« Watchmen » par Dave Gibbons et Alan Moore réhabilité chez Urban Comics

Ça y est. C’est fait. La page Panini est tournée, le label Urban Comics de Dargaud sort son premier album DC ! Une inauguration flamboyante, puisqu’il s’agit de l’édition – que l’on peut considérer comme définitive – du chef-d’œuvre d’Alan Moore : « Watchmen ». Tout sauf une réédition de plus, puisque cet album réhabilite réellement cette création emblématique et primordiale pour l’histoire des comics, reprenant l’édition Absolute américaine, proposant un dossier de bonus indispensables à la compréhension de l’œuvre, et rétablissant la légendaire traduction originelle – qui n’aurait jamais dû disparaître – du grand Jean-Patrick Manchette. Un événement.

En 25 ans, que n’a-t-on pas écrit sur « Watchmen » ? Tout a été dit… et parfois n’importe quoi, cette création engendrant les fantasmes les plus fous. Que reste-t-il à dire de « Watchmen » ? Tout, évidemment, cette œuvre étant si riche et puissante qu’on peut la relire et l’analyser à l’infini. Un statut prestigieux dont bénéficient seulement les plus grandes œuvres artistiques. Dire que « Watchmen » a révolutionné les comics, que Moore a marqué de manière indélébile l’évolution du genre, ou que « Watchmen » est tout simplement l’un des meilleurs comics jamais créés, voilà qui est même devenu galvaudé… Et pourtant… La présente édition est si réjouissante qu’elle donnera envie à n’importe quel fan ayant déjà lu « Watchmen » jusqu’à l’overdose de le relire une nouvelle fois en étant excité comme au premier jour. Quelle que soit votre situation, la présente édition constitue bien l’ouvrage à posséder ultimement : si vous avez la première édition en 6 volumes de Zenda ou sa réédition en 1 volume chez Delcourt, vous aurez certes la traduction de Manchette et les couleurs d’origine (ce qui est intéressant), mais vous ne pourrez pas admirer le beau travail de remasterisation et de recolorisation effectué par John Higgins & co pour fêter les 20 ans de l’œuvre ; et si vous avez l’une des éditions de Panini, vous aurez certes cette restauration bienvenue, mais sans la traduction de Manchette – ce qui frôle l’hérésie et le non sens. Ici, tout est enfin réuni pour une véritable ode à « Watchmen », offrant aux lecteurs les conditions optimales pour découvrir cette merveille… ou la redécouvrir.

Même si « Watchmen » semble si iconique qu’on pense que tout le monde connaît ce chef-d’œuvre, il n’en est rien, et je vais me permettre de revenir un peu sur ce grand comic car je n’écris pas que pour les fans geeks, et il serait dommage de ne pas donner envie aux lecteurs les plus novices de le découvrir…

 

Certes, avant « Watchmen », les comics avaient déjà franchi quelques pas vers une maturité nécessaire et un ton plus adulte. On peut penser au postulat socio-anthropologique de « X-Men », aux épisodes des années 70 de « Spider-Man » et surtout de « Green Lantern/Green Arrow » d’O’Neil et Adams où il fut question de problèmes sociaux comme la drogue ou le racisme. On pensera aussi évidemment à la période Miller de « Daredevil », au début des années 80, qui plongea le héros dans une atmosphère noire et étouffante… Mais toutes ces créations – même si elles préfiguraient de loin l’interaction actuelle de plus en plus prégnante entre comics et monde réel – s’inséraient encore dans la logique de l’univers fictionnel mis en place. Ces comics ne devenaient pas réalistes : leur logique fictionnelle voyait plutôt des éléments de notre monde vécu venir teinter le récit. Avec « Watchmen », Alan Moore a dynamité ces codes et a ouvert une nouvelle ère narrative quant aux récits super-héroïques. Il a transmuté tous les postulats en vigueur pour structurer une autre approche, un angle inédit du monde des super-héros. Après « Watchmen », plus rien ne serait pareil… et tout serait possible. Mais bien peu ont su par la suite accéder à la maestria de ce récit semblant insurpassable, définitif, radical, ultime.

