« Rising Stars » T1 par Keu Cha, Christian Zanier, Ken Lashley et Joe M. Straczynski

Il y a un peu plus de 10 ans, Semic publia une dizaine de fascicules de « Rising Stars » en kiosque avant d’éditer la série dans 4 volumes en librairie. Une intention éditoriale bienvenue qui – malheureusement – n’arriva pas au terme de la fresque… Aujourd’hui, les éditions Delcourt nous proposent enfin une édition intégrale de cette œuvre qui se déploiera en 3 beaux albums reprenant la série régulière mais aussi les récits courts créés autour d’elle.

La semaine dernière, je vous parlais de la nouvelle édition de « Watchmen », rabâchant combien cette œuvre influença profondément et durablement nombre d’artistes… Certes, « Rising Stars » n’a rien à voir avec « Watchmen », mais on ne peut s’empêcher de constater combien elle fait néanmoins partie des créations ayant été influencées par le chef-d’œuvre de Moore : l’émergence du surnaturel dans la réalité la plus concrète, l’existence des comics et leur impact sur certains lecteurs, les connexions plus ou moins troubles avec le pouvoir politique, l’hypothèse de ce que serait notre monde si les super-héros existaient réellement, et comment réagirait notre société confrontée à cet état de fait fantastique… sans parler de la communauté super-héroïque devant faire face à un ennemi venu de l’intérieur, et l’enquête qui s’ensuit… où l’un des super-héros traque le coupable fratricide ! De nombreux échos, donc, mais aussi l’évidence d’un grand talent exprimant ce genre d’histoire… Straczynski réussit à transcender l’influence écrasante pour s’en tirer haut la main et nous proposer une saga intense et passionnante, sachant se détacher pour créer quelque chose de très particulier, qui n’appartient qu’à lui… En ce sens, Neil Gaiman, dans son introduction de l’ouvrage, ne se trompe pas : avec « Rising Stars », Straczynski a échafaudé un projet ambitieux très singulier.

 

En 1969, une boule de feu venue de l’espace vient s’écraser sur Pederson, petite ville tranquille de l’Illinois. Quelques années après, force est de constater que 113 enfants conçus cette nuit-là commencent à montrer des signes étranges laissant penser qu’ils possèdent des pouvoirs extraordinaires… Face à ce phénomène, le gouvernement américain prend des mesures, estimant que ces enfants « spéciaux » peuvent constituer une menace pour le pays, ne sachant pas comment peuvent évoluer ces pouvoirs – et surtout ceux qui les détiennent. Les « spéciaux », un espoir pour l’humanité, ou au contraire une terrible menace qu’il faut endiguer au plus tôt ? Principe de précaution oblige, la seconde éventualité est celle qu’on retiendra. Mais Bright, un flic père de l’un des « spéciaux », ira jusque devant la Cour Suprême des États-Unis pour qu’on laisse ces enfants tranquilles et libres. Une victoire qui ne résorbera pas les peurs… Devant cette menace gouvernementale autoritaire, de nombreux « spéciaux » feront profil bas, cachant leurs pouvoirs afin de ne pas attirer l’attention sur eux, seule façon de vivre « normalement ». Le temps a passé selon cette équation fragile, les « spéciaux » sont devenus adultes, mais… on compte de plus en plus de victimes dans leur rang, violemment assassinées. Qui peut bien éliminer ces êtres ayant pourtant renoncé à toute velléité de faire reconnaître leur nature et d’influer sur le monde ? L’un des « spéciaux », le Poète, va mener l’enquête. Il ne va pas être au bout de ses surprises…

 

Certes, il y a toujours un peu de mainstream, avec Straczynski, et certains ont critiqué la direction théologique qu’il insèrera dans cette œuvre. Mais son mainstream n’est pas moins digne que celui de Star Wars, et ce grand spectacle est bourré de qualités narratives. Quant à l’aspect divin, il ne doit pas obturer le reste, et certainement pas la qualité intrinsèque de la série. Car comme d’habitude avec Straczynski, le récit est pétri d’une très belle et sincère humanité, une justesse émotionnelle qui ne peut que nous toucher, bien moins manichéenne et naïve que certains le disent. Car ce serait vite oublier les nuances plus sombres qui posent question tout au long de l’œuvre – des questions loin d’être confortables… L’humanisme de Straczynski est à prendre avec des pincettes ; il n’est pas un scénariste « bonhomme ». Au travers de beaucoup de bons sentiments apparaissent de manière contrastée des questionnements froids sur notre société, sur le pouvoir, et l’avenir incertain de l’humanité. De nombreuses strates nous entraînent plus loin qu’il n’y paraît. Straczynski, utopiste pessimiste ? Peut-être…

 

Quoi qu’il en soit, son talent pour structurer une narration profonde et dynamique n’est plus à démontrer. Et c’est avec un immense plaisir qu’on dévore « Rising Stars », Straczynski réussissant à soutenir un suspens et une intensité narrative qui nous poussent inexorablement à tourner les pages avec curiosité et intérêt. On suit le Poète dans son enquête, surpris ou touchés par le caractère de certains personnages (comme le docteur Welles, ou Chandra), entraînés dans un sillage qu’on suit volontiers sans bouder son plaisir. Les récits courts – rares ou inédits – qui clôturent l’album constituent de très beaux bonus qu’on appréciera particulièrement, d’autant plus qu’on y retrouvera les excellents dessinateurs Dave Finch et Gary Frank (j’adore Gary Frank, pas vous ? C’est un dessinateur qu’on devrait plus publier !). Voilà… En conclusion, la sortie du premier tome de cette belle intégrale est une très bonne surprise qui ravira bon nombre de fans et permettra à ceux qui ne connaissaient pas cette œuvre de la découvrir dans les meilleures conditions.

Cecil McKINLEY

« Rising Stars » T1 par Keu Cha, Christian Zanier, Ken Lashley et Joe M. Straczynski Éditions Delcourt (22,95€) – ISBN : 978-2-7560-2756-2

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