COMIC BOOK HEBDO n°11 (01/02/2008).

Cette semaine, « 1602 : Les Fantastick » et « Les Éternels ».

 


 


Bonjour, avant de passer au crible un menu 100% « 100% Marvel » très gaimanien, je vais rattraper mes bourdes qui je vous promets que c’est un hasard – concernent Neil Gaiman (encore !!!). En effet, une internaute (eh oui, ce n’est plus une hypothèse ou une mouvance mais bien un état de fait : les filles, les femmes, les dulcinées et autres Pénélopes s’intéressent vraiment de manière établie aux comic books : on ne peut que s’en réjouir, bravo les filles !), une internaute, donc, m’a rappelé à juste titre que j’avais oublié de mentionner dans ma chronique consacrée à Stardust de Neil Gaiman et Charles Vess le très bon travail de traduction de Nicole Duclos (assistée de Françoise Effosse-Roche) sur ce titre. Eh bien voilà, je le fais : c’est vrai que la traduction de cet ouvrage est vraiment réussie et que l’auteur n’a pas été trahi, bien au contraire. Les phrases roulent impeccablement, et toutes les facettes de l’esprit malicieux de Gaiman, oscillant constamment entre affection, cynisme, fantastique et réalisme, humour et effroi, s’en retrouvent joliment retranscrites. Comme quoi, même en essayant de donner le meilleur de soi-même on oublie toujours quelque chose : moi qui tente de parler assez régulièrement des encreurs et des coloristes (les parents pauvres du traitement médiatique), voilà que j’oublie de mentionner le travail de traduction lorsqu’il est bon… Nicole, de vous à moi, me pardonnerez-vous jamais cet oubli irrévérencieux ? Car sans flagornerie aucune, au sein du pôle « traduction » de Panini, il est vrai que vous nous offrez de bonnes traductions, sérieuses et agréables à lire, notamment sur la série Daredevil, les titres présents dans la revue Astonishing X-Men, ou récemment sur Marvel Zombies et Les Éternels (chroniqué ci-dessous), par exemple. Pardonné ?


 


 


 


-1602 vol.4 : LES FANTASTICK (Panini Comics ; 100% Marvel).


 


Dur dur de passer après Gaiman et Kubert (fils) ! Greg Pak et Greg Tocchini en ont fait plus ou moins les frais en 2005 avec 1602 : New World, nous offrant à l’époque un récit plein de rebondissements mais ne donnant que peu de substance au concept si richement mis en scène par Gaiman en seulement 8 chapitres les deux années précédentes… Heureusement il y avait les couvertures du grand Sergio Toppi ! Mais à part quelques bonnes idées assez fortes visuellement (comme l’apparition d’un prime Iron Man archaïque très réussi), le reste a semblé souffrir de la double casquette de Greg Pak, à la fois cinéaste hollywoodien et scénariste de comics, le côté « Jurassic Park et grands sentiments » n’étant pas du meilleur effet au sein d’un pareil concept. Bof ! Heureusement, ce quatrième volume de 1602 paraissant dans la collection « 100% Marvel » (vous ai-je déjà dit tout le bien que je pense de cette jolie collection ?) remet la barre plus haut en s’attachant aux spécificités les plus remarquables qu’exprime la complexité de l’univers mis en place par Gaiman, réussissant à ne pas recréer pour recréer dans une suite de combats anecdotiques comme ce fut le cas dans le volume précédent, mais bien à articuler avec acuité et malice certaines possibilités en jachère et néanmoins évidentes de cet ancien nouveau monde. Voilà donc une suite talentueuse et très crédible de la série initiale.


 


Peter David et Pascal Alixe, avec ce 1602 : Fantastick Four, reviennent aux sources de l’idée de Gaiman, créant une histoire aux ramifications historiques intéressantes et transposant avec bonheur certaines figures marvéliennes dans la plus pure « tradition 1602 » : c’est très réussi ! Ainsi, Shakespeare se fait enlever par Fatalis (cette idée ne peut que réjouir Gaiman, non ?), la présence d’une certaine Natasha Romanova à bord d’un bateau-aéronef fait irrémédiablement penser au S.H.I.E.L.D., et la version 17e siècle de Namor (ici « Numenor ») permet d’exploiter des personnages tels que le Léviathan, celui-là même qui fit frémir d’horreur tant de lecteurs de Lee et Kirby ! Et puis n’oublions pas l’une des plus belles trouvailles de cet album : une Medusa revenue au premier sens de sa nature, plus antique qu’inhumaine, à la chevelure de serpents et au regard pétrifiant. Quand on sait que dans la mythologie grecque Méduse est la seule des trois Gorgones à être mortelle, on se dit que les Inhumains manipulent bien leurs classiques !


