Encore Plus de lectures – Février 2008

Au programme : Cyrano de Bergerac en BD, La fille du Yukon, Le petit monde de Père Noël, Les aventures de Boro,Chansons de Charlélie Couture et Zoo.

Cyrano de Bergerac en BD, texte d’Edmond Rostand, dessin de Franch Juteau, Petit à Petit, 15 euros

 

Cyrano de Bergerac est un mousquetaire redouté pour son épée et son verbe. Affublé d’un nez proéminent, il aime en secret sa cousine Roxane qui s’éprend du beau mais creux Christian. Cyrano met son talent au service du jeune homme pour l’aider à conquérir la belle.

 

 

 

Classique dont la renommée n’a jamais failli, cette pièce en vers de Rostand se trouve ici adaptée en bd avec le souci louable de respecter l’intégralité du texte. De là découle une difficulté : celle de conserver le rythme et la vivacité de l’original, alors que la lecture se trouve ralentie par le dessin. Habilement, Franch Juteau a donc recours à un mode graphique cursif, pour ne pas dire furtif : dans une présentation en noir et blanc au trait rapide qui rappelle les petits volumes d’autrefois, mais dans un format venu du manga, il opte pour une composition ramassée, multipliant les ombres chinoises et privilégiant les cadrages rapprochés qui permettent des arrières plans très simplifiés (et même la plupart du temps absents). Le texte superbe, dense et virtuose, se trouve ainsi particulièrement mis en valeur, le dessin n’étant qu’un adjuvant donnant de la perspective à la poésie et la plaçant à portée du lecteur. Pour autant, la variation des angles et la présence des à plats de noir évitent la monotonie. Signalons en outre un réel effort didactique (notes, résumé, présentation des personnages, auxquels s’ajoute un complément pédagogique de 20p disponible sur www.petitapetit.fr). L’ensemble fait de ce volume une entrée ludique dans l’univers de l’écrivain, utilisable au collège, notamment pour les jeunes en délicatesse avec la lecture.

 

JD

 

 

 

La fille du Yukon, t3, Eldoradores, Radovic, Thirault, Dupuis, 13€

 

Bonnie vit à Dawson City entre ses parents adoptifs, Robert et Jane, et Taima, le bel indien. Mais elle ne connaît pas toute la vérité sur ses origines.

 

Cet opus clôt la saga narrant la vie d’une série d’individus dans le grand nord canadien au tournant des XIXe et XXe s. Avec ses aspects de western réaliste et ses personnalités tourmentées, le scénario joue d’un curieux mélange de réalisme et de mélodrame, de romantisme et de cruautés, non exempt de complaisance dans la veine misérabiliste (l’histoire de Lew Frane constituant sur ce point un sommum !). On hésite donc entre les qualités (psychologies attachantes, dessin excellant dans la représentation d’une nature grandiose) et des faiblesses (accélération finale du rythme, comme s’il importait dorénavant d’en finir, enchevêtrement des parcours, accumulation des événements aussi tragiques que fatals) d’une série attrayante, mais qui a peut-être eu du mal à trouver son unité propre.

 

JD

 

 

 

 

 

Le petit monde de Père Noël, Thierry Robin, Alexandre Révérend, Dupuis, 9,50 €

 

C’est le grand soir de la distribution des cadeaux de Noël et petit père Noël est attendu avec impatience par une jeune fille qui entend bien le photographier à sa descente de cheminée. Et puis, à la réflexion, l’occasion se présentant, elle grimpe dans le traineau et fait ainsi irruption dans le monde protégé de Noël. Elle ne tarde pas à y mettre une certaine pagaille.

