Dominique Véret, «croisé» de la culture Manga

Inlassablement, Dominique Véret use son bâton de pèlerin entre la France et l’Asie pour faire découvrir les Mangas à ses compatriotes. Après avoir dirigé Tonkam et proposé, depuis 1989, des imports puis des traductions de bandes dessinées asiatiques, Dominique Véret a fondé en 2001 – avec Sylvie Chang, Sahé Cibot et Erwan Le Verger – Akata, une structure dédiée à la diffusion en France de produits culturels venus d’Orient. C’est avec cette société qu’il s’est engagé depuis 2002 dans un partenariat avec les Editions Delcourt portant sur un vaste programme de parutions de Mangas. Nous l’avons rencontré, en compagnie de la charmante Sahé Cibot, pour qu’il nous parle de sa passion, de cette nouvelle collaboration et des titres à venir au sein de cette collection.

 

 

De la BD francophone aux mangas

 

Le manga, vous êtes tombé dedans quand vous étiez petit ?

 

Non, je suis tombé dans les BD européennes, françaises disons. J’ai travaillé autour de la BD française de 1976 à 1989. Je vendais des BD d’occasion et de collection. J’ai eu plusieurs librairies, Rideau de fer, Hoppaline Cassidong et Tonkam. J’ai également travaillé aux puces de Montreuil, de Clignancourt et même à la braderie de Lille. Tout ça à partir des années 1970, quand les choses ont réellement commencé à bouger dans le secteur de la BD française.

 

Comment êtes-vous arrivé au Manga ?

 

Au fur et à mesure. Lisant toutes les BD, je suis progressivement passé au meilleur du comics américain, Miller, Moore  puis au Manga. Il faut ajouter que pour des raisons personnelles, j’aimais bien l’Asie. Je suis allé pour la première fois en Asie – en Thaïlande exactement – il y 22 ans. J’ai eu des contacts avec des milieux de tout niveau social, du très populaire au plus aisé. J’y ai également rencontré l’éditeurs local le plus important avec qui j’ai travaillé. Ma manière de penser est plus en phase avec la culture asiatique, je vis d’ailleurs avec ma femme d’origine chinoise par son père dans un hameau occupée par une pagode bouddhiste. Alors que je ne comprends pas la culture américaine que je trouve superficielle en comparaison ! Il y a un état d’esprit dans le Manga qui me touche et que je ressent profondément, à force de côtoyer des personnes de ce continent. Ces histoires mes parlent. Je ne retrouve pas le côté humain du Manga dans la BD européenne , en tout cas je la trouve trop individualiste moins tournée vers les autres, le groupe. Il y a quand même eu des passerelles pour expliquer ce passage « entre continents ». J’ai eu un avant-goût des choses que je savoure dans la BD japonaises dans les années 70 avec des auteurs francophones, comme Cosey, pour ses tendances écologiques ou encore Hermann, dont j’aime beaucoup le côté « Baston ».

 

Vous êtes un des précurseurs du Manga en France …

 

Nous sommes en tout cas les premiers à nous être investis à fond pour faire connaître les Mangas en France. Le succès du Manga est évidemment du au public. Nous avons senti ce vent venir. A un moment, nous avons compris que ce genre correspondait à l’état d’esprit général. Nous en avons donc proposé, via Tonkam, au public.

 

Quand avez-vous vraiment commencé  à diffuser ou éditer des mangas en France ?

 

La distribution d’imports a sérieusement débuté en 1991. Le développement de Tonkam a été assez rapide compte tenu de l’expérience que j’avais acquise dans le secteur de la BD. On a aussi appliqué des techniques de commerce un peu asiatique. En plus, nous avons toujours et dès le départ travaillé en direct avec le public.

 

A cette époque, quelle a été votre démarche ?

 

Il y avait une très forte demande de Mangas en France mais l’offre, liée au manque de traductions françaises, était très restreinte. Dans un premier temps, nous avons donc  proposé des mangas en version originale et des produits dérivés, ce qui nous a permis de construire un réseau de libraires. Nous avons ensuite développé un fanzine, Tsunami, consacré aux mangas. Celui ci possédait un ton et un état d’esprit qui correspondait aux passionnés de Mangas. A partir de 1994, nous avons édité des mangas traduits en français, comme Video Girl Aï, de Masakasu Katsura.

