LE MONDE DE « B.C. »

Quel est le très antique monde « de B. C. ? Et d’abord, que signifie B. C. ? Répondre à cette. seconde question est facile car en anglais B. C. correspond à av. J. C., c’est à dire avant Jésus Christ

Quel est le très antique monde « de B. C. ? Et d’abord, que signifie B. C. ? Répondre à cette. seconde question est facile car en anglais B. C. correspond à av. J. C., c’est à dire avant Jésus Christ. Par contre; la première question exige une réponse prudente et mesurée, après avoir fait une profonde étude car le monde de B. C., primordial, autant qu’on le veut, dans les mains de Johnny Hart, devient d’une complexité épouvantable.

Ce monde est peuplé d’adams pensifs qui font des discours trascendantaux, de poètes improvisés qui, sous la lumière des étoiles, se perdent dans un mystique océan en échangeant des considérations aigres-douces et de femmes des cavernes ayant une vocation poussée pour le matriarcat, etc…

 

L’idée de base de Johnny Hart n’est pas exceptionnelle: il a installé ses petits hommes couyerts de pojls, comme les bêtes sauvages, dans une période non précisée de la préhistoire et construit leur histoire en partant de l’actualité.  Il leur fait tenir des discours d’une maturité impressionnante et cela est d’autant plus Invraisemblable qu’ils sortent de bouches prognathes dont on s’attend seulement à des sons pareils à des mugissements.

 

Et pourtant il en sort des raisonnements à l’imitation .des pensées grecques qui se cabrent peut-être seulement dans la dernière vignette, sous forme de répliques qui feraient le bonheur de n’importe quel commis voyageur.

 

Voici par exemple B. C., héros éponyme, aller chez son ami Peter et lui demander dans une vignette: « Qu’est-ce qui compte le plus, Peter, pour un homme? », Dans la seconde vignette Peter, répond: « poursuivre un développement ordonné et efficace des particularités multiples d’un individu et en même temps son intégralité de personne globale ».

 

Dans la vignette qui suit, la troisième, B. C. s’éloigne pour réapparaître dans la quatrième où notre ami demande à Wiley, l’homme des cavernes très porté à la méditation et armé d’une jambe de bois: « Ou’est-ce qui compte le plus pour un homme? ». Dans la cinquième vignette, Wiley dit: « Se connaître ». Dans la sixième, B. C. s’en va assez satisfait en murmurant: « Merci ». Dans la septième et dernière vignette, Wiley le regarde s’en aller djstraitement et ajoute: «  Mas toi, laisse tomber, tu pourrais avoir une mauvaise surprise ».

 

Nous en sommes donc à la malignité, à l’anti- Rousseau, à la désagrégation du mythe du bon sauvage puisque les habitants de ce primordial Eden sont bavards, cancaniers, énervants et ont une langue de vipère; ils sont toujours prêts à se nuire, sans trop de méchanceté, tour à tour, bien que n’ayant pas connu les bienfaits de notre civilisation (dont on perçoit l’existence par bribes.

 

Dieu sait comment Hart est ,arrivé à exploiter l’invention de la roue dont ll nous donne toutes les conséquences possibles avec leurs variantes, naturellement toujours sur le plan de la  grande imagination. Il a parfois des trouvailles formidables; par exemple deux de ses petits bonshommes, en traln de regarder un dessin plutôt cru, fait par un des deux sur la paroi intérieure d’une grotte (Almire. L’un dit à l’autre; «  Uh, quelle pauvreté: de technique! », L’auteur, furibond, se retourne en demandant:«  Mais que vient faire la technique ici? ,~. Puis il sourit et prend par les épaules son ami en murmurant, satisfait: «  Dans un million d’années, tu verras comme iIs vont se le djsputer». B. C. a 43 ans (il naquit en effet en 1958, mais personne, à ce qu:on en sait, ne lui a souhaité . cet anniversaire. C’est bien dommage parce qu’ll le: méritalt. Carlo Fruttero et Franco Lucentini qui ont écrit pour Mondadori un livre dans lequel ils ont réuni quelques unes des plus belles bandes dessinées de B. C. disent dans la préface: « Il suffit de donner un coup d’oeil au monde .de B. C., il suffit d’observer ces quelques slgnes clairs, propres, indispensables dont il vit pour comprendre qu’avec lui un caillou est un caillou, un volcan un volcan, un nuage, un nuage. que son monde est vraiment autonome et complet et que tout commentaire ne peut être que superflu et ne paraître que du bla-bla « . Cela peut être vraj; cependant les deux auteurs ne peuvent s’empêcher de citer Jules Laforgue et la Rochefoucautd et, nous aussi par conséquent, nous disons ce que nous pensons sans recourir à des citations.

