PLUS DE LECTURES DU 7 AVRIL 2008

Notre sélection de la semaine : “ RG T.2 : Bangkok-Belleville ” par Frederik Peeters et Pierre Dragon, “ Breakdowns ” par Art Spiegelman, et “ Filles perdues ” par Melinda Gebbie et Alan Moore.

 


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RG T.2 : Bangkok-Belleville ” par Frederik Peeters et Pierre Dragon


Editions Gallimard (16 Euros)


Contacté par un indic, Pierre Dragon enquête sur un trafic de clandestins, alors que tous les gens honnêtes et normaux sont partis réveillonner en ce soir du 31 décembre. Pour lui, c’est l’occasion de fuir les futilités d’un monde qu’il ne comprend plus trop : d’autant plus que sa planque se révèle fructueuse. La piste était bonne et permet le démantèlement de la filière : toute cette histoire aboutit même à une belle rencontre amoureuse ! Mais comment construire une vie sentimentale solide avec ce putain de boulot ? Comme le dit notre héros, vrai flic parisien appartenant aux renseignements généraux, au sujet de cette sombre affaire : « C’est une fiction, mais si proche de ce que je vis qu’on pourrait s’y méprendre ». Et en effet, on y croit vraiment, grâce à une narration sans esbroufe, soutenue par des couleurs blafardes de bon aloi. ! Il faut dire que ce polar psychologique est remarquablement mis en scène par le suisse Frederik Peeters, lequel a su faire passer, dans son dessin, le témoignage et le ressenti de ce véritable policier ; même quand il est confronté aux destins des immigrés sans papiers que l’on délivre d’un atelier, où ils travaillaient comme des esclaves, pour être aussitôt renvoyés dans le pays qu’ils ont tant voulu quitter : un quotidien où la détresse ambiante contraste avec la vulgarité des rires et autres commentaires de ces collègues (pourtant pas si mauvais ou si cons que ça, dans le fond). Cette bande dessinée sans complaisance, qui a su éviter tous les clichés du genre (on est bien loin de « Navarro », par exemple !), se révèle être un fascinant portrait des personnes travaillant pour notre police nationale.


 


Breakdowns ” par Art Spiegelman


Editions Casterman (25 Euros)


Non, Spiegelman n’a pas fait que « Maus » ! Outre son évocation des attentats du 11 septembre (« A l’ombre des tours mortes », également publiée par les éditions Casterman), il faut savoir que ce pilier de la contre-culture américaine a sévi, dès le début des années 1970, dans diverses revues underground et psychédéliques comme Zap Comics. C’est même en 1978 qu’il publie, aux USA, son premier recueil : « Breakdowns ». Et c’est ce même ouvrage, jusqu’à lors inédit en français, qu’il a complété et décidé de présenter au public francophone pour restituer ses tâtonnements graphiques, tout en établissant une étonnante auto-analyse sur son bilan personnel. Cet emboîtement de souvenirs personnels (surtout dans la première partie – la plus récente – où il plonge dans ses racines en un subtil jeu de va-et-vient) explique le parcours de ce maître incontesté du roman graphique, et devient indispensable à tous ceux qui s’intéressent, de près ou de loin, aux différentes expressions  et expérimentations des comics américains : encore un ouvrage révolutionnaire signé, une fois de plus, Spiegelman !


 


Filles perdues ” par Melinda Gebbie et Alan Moore


Editions Delcourt (49,90 Euros)


Erotisme et psychanalyse sont les deux mamelles (pour ne pas dire les deux seins) de ce gros pavé de 320 pages où Alan Moore, le scénariste culte de « V pour Vendetta », de « Watchmen », de « From Hell » ou encore de « La Ligue des gentlemen extraordinaires », se penche sur la rencontre, à la veille de la Première Guerre mondiale, d’Alice (« Alice au pays des merveilles », de Dorothée (« Le magicien d’Oz ») et de Wendy (« Peter Pan »), dans un palace autrichien. Devenues adultes, voire vieillissantes, elles vont jouer le rôle de passeuses vers un épanouissement sexuel : leurs ardeurs baignant dans une atmosphère franchement art déco ou art nouveau. Il faut dire que l’illustratrice (qui n’est autre que la femme que notre célèbre auteur britannique a épousée il y a seulement un an) n’en finit pas de se référer, à travers son graphisme élégant, à Mucha, à Aubrey Vincent Beardsley ou à Egon Schiele, alors que le texte est truffé d’allusions culturelles à cette époque (littérature, opéra, ballet…). Même si ce n’est pas le chef-d’œuvre annoncé, cet ouvrage au caractère sulfureux (qualifié de pornographique, il a engendré une vive polémique aux Etats-Unis) mérite le respect : Alan Moore rivalisant ici, après seize années de travail, avec Pierre Louÿs ou Guillaume Apollinaire (maîtres incontestés de la littérature érotique), tout en multipliant les différentes approches possibles afin de ne jamais laisser le lecteur indifférent. Respect aussi pour Guy Delcourt : car même si ce dernier a longuement hésité à éditer cette somme libertine et assez provocatrice en français, il a réussi, avant tout, à nous proposer un très beau livre, sans le censurer…                                                    


 


Gilles RATIER


 

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