 


Surtout dans la première partie de l’ouvrage, les dessins d’Alixe sont souvent très beaux, flirtant parfois avec le style d’un Jae Lee, comme dans cette case où la Chose se fait attaquer par une horde de Vautours à la solde de Fatalis (quelle bonne idée, ça aussi, le Vautour démultiplié en armée du puissant souverain de Latvérie !), ou bien dans ses visions du Leviathan, très impressionnantes. Et puis n’oublions pas la présence ô combien énigmatique du Gardien à cette époque, on l’imagine aisément…


Bref, le decorum est de tout premier ordre et le scénario vraiment digne d’intérêt : tout est là pour passer un excellent moment. La sensation agréable qui perce à la lecture de cet album est que l’univers créé par Gaiman a encore de beaux jours devant lui, car l’« exotisme » de ce passé, avec tout son folklore, son esprit, ses us et coutumes et ses croyances, agit de manière profonde sur notre réception de l’univers Marvel, l’étendant réellement à un nouveau monde – lui aussi. Un véritable continent temporel offrant mille ressources de récits à mettre en connection avec l’époque contemporaine, sans que cela soit pour autant un simple tour de passe-passe gratuit. Mais soyons vigilants, car le concept peut vite se transformer en filon, chose que j’avais vraiment redoutée en lisant le volume de Pak et Tocchini (c’était quand même un peu le carnaval, non ?).


 


En attendant une nouvelle incursion des auteurs Marvel au sein de ce 17e siècle naissant, je vous conseille donc de lire cet ouvrage qui allie à merveille intelligence et divertissement (comme quoi c’est possible !). À noter les belles couvertures de Leinil Francis Yu et Gabriele Dell’Otto reproduites en fin de volume.


 


 


 


-LES ÉTERNELS vol.2 : LA FIN DU VOYAGE (Panini Comics ; 100% Marvel).


 


Voici donc les trois derniers épisodes de la mini-série en sept volets de Gaiman et Romita Jr : The Eternals, tirée bien sûr du chef-d’œuvre du même nom créé en 1976 par l’immense Jack Kirby (je vous rappelle à ce propos que Panini Comics a édité l’intégralité de la série de Kirby cet hiver dans la prestigieuse collection « Marvel Deluxe », un must absolu à posséder à tout prix dans sa super-bibliothèque). Fin du voyage, donc, mais peut-être aussi le début d’une nouvelle ère pour ces entités mythiques puisque Gaiman finit son récit par une belle ouverture, laissant ainsi la possibilité à lui-même ou à d’autres auteurs de tenter de continuer l’aventure et de redonner une nouvelle jeunesse éditoriale à ces personnages au parcours très irrégulier.


 


Deux choses à mettre en avant :


1°) On sait que les créations de pure science-fiction créées par Jack Kirby dans les années 70 ont toujours eu du mal à trouver une identité éditoriale au sein des majors, et que la Marvel fut bien embêtée lorsqu’elle voulut trouver un moyen d’incorporer The Eternals à son univers (chose qui n’était de toute façon pas envisagée ni souhaitée par The King). Le caractère résolument unique de The Eternals, se suffisant largement à lui-même sans avoir besoin de la présence de super-rigolos en collants pour briller, peut expliquer en partie que le succès de la série fut aléatoire face aux superstars de la Maison des Idées.


2°) On sait aussi que l’une des prérogatives artistiques de Gaiman est de se faire rencontrer différents univers. L’écriture de Gaiman est un art du passage de la réalité au fantastique et de la cohésion de plusieurs mondes (comme dans Sandman, Coraline ou Stardust, par exemple). On le voit précisément dans ses œuvres littéraires, il aime particulièrement jongler avec les mythologies, chose que l’on retrouve complètement dans son travail sur la reprise des Éternels.


