COMIC BOOK HEBDO n°14 (22/02/2008).

Cette semaine, « Freaks of the Heartland »



 


 


-FREAKS OF THE HEARTLAND (Semic).


 


Comme je l’ai déjà dit dans un épisode précédent, le genre « horror » revient en force depuis un certain moment dans le monde des comic books, et ce vent venu d’outre-Atlantique envahit peu à peu les catalogues de plusieurs maisons d’édition en France, de Panini Comics à Semic en passant par Delcourt. On s’en rend bien compte depuis quelque temps, les titres se multiplient : Walking Dead, 30 Jours de Nuit, par exemple… Notons aussi la création récente du label « Dark Side » chez Panini Comics où ont été édités L’Antre de l’Horreur de Corben d’après Poe et 28 Jours Plus Tard : Le Contrecoup (et où va bientôt être publié Vendredi 13 de Gray, Palmiotti et Archer). Mais le phénomène est bien plus ample qu’on l’aurait cru puisqu’il a aussi touché l’univers Marvel avec les super-héros et super-vilains zombies apparus dans Ultimate Fantastic Four sous l’impulsion de Mark Millar, des super-morts-vivants qui ont même donné lieu à une série spécifique qui a fait péter l’audimat : Marvel Zombies (ouvrez l’œil, ils reviennent très bientôt !).


Parmi les auteurs qui comptent dans ce renouveau, il y a bien sûr en haut de l’affiche Steve Niles (30 Jours de Nuit, 28 Jours Plus Tard…), scénariste talentueux sachant user de nuance et de profondeur pour nous proposer bien autre chose que de simples productions « gore » sans fond. Récemment publié chez Delcourt et Panini Comics, Steve Niles est à nouveau à l’honneur aujourd’hui chez Semic avec Freaks of the Heartland, un magnifique album. N’oublions pas que le groupe Tournon (à qui appartiennent les éditions Carabas, Semic et Kami) avait déjà publié chez Carabas en 2005 Silent Hill : Pourri du Ventre, un excellent récit d’horreur de Scott Ciencin avec Ben Templesmith (grand collaborateur de Steve Niles) et Aadi Salman aux dessins : une merveille que je vous conseille de vous procurer.


 


Steve Niles est un auteur intéressant car il ne plie pas sous le joug des mouvances actuelles aux prérogatives plus économiques qu’artistiques. Au lieu de nous servir des récits très « fashion » profitant du succès rencontré par une esthétique asservie par les effets spéciaux et l’expression d’une violence comme légitimée par l’air du temps, Niles revient aux archétypes fondateurs du genre, puisant son inspiration dans les grands thèmes qui se sont développés dans les années 50 et 60 dans le cinéma et la bande dessinée – mais aussi dans une certaine littérature, même si celle-ci se tournait plus vers la science-fiction que l’horreur à cette période-là. Freaks of the Heartland, par le thème de l’enfant monstrueux qu’on cache à la face du monde et qui constitue une menace potentielle, est une œuvre qui rappelle des films mythiques, à la croisée de Village of the Damned (Wolf Rilla, 1960) et de l’obscur et très méconnu Teenage Monster (Jacques Marquette, 1957, film que je vous recommande vivement : sûrement l’un des nanars les plus fascinants qui aient jamais été tournés). Et qui peut encore voir le mot « Freaks » sans penser à Tod Browning ? Mais attention, le travail de Niles est tout sauf un simple hommage à certains chefs-d’œuvre ou une private joke sur les séries Z. C’est bien un vrai renouveau dans le sens où ce scénariste fait évoluer le genre – sans oublier d’où ce dernier vient et ce qu’il a traversé – pour le réarticuler de manière originale. Et surtout, il redonne à l’horreur la capacité de nous faire peur de manière saine en des temps où les niveaux de violence se banalisent dangereusement, perfidement, avec une grande perversion. Steve Niles a retrouvé le fil d’émotions semblant obsolètes mais qui restent inhérentes à nos angoisses les plus anciennes, dans des créations de facture aussi classique qu’étonnante. Car cet auteur est bien celui qui a redonné à l’horreur classique une importance qui semblait inconcevable il y a encore quelques années. Le résultat ? Un vrai bonheur pour celles et ceux qui aiment avoir peur, ou même pour les trouillards comme moi.


 


Freaks of the Heartland raconte l’histoire d’un enfant monstrueux, difforme, mutant, que sa famille cache aux yeux de tous. Enfant source de honte, d’angoisse, d’une peur qui mène inexorablement à la violence. L’agressivité face à ce qui nous est inconnu est donc le thème principal de cette œuvre, un thème archi classique et archi exploré, mais un thème si puissamment ancré dans ce qui constitue l’humanité qu’il pourra indéfiniment être exploré par les penseurs et les artistes sans jamais perdre de sa force ou de son intérêt (si bien sûr le talent est au rendez-vous, ce qui est plus que le cas ici). Steve Niles reprend ce thème à son compte pour nous en offrir une vision extrêmement émouvante et charnelle, une expression de l’être dans ce qu’il a de plus friable et de plus déchirant, un vrai grand récit d’horreur humaniste dans la longue et hétéroclite lignée du Frankenstein de Mary Shelley.


