« Luna Park » par Danijel Zezelj et Kevin Baker

Pour cette chronique du 24 décembre, je vais vous faire un joli cadeau en vous parlant du dernier album de Zezelj paru en France : « Luna Park ». Personnellement, je trouve que chaque album de Zezelj est un petit évènement, tant cet homme s’avère inexorablement l’un des artistes les plus remarquables de la bande dessinée mondiale actuelle. Superbe.

« Luna Park » par Danijel Zezelj et Kevin Baker

Il y a quelque chose d’unique, chez Danijel Zezelj. De fascinant. D’exemplaire. Cet auteur croate émigré à Brooklyn et travaillant maintenant pour les plus grands met en œuvre une esthétique et une narration si spécifiques que l’on reconnaît tout de suite son style dès qu’on ouvre l’un de ses albums. Cela saute aux yeux et – mieux – nous émeut profondément, notre noyau interne réagissant directement à la charge passionnelle qui s’est éveillée dès lors qu’on aura été confronté à son art. C’est le romancier Kevin Baker qui a signé le scénario de « Luna Park ». Un scénario que l’on sent taillé sur mesure pour Zezelj, écrit pour lui et personne d’autre, tenant compte de la grande dimension narrative de l’art de ce dessinateur surdoué. On retrouve en effet ici les sujets de prédilection de cet artiste d’Éros et de Thanatos : le spectre de la guerre et l’histoire d’amour impossible. 160 pages de pur bonheur, 160 pages hantées par des richesses narratives et graphiques que l’on pourra explorer encore et encore sans jamais en épuiser la force et la beauté. Certains pourront trouver que « Luna Park » fait partie des œuvres quelque peu « calibrées » de Zezelj pour les majors, par rapport à des créations plus personnelles et expérimentales (comme son chef-d’œuvre « King of Nekropolis »), mais ce serait bien injuste et incompréhensible de ne pas voir dans cet album une source de merveilles inépuisables.

Un détail de la planche ci-dessous qui exprime magnifiquement le travail de Zezelj.

 

En racontant l’histoire d’Alik Strelnikov, cet ancien soldat russe émigré aux État-Unis et travaillant maintenant pour la pègre de Coney Island, Baker offre à Zezelj l’opportunité d’explorer à nouveau le thème du guerrier déchu et blessé devant faire face à la vie et tombant amoureux alors que les horreurs des combats du passé le taraudent tel un fantôme persistant. Alik tombe éperdument amoureux de Marina, une femme tirant les cartes et appartenant à un caïd de la pègre qui fait d’elle sa chose en la prostituant quand il en a besoin, la tenant sous sa coupe en lui enlevant sa fille. Coincée, Marina ne peut dès lors vivre une autre vie que celle de la servitude, et elle trouve en Alik un homme qui la respecte, l’écoute et veut l’aider à s’en sortir. Mais l’amour est-il vraiment plus fort que tout ? Dans notre monde de merde, il semblerait que non… Dans un décor désolé de parcs d’attractions à l’abandon où les décors baroques et naguère lumineux prennent un visage angoissant et menaçant une fois l’hiver venu, Alik tente d’avancer et de reconstruire sa vie, une autre vie, oscillant entre l’espoir d’un amour fou enfin possible et le constat de son désespoir noyé dans l’alcool et la drogue dure. Entre un shoot et une bouffée d’air frais, Alik sent qu’il ne peut forcément être maître de son destin.

 

Comme d’habitude chez Zezelj, il y a plusieurs niveaux de narration, dans son récit, dont Baker a tenu compte. Des strates horizontales (passé, présent et futur) et verticales (différents niveaux de conscience, entre rêve, souvenir, délire et réalité). Ici, la notion la plus fortement mise en valeur est celle de l’éternel retour de Nietzsche, Alik ne vivant finalement que la même histoire qui se répète, coincé dans des combats qui écrasent sa vie (hier la guerre des nations, aujourd’hui la guerre des gangs) et l’histoire d’amour avec une femme soumise à un autre homme mais l’aimant lui. Il y eut tout d’abord Mariya, puis Mariam, et maintenant Marina : l’accointance entre les prénoms de ces femmes aimées est telle qu’on ne peut pas parler de triade, mais bien d’une seule et même femme prenant un nouveau visage au fil du temps. Pas de triangulation, mais bien une spirale où Alik s’engouffre sans le savoir, en miroir de lui-même mais incapable de se voir. La réalité devient alors mystique et autre, et « Luna Park » ne se gêne pas pour affirmer ce glissement entre réel et magique, conscience et face cachée, histoire et fantasme. Le récit se structure en kaléidoscope, nous plongeant dans le présent de Coney Island, l’ancienne histoire de la Russie, la première guerre mondiale, le conflit à Grozny et l’Amérique du début du 20ème siècle.

 

Si le scénario de Baker est passionnant, on le sent néanmoins (et volontairement ?) opaque et étrange, bizarrement foutu, se perdant lui-même dans ces différentes strates tout en tenant sa logique à tiroirs avec pugnacité. Le dernier tiers de l’œuvre, particulièrement, se révèle étonnant, débouchant tout à coup sur une longue séquence du passé qui semble ne plus vouloir donner la parole aux personnages du présent afin de clore l’histoire. Mais apparemment l’histoire n’est pas à clore. Quoi qu’il en soit, depuis que j’ai refermé l’album, je ne peux m’empêcher d’y revenir afin d’admirer l’art de Zezelj, totalement fasciné par la façon inimitable qu’il a d’exprimer le monde avec son graphisme époustouflant. Je ne peux résister à l’envie de vous montrer ci-dessous l’agrandissement d’un détail de case où Zezelj a dessiné Mariya en train de poser joyeusement pour Alik qui la prend en photo. Regardez comme la pose est extraordinairement juste et, surtout, comme il a exprimé le visage souriant de cette femme. En un seul petit trait, on sent exactement quelle est la force de ce sourire, et l’on ne peut qu’être admiratif en voyant combien Zezelj ose sculpter les ombres et les lumières : sublime, une vraie leçon de dessin.

Je pourrais encore vous parler longtemps de Zezelj et de cet album magnifiquement mis en couleurs par l’excellent Dave Stewart, mais je vais vous laisser le découvrir par vous-mêmes quand vous l’aurez entre les mains. Je conclurai juste en vous annonçant que Mosquito (l’éditeur historique de Zezelj en France grâce au flair et à la lucidité passionnée de Michel Jans) éditera en 2012 un nouvel album de cet artiste génial : « Industriel ». On attend ça avec impatience, ainsi que l’album qu’il a réalisé pour la série « Des Dieux et des Hommes » de Jean-Pierre Dionnet, qui sortira bientôt chez Dargaud. Vivement !

 

Cecil McKINLEY

« Luna Park » par Danijel Zezelj et Kevin Baker Éditions Panini Comics (16,00€) – ISBN : 978-2-8094-2135-4

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