C’est bien notre monde qui est décrit dans « Watchmen », et non un monde parallèle. Nous sommes bien en 1985, sur Terre. Mais Moore jette un pavé dans la mare de notre monde réel en l’envisageant avec une sorte de « What if ? » nietzschéen : que serait notre monde réel si les super-héros existaient vraiment ? Que feraient-ils ? Quelles seraient les réactions de la population ? Comment les gouvernements et les forces de l’ordre considèreraient ces surhommes dotés de pouvoirs extraordinaires ? Quelle conséquence cela aurait-il au niveau psychologique, sociologique, politique ? Une idée qui pourrait sembler finalement simple, mais qui – sans un talent immense et une profondeur d’exception – ne serait qu’une idée. Moore, lui, entreprend ce contexte en le poussant au bout de sa logique, sans concession ni évitement. Et heureusement, il a pu créer cet espace spécifique chez DC sans que celui-ci soit rattaché à une quelconque autre continuité de séries super-héroïques.

 

Ici, les premiers super-héros ont fait leur apparition dans les années 40, avec la mythique équipe des MinuteMen. Dans les décennies suivantes, eux et d’autres nouveaux super-héros se sont battus contre le crime et les menaces envers l’humanité tel qu’on nous l’a toujours exposé. Mais cette présence extraordinaire, et la place qu’ont pris ces super-justiciers, ont dans le même temps déséquilibré notre organisation humaine quant à la politique et au rôle de la police, de la justice, bref, du pouvoir de l’homme à gérer et à décider de son destin selon ses propres valeurs et actions. Cette ingérence bienveillante a fini par déboucher sur des émeutes meurtrières et anarchiques dans les années 70, poussant le gouvernement à statufier sur les droits et devoirs des super-héros. Soit ils disparaissent de la circulation et font profil bas pour ne plus interférer dans les dysfonctionnements humains, soit ils s’inscrivent auprès du gouvernement pour travailler sous ses ordres, dans une collaboration restrictive et efficace. C’est dans ce nouveau contexte que s’ouvre « Watchmen ». Nous sommes au milieu des années 80, et cela fait presque une décennie que les super-héros ont dû faire leur choix, majoritairement repliés dans le silence, d’autres s’étant mis dans l’illégalité. Dr Manhattan, lui, a accepté le deal avec les autorités. Pour ses anciens coéquipiers, en revanche, les parcours sont moins bien définis, et les destins parfois peu glorieux…

Lorsque le récit commence, l’un des Watchmen (le Comédien) a été assassiné froidement. L’énigmatique Rorschach, apparemment très affecté par cette disparition, va mener son enquête pour découvrir ce qui se cache derrière ce meurtre. Car les choses ne sont pas claires, et l’on pourrait craindre que ce ne soit pas une action isolée mais le début d’une suite de règlements de comptes qui aboutirait à l’élimination de tous les membres de l’ancienne équipe. C’est à travers l’enquête de Rorschach que va se déployer toute la thématique de « Watchmen », et que l’on va progressivement découvrir le pourquoi du comment par de nombreuses facettes ayant un lien avec chacun des membres de l’équipe, mais aussi l’histoire des MinuteMen. Une réalité effrayante qui pourrait bien mener à la fin du monde, à l’apocalypse…

 

Outre une histoire remarquable, ingénieuse et magistralement ciselée, le génie de Moore sur « Watchmen » a été d’instaurer un espace narratif époustouflant de précision et impliquant plusieurs niveaux de lecture simultanés ou en échos, faisant s’interpénétrer ces différentes strates en un seul et même univers, accompagnées de mises en abîmes vertigineuses. Oui, à ce stade, on peut vraiment parler de génie. C’est plus que passionnant, brillant, et terriblement excitant… Avec « Watchmen », nous lisons une histoire où notre réalité est donc reflétée, car si les super-héros existent, les comics de super-héros aussi. Cette mise en abîme où l’on lit une fiction exprimant une réalité où les fictions qui y sont présentes ont engendré le genre de livre que nous tenons en mains est à nouveau mise en abîme par le personnage du jeune Noir qui – tout au long du récit – est littéralement captivé par le comic qu’il lit, le texte de ce comic venant parfois déborder sur le récit qu’on est en train de lire pour extrapoler l’intrigue dans des ramifications savantes. Qui lit ? Qui est lu ? Que lisons-nous ? Qui garde les gardiens ?

