«Chroniques outremers » T2 (« Atlantique ») par Bruno Le Floc’h

Rappelez-vous : pendant la Première Guerre mondiale, le cargo Saroya, censé acheminer des armes vers la Turquie pro-allemande, a quitté la Méditerranée et, via Gibraltar puis Saint-Nazaire, en est à traverser en ce moment l’Atlantique. Dans ses cales, une cargaison d’armes…

Cela dit, on ne l’a toujours pas vue cette cargaison, pas plus nous que les révolutionnaires et commanditaires mexicains qui se trouvent à bord et qui en arrivent à douter. Faut dire qu’ils ont à faire face à un capitaine énigmatique, très avare de paroles et, surtout, très malade, secondé par un Bjornson omniprésent qui protège efficacement son patron.

La révolution mexicaine semble pourtant grandement dépendre de ces hommes et de ces munitions. En tout cas, Sonrisa, le client bedonnant à lunettes noires, l’assure, s’appropriant volontiers « ses » hommes et leur futur coup d’état. La tension monte, mais pour l’heure, s’il y a affrontement, c’est avec l’océan qui se gonfle, fait le gros dos, multiplie les intimidations. Le Saroya finira par charbonner du côté des Açores avant de découvrir un mystérieux sous-marin allemand et d’atteindre Caleta Nueva, un petit port du Mexique…

Dans cet album comme dans les précédents, Bruno Le Floc’h atteint souvent l’excellence illustrative et narrative avec une économie de moyens déconcertante : montage de planches sans esbroufe, contours simplifiés, visages esquissés… Il économise son trait comme d’autres leur souffle : quelques taches, quelques points suffisent à contourer un bateau ou a représenter l’immensité maritime. Les visages eux-mêmes se creusent de petits bâtons noirs. Les yeux sont le plus souvent plissés ou invisibles. Seule une jolie danseuse, lors du bal du Maine, ouvre grand les siens et éclate de rire à gorge déployée. Ailleurs, on se referme, on se replie, on se retient. Oui, ici tout est retenue. On parle peu, on bouge peu, car la mer s’en charge.

Ce qui donne du volume et de la matière à ces pages quelquefois ascétiques, c’est le talent de coloriste de Bruno le Floc’h, incomparable pour rehausser des dessins épurés à l’extrême. Là, en pleine mer, quasiment sans décors, la performance est encore plus étonnante.

On pourra peut-être regretter que l’épure touche aussi le scénario et considérer que cette trilogie eût pu faire fort bien l’affaire d’un récit en deux tomes. Il aurait suffi de resserrer l’action, et surtout l’inaction ! Mais le charme contemplatif est probablement à ce prix. Reste qu’il faudra, à cette langueur maritime et sud-américaine, un final haut en couleurs. Question couleurs, on sait déjà qu’on ne sera pas déçu !

Alors, bon voyage !

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD->http://www.labd.cndp.fr/] et sur Facebook).

«Chroniques outremers ». T2 (« Atlantique »)  par Bruno Le Floc’h

Éditions  Dargaud  (13,95 €) – ISBN : 978-2-2205-06780-4

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