RETOUR SUR UNE MERVEILLE : STORM t.15/16 aux éditions TOTH.

Profitons de la sortie du double tome 17/18 pour revenir sur le volume précédent, tout aussi indispensable

 


Depuis 1999, Bernard Mahé, le grand Manitou des éditions Toth, poursuit un parcours éditorial exigeant, passionné et passionnant, atypique et courageux. Il n’édite que ce qu’il aime et qu’il pense être important – voire primordial – d’être édité, véritable passeur d’œuvres très injustement disparues de notre paysage culturel, curieux et enthousiaste de faire découvrir des bandes dessinées inédites et des auteurs trop rares. Bernard Mahé n’a peut-être pas les moyens d’une grande structure éditoriale pour inonder les fnac de France et de Navarre par des tirages gargantuesques, mais les livres qui sortent de sa maison d’édition sont tous issus d’une même passion absolue pour la bande dessinée et d’un savoir-faire impeccablement mis en œuvre. Du vrai travail d’éditeur, en parfaite adéquation avec l’adage sur la qualité et la quantité, et nuançant encore plus cette image de « petit éditeur » par le volume mais qui est un vrai « grand éditeur » par le métier.


 


En vrai connaisseur de la bande dessinée américaine, il a déjà publié plusieurs albums de Corben (dont le mythique Den, l’impressionnant Bigfoot, le génial Solo, sans oublier bien sûr la sublime adaptation éponyme du roman La Maison au Bord du Monde de William Hope Hodgson, un album préfacé par Alan Moore que je vous recommande urgemment de lire !), mais aussi des œuvres comme Hellblazer, ou bien le classique et introuvable et génial et fabuleux  Male Call de Milton Caniff. Il a aussi eu l’idée réjouissante tout autant que gonflée d’éditer le travail de Cézard avec Arthur le Fantôme, œuvre magnifique et mésestimée de ce grand artiste qu’on ne pourrait plus lire si les éditions Toth n’étaient pas là. Ajoutez à cela des livres consacrés à des auteurs comme Roba, Yann, Lambil, Don Lawrence (ah !), un album de Torpedo ou un livre illustré par Juillard, et vous aurez un aperçu des goûts éclectiques et de qualité de notre homme qui, depuis 2007, s’est lancé dans une nouvelle aventure en reprenant la série Storm là où elle s’était arrêtée pratiquement 20 ans avant, chez Glénat !!! Dès lors, dire que cette initiative des éditions Toth comble une lacune éditoriale est un doux euphémisme ! Et en plus, pas éditée n’importe comment, Madame !


 


Quatorze tomes de Storm sont parus de 1980 à 1988 aux éditions Glénat, dans un format basique assez petit, et aux rendus parfois approximatifs ; mais ils avaient le mérite d’être là ! Depuis 1988, silence radio… Pourtant, à l’époque, Don Lawrence avait le matériel pour trois albums d’avance, et continua de travailler sur la série jusqu’en 2001 avec un vingt-deuxième tome intitulé Le Voyageur d’Armageddon. Storm aurait donc très bien pu continuer à paraître aussi en France ! Encore une incongruité éditoriale de plus, ce ne sera ni la première ni la dernière… Beaucoup ne s’en émeuvraient pas, ne voyant en cette série que ce qu’elle n’est pas, simplement parce qu’ils ne l’ont pas réellement lue. Storm n’est pas une bande dessinée de science-fiction datée au réalisme peint kitch, il s’agit bien plutôt d’un chef-d’œuvre chromatique structuré par une littérature des plus riches et inventives, redonnant même à la bande dessinée de science-fiction (et à la science-fiction tout court) toutes ses lettres de noblesse en ne l’arrêtant pas à une simple aventure technologique ou à des combats spatiaux, mais en l’étirant dans des champs du possible souvent perturbants que seuls les grands auteurs ont su réellement articuler avec bonheur et génie, fracturant les barrières de codes entre les genres tout en ne dénaturant jamais le genre. La science-fiction de Storm trouve sa quintessence dans la rencontre de la psychanalyse, de la fantaisie pure, de la réinvention technologique, de la terreur réaliste, du pouvoir des couleurs, de mythes inconscients et de l’aventure pure sans être dupe, de l’incongruité, et même ici de Marilyn Monroe et Alice Liddell (les auteurs sont donc des hommes de goût, à ce que je vois !). La quête éternelle du héros pour retrouver le chemin qui le mènera à son monde d’origine n’est bien sûr qu’un prétexte en toile de fond qui permet d’explorer différentes facettes d’un univers libre à la sédimentation complexe, renouant avec certains archétypes de la mythologie antique. Évidemment, Storm n’est pas seul dans son périple, puisqu’il est accompagné par la sublime et fascinante et ô mon dieu c’qu’elle est belle Redhair.