Entre chaque chapitre, Moore distille des pages de proses diverses qui ajoutent un niveau de lecture à l’œuvre, en écho serré avec l’histoire déployée en bande dessinée. À l’intérieur même de ces pages, il continue de brouiller les pistes tout en instaurant de nouvelles passerelles entre réalité, fiction, et réalité de la fiction : textes biographiques ou autobiographiques de certains des personnages de l’album, fausses coupures de journaux et documents officiels tout aussi inventés, ou bien encore projet de figurines à mettre sur le marché d’après les personnages des Watchmen ; l’acmé de la mise en abîme se situant dans l’encart consacré à l’histoire éditoriale des « Tales of the Black Freighter » que lit notre jeune Noir tout au long de l’album, et où il est question de… EC Comics et de Joe Orlando ! Pour ceux qui ne le savent pas, Joe Orlando a bel et bien existé, c’était même un dessinateur de comics parmi les plus estimables que Moore réhabilite ici par ce jeu de miroirs. Orlando a bien travaillé pour EC Comics (Mad), mais aussi pour Marvel, Warren (Creepy) et… DC Comics ! DC chez qui il dessina divers comics, puis fut chargé de l’édition de plusieurs titres fantastiques, d’angoisse ou de guerre avant de devenir même un temps vice-président de la mythique compagnie sur les projets spéciaux ! La planche de « Tales of the Black Freighter » qui illustre le texte de Moore a d’ailleurs bien été dessinée par Joe Orlando lui-même ! Et à travers cette prose, Alan Moore en profite aussi pour parler des injustices et dysfonctionnements éditoriaux qui ont si souvent malmené auteurs, artistes, et œuvres de talent…

 

On ne peut jamais réellement clore un article sur « Watchmen ». La présente édition, elle, se clôt avec un dossier d’une cinquantaine de pages nous proposant – outre les postfaces de Moore et Gibbons – une suite de documents tout à faits passionnants et indispensables. Nous pouvons y lire (illustrés par des recherches graphiques de Gibbons) les textes qui ont été à la base de la structure de l’œuvre, nous plongeant notamment pleinement dans ce moment charnière où Moore ne put plus utiliser les personnages de Charlton envisagés au départ pour son projet, DC n’ayant pas voulu (on les comprend) que leur achat des super-héros Charlton ne serve qu’à une histoire où ils seraient sacrifiés. On voit ainsi comment Moore a génialement transcendé chaque super-héros Charlton sans changer un iota de leur nature spécifique originelle. Les pages de scénario de Moore pour la première et la dernière planche de l’œuvre nous sont aussi proposées, et c’est toujours un plaisir immense que de pouvoir lire un scénario de Moore, c’est là aussi qu’on se rend compte combien il est un scénariste hors pair, fou, incluant dans son explication de la planche des éléments semblant disparates mais s’avérant finalement concentriques dans une vision globale mais précise de l’espace narratif. Enfin, on pourra admirer différentes recherches graphiques et les illustrations de couvertures qui furent réalisées pour les éditions Zenda…

 

C’est Doug Headline, le fils de Jean-Patrick Manchette, qui signe la préface de l’ouvrage avec passion et sentiment pudique. Il nous reparle de son projet fou de créer les éditions Zenda afin d’éditer « Watchmen » en France dès 1987, et il revient bien sûr sur l’importance de la traduction de son père qui n’aurait jamais dû être remplacée comme ça a été malheureusement et inexplicablement le cas avant que cette nouvelle édition ne sorte, réhabilitant enfin son travail. Que pourrais-je vous dire d’autre qui vous donne envie de vous procurer cet ouvrage superbe ? Ah, si, peut-être vous signaler que le prix de cet album (35€) est bien plus démocratique que ce que nous proposait Panini, puisque leur Absolute était à 65€ et que la même édition que celle proposée aujourd’hui aurait sûrement été bien plus coûteuse chez eux. On dirait bien que cela augure d’une ligne éditoriale qui ne prendra plus les lecteurs pour des… ah, comment dit-on, déjà ? Merci, Dargaud et Urban Comics, pour ce très bel album indispensable, incontournable, remarquable. 464 pages de pur bonheur.

Cecil McKINLEY

« Watchmen » par Dave Gibbons et Alan Moore Éditions Urban Comics (35,00€) – ISBN : 978-2-3657-7009-5

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