Editeurs / Journalistes : une Première pour commenter le bilan de l’année 2003.

C’est dans une ambiance très studieuse, bien que chaleureuse et détendue que se déroula, le 13 janvier, dans les locaux du Syndicat National de l’Edition , la première rencontre officielle organisée entre les critiques de l’ACBD et les éditeurs du groupe BD du SNE.

 


Imaginée par le bureau de l’ACBD (Association des critiques et journalistes de bande dessinée), l’idée d’une réunion de travail dont l’objectif était d’établir un point précis sur une année écoulée de bande dessinée, à partir du bilan de Gilles Ratier pour l’ACBD et des données des éditeurs membres du SNE*, avait séduit ces derniers, qui avaient donc répondu présent en proposant que cette rencontre ait lieu dans les locaux même du SNE. Le délégué général de cet organisme professionnel, Jean Sarzana (lui même passionné du neuvième art), accompagné de Noëlle Rondeau, chargée de mission au sein du SNE, eurent d’ailleurs l’amabilité d’ accompagner les participants tout au long de la réunion, avant de leur proposer un cocktail au cours duquel Jean Sarzana souhaitait publiquement que cette opération soit reconduite et se pérennise.


 


Pour compléter les chiffres de Gilles Ratier, qui portent sur le nombre de nouveautés mises sur le marché et non sur les données financières des éditeurs, puisque même un album bénéficiant d’un très faible tirage est pris en compte, Jacques Glénat (qui préside le groupe BD du SNE) indiquait en entrée de réunion que  la bonne santé de la bande dessinée était aussi actuellement celles des éditeurs, ce dont ils se réjouissaient évidemment, mais pour des raisons dépassant aussi la simple équation économique. S’il y a plus d’albums publiés, c’est aussi parce qu’il y a plus d’auteurs de bande dessinée (Eric de Montlivault), dont un certain nombre d’illustrateurs qui viennent de l’univers des jeux vidéo, où ils ont connu des fortunes diverses (Guy Delcourt). Or, l’investissement financier sur une bande dessinée est plus important, avec des marges beaucoup plus faibles que dans les autres secteurs de l’édition traditionnelle (Louis Delas). Le risque que prennent aujourd’hui les éditeurs ne peut aller de pair qu’avec une croissance du marché, qui leur permet d’offrir leur chance aux jeunes auteurs (Mourad Boudjellal).


 


Pourtant cette très importante production crée des problèmes de visibilité, chez les distributeurs notamment. La durée de vie des albums est de plus en plus courte. Les œuvres de fond sont moins exposées et se vendent donc moins bien. A ce titre, le secteur se rapproche de la littérature générale (Eric de Montlivault). Face à cette donne, les éditeurs s’organisent, en termes de flux par exemple, avec une répartition lissée sur toute l’année de leurs titres forts ou encore par un travail de valorisation de leur fond, au travers d’outils marketing adaptés (Dominique Burdot). Mais la distribution doit aussi s’adapter. Les libraires spécialisés peuvent augmenter leur surface commerciale, comme l’ont fait les grands distributeurs ou les grandes surfaces (Guy Delcourt). Il est vrai aussi que le lectorat se divise en axes éditoriaux (Louis Delas), ce qui pourrait peut-être conduire dans le futur à l’apparition de librairies hyper-spécialisées, en Manga par exemple (Mourad Boudjellal).


 