Et pour enfoncer le clou, je dirai même que non seulement Storm n’est pas une œuvre au style daté, mais aux vues de toute la production actuelle tendant vers une uniformisation stylistique (le fameux réalisme fantastique, souvent loupé) et surtout chromatique (ahhh, les jolies couleurs moches faites à l’ordi), oui, aux vues de tout cela, on se dit que Storm apporte une fraîcheur, un oxygène, une folie qui plane bien au-dessus du reste de la mêlée agglomérée. Une véritable jouvence oculaire… et une liberté de ton qui ne pourra que réjouir les esprits libres.


 


Storm est une série née en 1975 dans l’hebdomadaire hollandais Eppo (elle sera publiée en France dans la revue Circus). Le premier album fut réalisé par le scénariste Philip Dunn et le brillant dessinateur anglais Don Lawrence (qui dessina une autre bande de science-fiction également publiée chez Glénat et intitulée Trigan, avec Mike Butterworth au scénario). Bien évidemment, Lawrence resta le dessinateur attitré de la série, mais différents scénaristes s’y succédèrent. Storm est une œuvre qui fut conceptualisée par Martin Lodewijk, et celui-ci signa le scénario du deuxième album avant de laisser sa place à Dick Matena et Kevin Gosnell, revenant enfin sur la série pour le début des « Chroniques de Pandarve », à partir du dixième tome. Bien sûr, au-delà des scénarios intelligents (surtout ceux de Martin Lodewijk, époustouflants), c’est bien sûr le style réaliste plus peint que dessiné de Don Lawrence qui transfigure l’œuvre. Son sens de la couleur et des matières, des contrastes, des chauds et froids, le tout dans une science chromatique exemplaire, font de ce grand artiste le joyau de la série, sans parler de ses talents de dessinateur tout court.


 


Avec cet album, les éditions Toth font bien plus que de reprendre la suite d’une série en l’état. Le travail a été si bien envisagé et conçu qu’il magnifie l’œuvre de Lawrence avec une puissance phénoménale. Le format imposant de l’album, son dossier d’introduction intéressant et richement illustré par de remarquables documents (où l’on apprend que Liam Sharp a été l’assistant de Lawrence à deux courtes reprises), le rendu, surtout, des planches, est tout simplement sensationnel et donne l’impression de découvrir l’art de Lawrence comme au premier jour. À côté, je suis désolé de le dire, mais les albums de Storm qui étaient parus chez Glénat font triste figure. La superbe esthétique et la force d’expression de Lawrence retrouvent ici toutes leurs richesses, éclatant à chaque page pour le plus grand ravissement des yeux. C’est tout simplement sensationnel, mais je l’ai déjà dit. Tout est là pour faire de cet ouvrage un grand spectacle à ciel ouvert, un objet de lecture qu’on ne se lasse pas d’admirer. Les deux histoires présentées dans cet album sont donc la suite des « Chroniques de Pandarve » (précisément ses sixième et septième opus), intitulées respectivement La Planète Vivante (1985) et Vandal le Destructeur (1987).