 


Aux vues de ces deux paramètres, et après des premiers épisodes où l’on aurait pu s’étonner de la présence de Gaiman sur cette série, ce deuxième volume nous permet de constater de manière flagrante que s’il y avait bien quelqu’un qui pouvait créer une rencontre intéressante et viable de l’univers SF de Kirby et de l’univers Marvel, c’est bien Neil Gaiman ! En effet, à la lecture de la fin de cette mini-série, on se rend compte à quel point les rapports entre le monde des super-héros et celui de ces entités extra-terrestres omnipotentes trouvent ici un point de rencontre cognitif exprimé avec justesse et un réel espace commun pour exister ensemble sans hiatus de forme ni de fond.


Ce rapport super-héros/divinités cosmiques est d’ailleurs traité avec un bel aplomb par un Gaiman plein d’humour et prenant du recul, empoignant les postulats et les codes de chacune des créations pour mieux les mêler dans une respiration non pas commune mais parallèle (car la différence entre ces deux peuples fantastiques est bien le nœud de la narration, le scénario faisant bien la distinction entre humains, surhumains, Éternels et Célestes). Il enfonce même le clou afin de nous montrer à quel point les pouvoirs des super-héros ne sont rien face à ceux des Éternels à travers quelques scènes d’anthologie où, par exemple, Hank Pym dit aux Éternels qu’il faut qu’ils se fassent recenser (!!!) : à mourir de rire ! Non mais qu’est-ce qu’il prend au petit déjeuner, Pourpoint Jaune ? Car non seulement Gaiman intègre parfaitement l’univers des Éternels à celui des super-héros, mais en plus il ne gomme pas le contexte alors en place de Civil War, et ça, non seulement c’est génial, mais en plus c’est carrément gonflé, surtout pour l’intégrer ainsi (les Éternels, se faire recenser, non mais pincez-moi, je rêve ! Aïe, pas trop fort).


 


Mieux, Gaiman profite de ce parallélisme aux ramifications aussi artistiques qu’éditoriales pour établir une voie complémentaire au propos : les Éternels ont oublié qui ils étaient, et ainsi privés de leur mémoire ils vivent dans la peau de simples homo sapiens du 21e siècle. Tout l’enjeu de la série est là, dans ces ponts jetés entre réalité, normalité, divinité, identité, pouvoir… Les Éternels, rendus amnésiques par le « jeune » Sprite (l’un des leurs qui – pour pouvoir vivre l’existence d’un mortel – a dû effacer toute mémoire à ses congénères) devront se réveiller à temps afin de contrer les hordes menaçantes des Déviants. La mini-série est en fait consacrée à la réappropriation de la vie de chacun (en l’occurrence et principalement celle de ces fameux êtres éternels, mais pas qu’eux). Encore une fois, le père Gaiman ne nous déçoit pas ! C’est malin et grandiose, intime et drôle, décalé comme toujours, mais finalement très respectueux de l’œuvre de Kirby.


 


Et puis je vais en profiter pour nuancer (un tout petit peu) ce que j’ai dit récemment sur les dessins actuels de John Romita Jr, bien bien bien inférieurs à ce qu’il a pu produire au début des années 80 (alors là c’était quelque chose !). Aujourd’hui on dirait qu’il bâcle le travail, dessinant de manière grasse, simplifiée, molle mais sans souplesse, rigide et sans puissance : une énigme, carrément ! Eh bien en y regardant de plus près, son travail pour The Eternals est moins calamiteux que le reste de sa production actuelle, réussissant même à créer de belles images et exprimant le gigantisme de certaines scènes avec un bonheur non dissimulé. Bon, il dessine toujours les yeux comme ceux des Big Jim, mais que voulez-vous… Heureusement, l’encrage est là… Il faut dire que pas moins de cinq encreurs ont travaillé sur ses dessins, et pas les moindres puisqu’on trouve parmi eux Tom Palmer, Klaus Janson ou Danny Miki ! Et puis trois coloristes (dont l’impeccable Matt Hollingsworth) ont aussi collaboré à l’ouvrage, ce qui fait une sacrée équipe technique !


Enfin, comment finir cet article sans parler des sublimissimes couvertures originales signées Rick Berry, reproduites en fin de volume ? Que dire sur celles-ci à part qu’elles sont tout simplement somptueuses, fascinantes, magnifiques ? Bonne lecture, les ami(e)s !


 


 


 


Cecil McKinley.


Galerie

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