Car les mangas, parlons-en. Aujourd’hui en pleine explosion, ce secteur éditorial, selon les chiffres de Gilles Ratier, représente près de 30% de la part de marché globale de l’édition de bandes dessinées dans les pays francophones. Tous les éditeurs présents lors de la réunion proposent d’ailleurs des mangas aux lecteurs. Bien sur, la publication de ces ouvrages est économiquement rentable car même si le travail d’adaptation est important et que les imprimeries avec lesquelles travaillent les éditeurs ne disposent pas des machines pour fournir une impression économiquement optimisée, la marge réalisée sur l’édition d’un manga est supérieure à celle d’un album traditionnel (Dominique Burdot). Mais, plus important au fond, grâce au Manga, les éditeurs ont retrouvé une génération de lecteurs qu’ils croyaient perdue pour la bande dessinée et qui a été sensible à découvrir des albums peu onéreux, au rythme de publication rapide et dont la quantité de pages est importante à chaque fois (Jacques Glénat). Tous les éditeurs présents soulignaient que les japonais segmentent à l’extrême leur production, ce qui permet à chacun de s’y retrouver et que le marché en réclamant toujours plus. La montée en puissance du genre dans notre pays  semble finalement inévitable dans le futur, d’autant plus qu’il existe véritablement de très grands auteurs et une très grande variété de styles différents.


 


Réciproquement, qu’en est-il ? Force est de constater que la bande dessinée européenne a du mal à s’exporter. Le Japon est totalement réfractaire au genre. Les éditeurs présents ont tous eu des expériences aux résultats plutôt mitigés aux Etats Unis. Par contre, la Corée, Honk Kong et surtout la Chine – 1million d’exemplaires de Tintin vendus l’an dernier (Louis Delas) – semblent s’ouvrir. Mais ce ne sont que des prémices et il est un peu tôt pour se prononcer sur la réussite commerciale future de ces exportations potentielles.


 


Finalement, tout va très bien, surtout chez nous où l’objectif d’accroissement futur du marché passe par l’augmentation du nombre de passionnés, ces 200.000 lecteurs qui aujourd’hui lisent plus de 15 bandes dessinées par an et représentent 40% des ventes (Eric de Montlivault). Pour y arriver, les critiques spécialisés sont évidemment des prescripteurs idéaux, à condition de parler de tout ,et notamment de tous les ouvrages au tirage intermédiaire. La médiatisation est en effet  surtout  très bonne pour tout ce qui est très gros et très fort ou très petit et très branché (Eric de Montlivault). Quant aux médias généralistes, le problème se situe ailleurs pour les éditeurs, puisque ceux-ci parlent rarement du contenu des ouvrages, usant d’angles économiques ou événementiels. Les critiques et journalistes présents rappellaient tout de même leur rôle dans le conseil d’ouvrages à priori inconnus du grand public et qu’ils soutiennent tous les albums qui leur semblent bons, comme dernièrement La Grippe Coloniale, à qui ils ont décerné le Grand Prix de la Critique 2003.


 


C’est d’ailleurs sur la remise officielle de cette récompense à Dominique Burdot ( une magnifique sculpture originale de Chris Ware, lauréat l’an passé pour Jimmy Corrigan), destinée à Apollo et Huoi-Chao-Si, les deux auteurs de La Grippe Coloniale, que se clôtura cette première et fructueuse rencontre.


 


Laurent Turpin


 


* : Le groupe des éditeurs de BD au Syndicat National de l’Edition réunit depuis 1997 les éditeurs suivants : Albin Michel, Casterman, Dargaud, Delcourt, Fluide Glacial, Glénat, Kana, Le Lombard, Soleil, Vents d’Ouest. Etaient présents à la réunion, Mourad Boudjellal (PDG Soleil), Dominique Burdot (DG Vents d’Ouest), Louis Delas (DG Casterman, Fluide Glacial), Guy Delcourt (PDG Delcourt), Jacques Glénat (PDG Groupe Glénat) et Eric de Montlivault (Directeur Général adjoint Groupe Dargaud). Le groupe BD publie La lettre de la BD, édité par le SNE. Dans son 3ème numéro, qui vient de sortir, les éditeurs membres du groupe BD du SNE et des professionnels de la distribution (Michel-Edouard Leclerc et Christophe Le Bel) reviennent sur l’année écoulée et dressent l’état de santé de la bande dessinée. Jacques Aillagon, Ministre de la culture, y rappelle les engagements pris par le gouvernement en faveur du 9ème Art.


 


 


 


 


 


 


 

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