 

Le monde de B. C. est provocant au maximum, il porte le lecteur à tirer ses conséquences; ce n’est point du petit lait à avaler les yeux fermés et nous pensons au contraire que chez Johnny Hart un caillou n’est jamais un caillou; c’est si bien vraj que dans une de ces bandes, le caillou dialogue avec l’herbe qui lui demande:  « Psssst! , Eh l’ami, sommes-nous déjà au printemps?  » et Il reçoit une réponse. Et peu après, le caillou grogne à cause de la chaleur et plus loin une fleur se moque de lui: « Salut, tu es pelé comme un caillou! « . Et la confusion est générale et aucune chose ne reste à sa place car ne l’oublions pas jl s’agit d’un monde qui vient tout juste de commencer sa révolution. C’est exactement dans le contraire de ce qu’ont dit les deux auteurs précédents que se trouve la vitalité de B. C. et de ses amis: dans l’extrème mobilité de tout ce qui les entoure car chaque objet est aussi quelque chose  « d’autre » en ce sens qu’il n’a pas encore pris une forme définitive et n’est donc pas devenu pojnt  final dans la conscience des lecteurs.

 

 

B. C, vit dans un monde sans forme dans une espèce de pastiche qu’il s’efforce d’Interpréter tout en n’y croyant pas trop. C’est de là que naît le charme de ces dialogues oscillants entre une tendance  sentencieuse,  maladroite et une naïveté justement digne des hommes des cavernes.

 

De toute façon sans insister, Hart est sûrement un humoriste d’envergure avec de remarquables trouvailles  extrêmement amusantes même s’il a été prjs lui aussi dans le tourbillon des bandes dessinées industrialisées: «  pondre.. un strip par jour est un travail tuant et on ne le réussit pas toujours. On luj rend un mauvais service en publiant (en dehors des quotidiens) sans discrimination tout ce qu’il produit compris les strips qui sont ratés.

 

Hart avec Brant Parker .a créé une autre série:The Wizard of Id: chronologiquement le saut est énorme; de la préhistoire au Moyen Age, mais évidemment ce n’est pas en vain que l’eau est passée sous les ponts et dans les histoires du petit et malin roi qui trône dans cette bande dessinée, au milieu de ses sujets, il y a une cruauté presque inconnue aux hommes des cavernes dont on a dit. qu’ils n’étaient pas des petits saints. Il s’agit d’un Moyen Age pour rire, plein de bourreaux et d’échafauds, de roues de torture, de prévarications de la part du roi sur ses sujets. Un monde de superstitions, de croyances folles où apparaissent des spectres un peu repoussants dans un colloque, tout autre qu’alarmant. avec les hommes.

 

Ce qui est sur c’est que quel que soit l’aspect sous lequel on regarde Hart, il ne s’agit pas d’un jeune homme gai, comme fond, même s’il recouvre cet humus d’un vernis d’éclatantes trouvailles quj relèvent de beaucoup le ton et font vraiment éclater de rire.

 

On a calculé en Amérique que les bandes de B. C.dans les années soixante avaient plus de vingt millions de lecteurs; B. C., Thor, Peter, Clumsy Carp, Wiley, Curis le Frisé étaient presque aussi populaires que Mickey.

 

Leur force de pénétration est confiée à la capacité d’interprétation qu’ils ont pour expliquer le monde moderne sous un angle préhistorique et par conséquent de le juger — « du dehors ». L ‘homme quelconque, de nos jours, plongé jusqu’au cou dans la société éprouvante de ses semblables, jouit, en .frétillant un instant comme un dauphin en dehors de son élément naturel, à la vue de ces paresseux bonshommes des cavernes (qui, de temps en temps toutefois, ont des sursauts pour entreprendre quelque chose et travailler) de ce qui est en train de nous arriver; ne citons à ce propos que la série des strips dédiés à l’invention du roman qui sont peut-être le chef d.oeuvre de Hart et dans lesquelles il se moque de la littérature de consommation avec beaucoup plus de rigueur et une plus grande force de persuasion que celles employées par les arrogants intellectuels des avant-gardes culturelles. C’est sans doute pour cela qu’un homme comme Pierre Couperie, que l’on ne peut pas suspecter de snobisme culturel, a vraiment apprécié les strips de B. C. qui ont les joyaux les plus précieux de la production de ce  cartoonist.

 

Il faut encore dire deux mots sur les capacités graphIques de Hart; c’est un dessinateur simple qui réduit ses personnages à quelques traits essentiels, avec un sens de la caricature très poussé et surtout les animaux, les minéraux et végétaux, conçus comme des éléments actifs d’une monde dominé par quelque chose qui ressemble beaucoup à l’animisme.

 

Nous avons voulu avec ces quelques lignes faire naître le soupçon que Hart est plus difficile que ce qu’il paraît, que les schémas trop tranchants ne lui vont pas bien à cause de ses finesses.

 

B, C. et Wiz sont la projection d’une intelligence inquiétante qui ne veut pas seulement amuser.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

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