Cela se passe dans l’Amérique profonde, en pleine cambrousse, dans une bourgade paumée, rude, proche de la terre. Le couple Owen a deux enfants : Trevor, le plus âgé, et Will, un enfant éléphantesque aux étranges pouvoirs qu’on cache dans la grange et qui vit là reclus, attaché par des chaînes. Trevor et Will s’entendent bien, mais la violence sociale qu’engendre l’existence de cette progéniture monstrueuse et extrêmement taboue n’amène que rancœur et haine de la part des adultes qui ne savent pas quoi faire ni penser de cette « responsabilité ». Car Will n’est pas le seul à être né ainsi. Plusieurs années auparavant, toutes les mères du village étaient tombées enceintes en même temps, puis avaient accouché la même semaine d’êtres mutants, ce qui a entraîné une véritable psychose au sein de la communauté, entraînant des non-dits et des humiliations morales latentes. Mais un jour, la violence devenant trop insupportable, les choses dérapent et voici Trevor et Will partis à la recherche des autres « enfants mutants » enfermés afin de les libérer et de trouver un endroit où ils seront acceptés. Bien évidemment, je ne vous en dirai pas plus, à vous de découvrir si l’utopie deviendra réalité.


 


Au lieu d’aller dans le style fantastique, l’écriture de Niles s’attache au contraire à retranscrire au plus près les émotions réalistes d’un jeune garçon déchiré entre son amour pour son frère rejeté, l’amour blessé pour sa mère qui s’est complètement effacée par rapport au père, et ce fameux père pour qui tout amour est synonyme d’affrontement mêlant crainte et respect forcé. Bref, Trevor est seul. De même, le personnage de Will est traité sous l’angle le plus humain qui soit, et finalement seul le dessin est là pour exprimer sa « monstruosité ». Les rapports entre adultes, enfants et « monstres », sans parler du rôle des femmes, sont décrits avec une grande justesse de cœur et d’esprit, et l’émergence de l’horreur au sein du récit n’en est que plus réelle et puissante, se révélant à nous dans une telle sincérité qu’elle bouleverse plus qu’elle n’effraie. Le genre d’émotion qu’on a pu ressentir en voyant le sublime Elephant Man de David Lynch, par exemple.


 


Le récit est porté par les très beaux dessins de Greg Ruth, un artiste qui a pour l’instant surtout participé à l’aventure Matrix en comics. Dans un style réaliste mais « lâché », Ruth nous offre des images qui s’avèrent plus efficaces que l’auraient été des dessins méticuleux et détaillés. Une sorte de naturel graphique emporte l’histoire dans une respiration simple très proche de nous. Au moment où Greg Ruth a commencé à travailler sur Freaks of the Heartland, il venait de déménager à la campagne. Il a longuement marché dans les terres pour faire des croquis ou des photos de fermes, de paysages, et a donc réalisé l’album en s’appuyant sur un terreau sensible ; d’où sûrement ce sentiment de proximité qui ressort à la lecture de cette œuvre. Son travail sur cet album s’apparente à celui du lavis retravaillé avec acuité. De larges mises en couleurs, oscillant entre le sépia, le gris et le bleu, se mêlent en transparence pour structurer l’espace avec la sensibilité de l’esquisse assumée. C’est souvent l’encrage qui donne de la texture aux images, réalisé au pinceau et à la brosse avec peu d’eau, créant traînées et matières dans un contraste du noir saisissant.


Malgré un contexte très pathogène et une réalité de l’enfermement, il y a énormément d’espace dans cette œuvre. L’action y prend le temps d’exister, de se chercher, de se déployer, les cases s’étendent et s’épanouissent dans des silences et des instants en dehors du temps, et il s’y dit finalement peu de choses, ce qui entraîne une lecture fluide très agréable, nous faisant parcourir les pages dans un drôle d’état, entre l’excitation de savoir et le temps installé dans le récit, très impressionnant.


 


En fin d’ouvrage, vous pourrez admirer quelques pages de croquis et de notes de Greg Ruth (très intéressantes), les illustrations de couvertures originales en pleine page, ainsi que la biographie des auteurs. Quant à la couverture, elle est remarquablement réussie, vraiment de toute beauté… Je pense que vous aurez compris : j’ai adoré cet album.


Semic, en proposant des créations issues de Dark Horse Comics comme celle-ci (et après avoir édité récemment le très beau Grendel : L’Enfant du Démon), complète avec nécessité un manque dans l’actuel paysage éditorial français du comic book pourtant maintenant bien fourni. Bravo ! Il faut que ça continue ! Vive Semic !


 


 


 


Cecil McKinley.


 


 

Galerie

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>