 

Pour vous, l’aventure Tonkam s’est terminé début 2001

 

Oui, absolument. Aujourd’hui, avec Sylvie Chang, Sahé Cibot et Erwan Le Verger, nous avons créé Akata, où chaque personne tient une place essentielle alors que Tonkam était plus centré sur ma personne. Akata est une société dédiée à la culture pop asiatique sous toutes ses formes, spécialisée aujourd’hui sur le Japon et qui s’élargira avec le temps au reste de l’Asie. Des titres de Mangas sont déjà sorties chez Delcourt mais nous préparons également un quatrième DVD de dessin animé japonais pour AK Vidéo et des CD de musique asiatique sont aussi prévus.

 

 

 

La collaboration avec les Editions Delcourt

 

Comment s’est fait la rencontre avec Guy Delcourt ?

 

Nous souhaitions travailler sur le Manga avec un éditeur. Après avoir rencontré les éditions Soleil, avec qui nous ne nous sommes pas entendus, nous avons rencontré Guy Delcourt, qui nous a très bien accueilli. Cela m’intéresse beaucoup de travailler avec lui. Et il y a beaucoup de personnes que j’aime bien dans son équipe et parmi ses auteurs. En fait j’ai envie de transmettre tout ce que j’ai appris à Sahé Cibot et Erwan Leverger pour qu’ils progressent au maximum de leur qualités et s’accaparent d’Akata d’ici cinq, six ans. Ils sont jeunes et ont l’avenir devant eux. Je vais aussi honorer mes engagements vis à vis des éditeurs japonais car ils respectent ma sensibilité éditoriale et aiment bien mon côté :  « je ne préoccuppe pas du marché, ce sont les auteurs et les lecteurs qui m’intéressent ». Je veux aussi que les Editions Delcourt deviennent un très bon éditeur de mangas et pour cela je travaille pour elles avec la même sincérité qu’avec Tonkam. Guy Delcourt est une personne intelligente qui comprend et apprend vite et je vais me donner à fond pour qu’il n’aie plus besoin de moi avant cinq ans. On va s’enrichir mutuellement. Ce sera mon dernier challenge dans ce métier. « Ronin » pour les Editions Delcourt après « samouraï » pour Tonkam. Pas mal ! Ensuite je disparaîtrais de la BD et du manga. Mais pas Akata.

 

Comment vous répartissez-vous les tâches entre Delcourt et Akata ?

 

Nous recherchons puis soumettons des titres à Guy Delcourt, qui nous donne son accord. Nous discutons ensemble des paramètres de négociations puis Akata, interface entre les éditeurs japonais et Guy Delcourt, se charge de l’achat des droits. Pour le moment, Sahé fait des aussi des traductions et je fais quelques adaptations mais dès que possible, il est prévu de faire appel à plus de gens extérieurs.

 

Quelle politique éditoriale avez-vous défini ?

 

Il est important que les mangas que nous proposons collent aux préoccupations des gens qui les lisent. Au delà de la sensibilité esthétique et qualitative que nous pouvons avoir sur tel ou tel auteur, il nous paraît fondamental que le public soit touché par les thèmes abordés. Mais tout fonctionne au feeling. Un responsable éditorial doit être un magicien. Nos choix éditoriaux se font grâce à notre sensibilité et notre vécu dans ce domaine. Nous cherchons des mangas qui sont des reflets de notre époque, tant au Japon qu’ici. Cela fait onze ans que je vais dans ce pays et j’ai eu le temps de mémoriser un grand nombre de titres et d’auteurs que j’aimerais faire traduire en français. Mais comme, il faut tenir compte de l’évolution de la culture manga du public, je peux proposer des oeuvres au fur et à mesure qu’elle deviennent plus parlantes, plus d’actualité. Il suffit d’être attentif à l’évolution des choses, d’être sincère et respectueux. Avec les Editions Delcourt, il est possible de publier des œuvres intimistes concernant un petit public mais aussi des best-sellers. Nous n’avons pas l’intention non plus de publier des mangas qui ne s’adressent qu’aux fans de mangas. Tous les lecteurs de BD méritent considération.

