fascinant, efficace et insaisissable, et, au-delà de toute attente, d’une grande cohérence. Un labyrinthe à miroirs parcouru par un artiste magicien aux multiples lapins.

 L’album s’ouvre sur « La Rose », une histoire de SF éroticomique où le trait voluptueux de Frezzato atteint des sommets, notamment dans le travail des hachures et autres stries courbes modelant les volumes et les ombres en étant encore du dessin, et non du remplissage. Cette chute sans fin d’un homme en culotte de pyjama (sorte de John Difool ayant abusé de la fondue au chester) est aussi un plongeon dans le désir sexuel et cette rose féminine tant convoitée, objet de tous les désirs les plus fous. « La Clef » se situe d’emblée dans une autre ambiance, celle des légendes japonaises auxquelles Frezzato emprunte l’esthétique environnementale et la symbolique silencieuse. Chacun perché sur le dos d’un énorme animal lui-même perché sur la cime d’un mont émergeant des brumes, un homme et une femme amoureux l’un de l’autre tentent malgré la distance qui les sépare de décocher leurs flèches dans le cœur de l’être espéré. Au sein de ce contexte symbolique ou légendaire qui pourrait sembler plus poétique et sérieux, Frezzato invente et fait sourire sans rien désacraliser, dans un décalage bien senti.

 « Le Parapluie » nous raconte ce qu’il faut d’amour désintéressé pour élever son enfant, le défendre et l’aider à devenir un adulte. Ici, on retrouve le Frezzato plus tendre, celui de « Pinocchio », même s’il lorgne plus du côté de Lewis Carroll. Un homme-monocycle s’enfonce dans l’orbite d’un crâne géant pour sauver son enfant des dangers qui rôdent, la ramenant au sein de mère nature et s’effaçant une fois la lumière revenue. Par touches libres et franches de peinture rehaussée de pastel, Frezzato exprime tout son amour de la couleur et nous emmène dans un superbe voyage chromatique qui rend baba d’admiration… Le dernier récit (« Le Petit Cochon ») est aussi le plus court et le plus radical, une charge sans concession d’un amoureux de la nature contre les horribles conditions de vie et de mort des animaux élevés pour finir dans nos assiettes.

 Quatre histoires muettes qui redonnent leurs lettres de noblesse à l’art séquentiel le plus pur, quatre métaphores d’une grande richesse émotionnelle et artistique, quatre bonnes raisons d’acheter cet album qui contient assez de beautés pour le relire et jouir sans fin. Bravissimo, caro Massimiliano ! Et vivement un prochain album !

 Cecil McKINLEY

« Memories of sand » par Massimiliano Frezzato 

Éditions Mosquito (15,00€) – ISBN : 2-35283-078-8

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