 

 

 

Revoici le sympathique personnage du Père Noël au chapeau en zigzag, créé par Trondheim et Robin, dans un récit plein de rebondissements, de tendresse et de facéties. Le tout sans aucun texte -mais pourtant sans aucune ambiguïté- ainsi que le veut la loi de la série qui reste muette et peut ainsi convenir à un très large public. Grâce à un scénario simple mais drôle et espiègle, porté par un dessin expressif, qui sait aller à l’essentiel sans s’appauvrir ni ennuyer (notamment par la richesse des plans et des angles qui introduit vitalité et créativité dans la mise en page ultra conventionnelle d’un rassurant gaufrier très rarement pris en défaut), cet album peut jouer sur plusieurs tableaux : il distrait et initie au déchiffrement du récit en images, tout en habituant l’enfant à revenir sur sa lecture qu’une nouvelle observation enrichit d’un sens neuf ou de la signification d’un détail tout juste découvert. En outre, quand on se penche sur le mécanisme de narration, on s’émerveille de la précision d’un découpage minutieux dans lequel aucune vignette n’est superflue. Une jolie réussite qui s’inscrit parfaitement dans l’esprit et la forme de la série, pour une collection dont la qualité ne se dément pas.

 

JD

 

 

 

Les aventures de Boro, t2, La Dame de Berlin, Dan Frank, Jean Vautrin, Marc Weber, Casterman, 9,80 €

 

Paris, 1932. Boro, jeune photographe d’origine franco-hongroise, tire le diable par la queue sans se départir de son charme et de son indépendance de caractère. Son amie, l’actrice Maryika Vremler, partie à Berlin pour le tournage du film Shangaï-Lily, a maille à partir avec les nazis qui recherchent une bobine de photos prises dans un insignifiant magasin.

 

Le second tome reste dans l’esprit du premier, à base d’aventures romanesques crédibles qui voient le quotidien des héros transformé par les bouleversements politiques traversant l’Europe de l’entre-deux-guerres. Cette grande série, créée il y a vingt ans par un improbable duo Vautrin-Franck, se trouve ici parfaitement adaptée en bd par un jeune dessinateur doué. Avec une maîtrise sobre du découpage et de la composition, Marc Weber excelle à rendre les expressions du visage et le langage des corps. Privilégiant des dialogues brefs inclus dans des vignettes plutôt petites (leur densité tourne en moyenne autour de 10-11 par page), il nous offre un traitement tout à fait classique, mais jamais laborieux ni ennuyeux, qui restitue bien le tempo et l’ampleur narrative du roman, donnant le temps aux psychologies de se développer, sans sacrifier le dynamisme de l’action. Refusant de hacher la narration sous prétexte d’alimenter l’intérêt du lecteur, il exprime un rythme et une tonalité d’ensemble, et nourrit habilement un suspense qui se joue sur plusieurs plans. Une vraie réussite.

 

JD

 

 

 

Chansons de Charlelie Couture en bandes dessinées, Collectif, Petit à Petit, 15 €

 

 

 

Il n’est pas surprenant que Couture, artiste complet formé aux Beaux Arts, rejoigne la collection des chansons en bd (14 titres parus chez Petit à Petit). Cet opus permet de redécouvrir certains de ses textes, adaptés par un collectif de jeunes auteurs qui ont pu laisser libre cours à leurs sensibilités. L’imaginaire de Couture, avec ses textes souples, aux inflexions souvent énigmatiques, se prête-t-il à ce genre d’approche ? Malgré un ensemble évidemment hétérogène et forcément inégal, et des interprétations qui peuvent paraître très personnelles voire déroutantes, il faut retenir quelques adaptations qui ont su trouver un ton propre et une dynamique séduisante (Qui a tué Benji, Les fantômes dansent, Le fauteuil de cuir). A lire après avoir écouté la chanson d’origine, comme un exercice artistique tel que les œuvres fortes peuvent en produire à l’infini.

 

JD

 

 

 

 

 

 

 

Zoo, t3, Frank Pé, Philippe Bonifay, Dupuis, 14 €

 

Pour tous, récit de vie, à partir de 12 ans, 3 étoiles

 

Le docteur Célestin, appelé à la guerre, a dû quitter son zoo, ce havre où se reconstruisent humains et animaux. Sans nouvelles de lui, Anna part à sa recherche.