 

Sahé : Prenons l’exemple de Nana qui sort en octobre. C’est l’histoire de deux jeunes filles qui portent le même nom tout en ayant des personnalités distinctes. Bien que vivant en des lieux différents, loin de la capitale du Japon, elles vont être amenées à se rencontrer à Tokyo. J’ai reconnu des traits de caractère de fille de mon entourage et des manières de se comporter. Un comportement générationnel et plutôt féministe qui se retrouve autant chez nous qu’au Japon.

 

Dominique : Il faut rappeler à ce propos que 45% des acheteurs ou lecteurs de Mangas sont des filles, alors qu’elles ne sont que 10% à s’intéresser à la BD francophone. Cette mixité se retrouve dans les deux premières séries parues aux éditions Delcourt. Fruit Basket est plutôt pour un public féminin tandis que Togari s’adresse aux hommes.

 

 

 

Les titres en-cours et à venir de la collection Manga

 

Parlez nous de ces deux séries qui inaugurent cette nouvelle collection Manga des éditions Delcourt ….

 

Sahé : Fruit Basket est l’histoire d’une fille qui a toujours été mise « à part », rejetée des autres avec son comportement rêveur. Elle n’a pas de famille puisque sa mère est décédée dans un accident et qu’elle n’a jamais connu son père. Elle rencontre trois garçons de la même famille qui ont la particularité de se transformer en animaux signes du zodiaque chinois quand ils se cognent à des personnes du sexe opposé. C’est un manga pour les jeunes filles, un peu à l’eau de rose, basée sur des valeurs de tolérance.

 

Dominique : C’est une démonstration des harmonisations des caractères et des personnalités entre les individus. C’est un manga éducatif. Derrière une comédie légère pour jeune fille se trouve un récit philosophique très rigoureux.

 

Nous vivons tous à 100 à l’heure, dans notre société moderne et industrielle. Certains de nos comportements peuvent être agressifs et violents. Le personnage principal de Togari a été criminel il y a trois cents ans. Après avoir vécu en Enfer, il lui est proposé de revenir sur Terre pour exorciser la négativité d’autres personnes. C’est un récit philosophique tendance bouddhiste pour adolescent. En chassant l’enfer des autres, on chasse également son propre enfer. C’est un récit de purification. Togari est le nom de l’épée de bois dont se sert ce personnage pour tuer les ectoplasmes manifestation des agressivités accumulés par  les hommes. C’est une épée symbolique d’exorcisme. Les lecteurs japonais se retrouvent complètement dans ce récit car le surnaturel est naturel au Japon. C’est un pays industriel et magique à la fois. Au pied des bâtiments de chez Sony, on trouve des diseuses de bonne aventure la nuit venue. Cette série, sous un aspect traditionnel est très culturelle, transmet un message aux jeunes. Ne vous laisser pas manipuler par votre propre négativité sous peine d’attirer sur vous des démons qui vous posséderont. Ce message convient bien aux jeunes français. Le récit est simple mais sa symbolique très forte fait partie de notre inconscient collectif.

 

Quels sont les prochains albums à paraître ?

 

Sahé : Ils sortent en octobre. Outre Togari 2 et Fruit Basket 2, débuteront Nana, de Ai Yazawa, dont nous avons parlé précédemment  et Saiyukiden, l’étrange voyage en Occident, de Katsuya Terada. Cette dernière série se présentera sous un format plus grand et sera en couleur. En novembre sortira le premier volume de  Tajikarao, l’esprit de mon village (scénario de Jimpachi Mori, dessin de Yoshikai Kanji).

 

Vous êtes-vous fixé un nombre de titres pour la collection ?