 


La Planète Vivante est non seulement l’histoire que j’ai préférée de cet album, mais aussi l’une des meilleures histoires de science-fiction que j’ai lues depuis longtemps en bande dessinée : une merveille, véritablement ! Storm, Redhair et Nomad échouent au-dessus d’un océan de lave et sont sauvés in extremis par un vaisseau appelé La Salamandre, mais leur salut se transforme en esclavage avec à la clef un terrible danger qui les menaces : un ver des fournaises, monstrueuse et gigantesque créature. Puis l’histoire se transforme petit à petit en quête psychanalytique avec la deuxième partie de l’aventure qui mènera nos héros aux fameux œufs de Pandarve, afin de sauver la planète. Une planète qui apparaît sous les traits d’Alice (oui, au Pays des Merveilles) afin de communiquer avec Storm et de lui demander son aide. La présence visuelle du Chat du Cheshire, d’Alice, de Marilyn Monroe, transforme la donne du récit  et le fait plonger dans une dimension métapsychique des plus étonnantes. Mais dès le début l’étonnement est de mise, avec par exemple cette scène où des sortes de leprechauns au comportement tyrannique et absurdissime arrivent et démontent immédiatement l’embarcation des héros sans autre forme de procès, parce que c’est comme ça et pis c’est tout. Il y a aussi cette case où Storm et Redhair s’envolent à bord de glisseurs aériens tout droits sortis d’un Disneyland, image complètement surprenante, insufflant un décalage détonnant entre le contexte de l’action et le sens de ce que nous voyons. Une merveille, je vous dis. Et que dire de cette longue et très impressionnante scène où le ver des fournaises attaque La Salamandre, crevant sa coque de son corps monumental, presque infini ? C’est absolument fabuleux.


 


Vendal le Destructeur est une aventure qui nous réserve aussi de belles surprises, dont celle d’admirer la beauté dévoilée du joli buste de Redhair (oui, oh, bon, ça va, si on ne peut plus être esthète, hein). Cette histoire haute en couleurs est intéressante pour la dimension ultime qu’elle donne au combat contre le mal. Souvent, le méchant a un mobile, une raison, un intérêt de faire le mal. Dans ce récit, le méchant nuit intrinsèquement, par nature, sans aucune autre logique que d’exister. Vendal est un être malfaisant, véritable personnification de la destruction, qui a été catapulté de son univers parce qu’il l’avait dévasté. Et que croyez-vous qu’il veuille faire une fois réanimé dans l’univers de Storm ? Eh bien tout détruire, annihiler, exterminer, zigouiller, sulfater, génocider, anéantir. Comme ça. Parce qu’il est Vendal et que Vendal détruit (du vrai vendalisme… hum). Ce postulat entraîne inévitablement un contexte hanté par une pensée primitive, voire primale, où toute nuance psychologique n’a plus lieu d’être. Et c’est justement par ce manichéisme exacerbé que le récit et les images nous entraînent dans une dimension des plus intéressantes : la simplicité de ce mal qui n’a pas besoin d’une quelconque raison pour être mauvais à part le fait d’exister nous renvoie à des terreurs ancestrales qui persistent malgré l’évolution de notre humanité. Même dans une aventure apparemment aussi simple que celle-ci, le talent de Lodewijk et de Lawrence transcendent littéralement le propos pour le hisser à des hauteurs de réflexions troublantes, dans des images inoubliables. Entre nihilisme et instinct de survie, nous naviguons à la recherche de quelque chose qui échappe à tout, se concluant dans une fin douce-amère où la figure du héros rejoint les grands archétypes éternels.


 


En conclusion, je conseillerai évidemment aux passionnés de science-fiction, de beauté picturale et d’évasion pure de se procurer tout album de Storm édité par Toth, car tout ça est vraiment trop beau ! Quant à moi, je vous donne rendez-vous très prochainement sur ce site pour chroniquer les nouvelles « Chroniques de Pandarve » qui viennent de sortir chez cet éditeur sous une couverture tout simplement… amazing !


 


Si vous cliquez gentiment sur l’icône du petit appareil photo en haut à droite de cet article, vous pourrez admirer de magnifiques cases polyptiques issues de Vendal le Destructeur. Dans la première case, on y voit Storm mettre une raclée à Judge Dredd : quel homme !


 


 


 


Cecil McKinley.


 

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