 

Rarement, une série en 3 tomes aura mis autant de temps pour aboutir. Encore plus rarement, les lecteurs auront attendu le dénouement avec une telle fidélité. Et exceptionnellement, le résultat aura su maintenir la qualité, l’esprit et la force des débuts. Malgré les 13 années passées depuis la parution du tome 1, on ressort encore bouleversé du monde de Zoo. Sobrement intitulé t3, la conclusion confirme la maestria graphique, et surtout chromatique, de Frank qui joue des couleurs chaudes et de la grisaille pour mieux évoquer la fuite des jours heureux et la désespérance de la vie dans les tranchées. Quant à Bonifay, il nous livre un récit tout en retenue et pourtant d’une grande puissance évocatrice, brossant l’horreur de la guerre en quelques pages où dominent les silences, et délivrant les clefs des personnalités aux détours de la trame générale. Alors que l’on attendait un récit de guerre, cet opus procède par ellipse, fonctionnant comme une quête sur les traces du docteur dont on découvre indirectement l’abnégation et le courage au cœur de la dévastation des paysages, des corps et des esprits. Entraîné dans l’abjection des tranchées et la négation de ses principes, cette personnalité exceptionnelle peut encore, à travers ses actes et ses mots, susciter l’espérance, par delà l’inhumanité de la guerre et l’irrévocabilité de la mort elle-même. Une superbe mise en abyme de la destinée humaine.

 

JD


La réalisation du storyboard, Jean Marc Lainé, Sylvain Delzant, Eyroles, 20 €


 


Voici un petit ouvrage savoureux sur un sujet qui pourrait passer pour mineur : le storyboard, cette sorte de brouillon de tous les brouillons, la plupart du temps crayonné à la va vite, mérite-t-il qu’un livre entier lui soit consacré ? Après la lecture des 95 pages de Jean-Marc Lainé et Sylvain Delzant, cette idée ne traversera plus la tête de personne.


Les auteurs se montrent en effet très convaincants, qui voient dans le storyboard l’étape majeure déterminant la qualité finale de toute bd : d’abord parce qu’il donne droit à l’erreur, et ensuite parce  qu’il s’agit d’un outil qui passe entre toutes les mains, permettant de parler le même langage, que l’on soit dessinateur, scénariste ou … éditeur. Ce qui explique que seuls les néophytes ou les fainéants peuvent penser pouvoir s’en passer. Au point que, dans un souci de rationalisation à l’américaine ou à la japonaise, plusieurs maisons d’édition n’hésite pas à confier la réalisation de ce véritable plan à des dessinateurs expérimentés (comme Olivier Vatine et Fred Blanchard chez Delcourt).


            Ce petit livre, troisième tome de la très réussie série des manuels de la bd chez un éditeur dont on ne dira jamais assez à quel point il s’impose comme référence pour toutes les approches techniques, ne se contente pas de définir son objet, ni même de le circonscrire à la bd. De fait, le storyboard est un outil commun à toutes les formes de narration séquentielle, du cinéma à la publicité en passant par le jeu vidéo et le dessin animé. Les auteurs insistent à chaque fois sur les points communs mais aussi les spécificités, avec précision mais clarté. Les chapitres deux (La bande dessinée et les autres media) et trois (Technique du storyboard) sont en outre l’occasion de revenir sur un ensemble d’étapes souvent confondues : découpage, montage, cadrage, mise en page, séquencier sont tour à tour abordées et remis dans leur contexte médiatique. A noter également, l’explicitation des termes anglo-américains, de plus en plus employés mais pas toujours bien compris (demandez donc autour de vous ce qui distingue les layouts des full pencils ….). Enfin, le dernier chapitre, répondant parfaitement à l’esprit pratique de la collection, termine sur un exemple concret, à travers les étapes de la réalisation d’une histoire imaginée spécialement pour la collection (mais qui méritera peut-être un jour une publication à part).


            Au final, un livre qui s’adresse vraiment à tous, spécialistes, amateurs ou professionnels, tant il présente la limpidité des difficultés devenues évidences une fois expliquées avec intelligence et pédagogie. Plus qu’indispensable.


Joël Dubos


 


 


 


 


 

 

 

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