 

Nous nous sommes fixés 40 volumes contractuels avec Guy Delcourt, nombre qui fait sourire les deux parties car il ne veut pas dire grand chose. Nous devrions atteindre les 60 volumes en fin d’année prochaine, pour une quinzaine de séries. Nous allons essayer d’avoir des séries assez courtes, si possible. Nous allons également développer l’adaptation de mangas destinés au jeunes adultes qui, comme au Japon, seront publiés dans des formats légèrement plus grand que ceux que nous connaissons ici. Ces derniers développeront des thèmes pour adultes, qui traiteront de sujets de société.

 

 

 

L’avenir du Manga selon Dominique Véret

 

Mis à part Delcourt, d’autres éditeurs, comme Glénat, ou encore Kana, la filiale de Dargaud, proposent des Mangas. Y a t’il encore de bonnes séries non publiées en France ?

 

Il y en a trop ! C’est d’une richesse incroyable. On fait un boulot frustrant. Il vaut mieux bosser dans le manga pour gagner de l’argent que parce qu’on aime la BD car alors on est trop malheureux de ne pas pouvoir faire profiter les autres de toutes nos découvertes. C’est très con de dire ça. On peut vraiment s’exprimer en choisissant de traduire des mangas. Le niveau éditorial des mangas traduits en France est médiocre car les éditeurs n’ont rien à dire aux lecteurs. Ils ne savent que les caresser dans le sens du poil pour faire du chiffre. La politique éditoriale pour grandes surfaces appliquées aux mangas ! Mais cela va changer dans les années à venir car de plus en plus d’auteur de BD aiment les mangas et vont au Japon. Le manga va échapper à son public actuel dans les années à venir. Il parait environ 4400 mangas par an ! Sans tenir compte du fond ! On en a encore pour 20 ans avant de bien connaître toutes les facettes du manga  ! En France, on ne connaît que le Manga « ados », facilement exportable. Il fait partie de nos projets de faire découvrir la BD d’auteur, de genre, japonaise. La difficulté est plutôt de bien choisir en amont les titres qui figureront au catalogue, puisque, entre le choix d’un titre et sa publication en français, il se passe au moins un an. Il faut donc anticiper les envies du public plus d’un an à l’avance. Prenons comme exemple L’arme Ultime, un manga devenu culte au Japon et qui se transmet déjà, via internet, au public français. Nous l’avons trouvé au mois de janvier 2002 et il sortira en janvier 2003. Ce manga pose la question « Comment est-il possible de s?aimer dans un monde qui risque d’exploser ? ». Il est tout à fait en phase avec les inquiétudes actuelles des jeunes adultes, qui ont peur de l’avenir, avec les attentats terroristes ou les guerres qui s’annoncent. Finalement si les américains attaquent l’Irak, on en vendra plus car ce titre analyse la peur qui naît de l’omniprésence d’une ambiance de destruction et la transcende par l’amour. C’est beau d’aimer dans une ambiance d’apocalypse. La génération Manga est aussi celle du chômage, des emplois précaires et du Sida. Le Manga est un genre tonique, guerrier, pour les jeunes. Il fait fonction d’anti-dépresseur pour toute une partie de nos enfants. Le Manga est devenu un langage, un outil de communication pour toute une génération. Nous allons leur offrir des séries qui correspondent à leur évolution, à leur passage à l’âge adulte, tout en continuant bien sur à proposer des séries pour « teenagers ». Editer des mangas c’est jouer avec l’esprit des lecteurs. Ce genre un avantage sur la BD traditionnelle francophone, il n’a pas peur de la mort. Et puis les français vont devoir se familiariser avec la culture asiatique car l’histoire va rejoindre Coluche. Avec la mondialisation, on va mélanger les blancs et les jaunes et il ne restera que du jaune. Il faut préparer les générations futures à l’avenir et la BD, même quand on l’appelle manga,est un très bon média pour rapprocher pacifiquement les cultures.

 

Excusez moi d’oser choquer mais il faut bien être incorrect pour dire des choses que l’on peut finalement comprendre seul.

 

(Propos recueillis par Laurent Turpin pour bdzoom  les 15 septembre et 02 octobre 2002).

 

Cliquez sur l’appareil photo pour découvrir les couvertures des mangas évoqués. Pour plus de détails, rendez-vous sur le site des Editions Delcourt ou d’Akata

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