COMIC BOOK HEBDO n°7 (04/01/2008).

Deux merveilles pour bien commencer l’année : Les Éternels, et Les Guerres Secrètes !

 


 


 



Bonjour bonjour, les ami(e)s, j’espère que vous avez passé de bonnes fêtes pleines de comics. À ce propos, un certain nombre de super-héros et super-héroïnes m’ont instamment demandé de vous souhaiter une très bonne année 2008 de leur part. Vous avez donc un bisou de Hulk, Fatalis, La Chose et Tante May. Contents ?

Pour cette première chronique de l’année, le menu est plutôt exceptionnel puisqu’il est constitué d’un classique incontournable et d’un événement historique. Chacun de ces ouvrages mériterait à lui seul un long article, et la tentation est grande pour moi de m’étendre à l’infini sur ces œuvres passionnantes. Mais j’en resterai à l’essentiel, afin de ne pas trop vous perdre dans un article qui n’en finirait plus et qui pourrait malgré lui noyer le poisson alors qu’il convient de garder cette réalité en tête : vous ne pouvez décemment pas passer à côté de ces comics.


 


 


 


-LES ÉTERNELS (Panini Comics ; Marvel Deluxe).


Les Dieux sont sur la Terre ! On commence donc très très très fort avec un album mythique, indispensable, incontournable, génial, sublimissime, j’ai nommé l’un des plus grands chefs-d’œuvre d’un des plus grands maîtres : Les Éternels de Jack « The King » Kirby. Non seulement une grande œuvre, mais aussi une grande édition puisque l’album qui sort aujourd’hui chez Panini est tout simplement merveilleux. Rendez-vous compte : sur les vingt épisodes qui constituent la série, seule la moitié avait été éditée en France çà et là au gré de vides éditoriaux à combler dans l’urgence. Eh oui, c’est incompréhensible, mais malheureusement The Eternals n’avait jamais fait l’objet d’une édition digne de ce nom dans notre beau pays. C’est aujourd’hui une injustice remarquablement réparée avec cet ouvrage magnifique reprenant l’intégralité de cette série parue entre juillet 1976 et janvier 1978 aux States (19 numéros de la série régulière + un annual).


 


The Eternals s’appuie sur un thème inhérent à l’histoire de l’humanité puisque ayant traversé les siècles et fondé toute une partie de nos croyances et de nos mythologies. Je parle bien sûr des possibles visites extra-terrestres qui auraient fait évoluer l’humanité tout au long de son histoire, visites ayant pu faire l’objet de cultes ou d’interprétations spirituelles tout autant qu’être à l’origine de certaines religions. Qui étaient ces divinités ? Qu’ont-elles fait sur Terre ? Et que se passerait-il si elles revenaient ? C’est à toutes ses questions que se propose de répondre Kirby dans cette œuvre aussi belle que délirante. L’hypothèse de Kirby est que des entités extra-terrestres omnipotentes les Célestes, créatures rutilantes de métaux mesurant 700 mètres de haut – auraient foulé le sol terrestre il y a un million d’années et auraient pratiqué des expériences sur les humanoïdes primitifs pour créer deux espèces nouvelles et très avancées, les Éternels et les Déviants. Les Éternels sont doués de force cosmiques et semblent aller vers la lumière. Les Déviants, eux, sont plus en proie à des mutations les destinant à rester des êtres de l’ombre. Quatre visites (appelées « Cohortes ») des Célestes ont eu lieu afin de juger de la légitimité de notre humanité. La dernière, récente et déterminante, est celle qui intéresse Kirby. À travers les vingt numéros de la série, il nous conte l’étonnante épopée cosmique qu’il a érigée autour de ces êtres hors du commun, laissant libre cours à son imagination et explorant des univers qu’il aime tout particulièrement.


 


Car il y a non pas un mais plusieurs Kirby, qui se sont parfois rejoints dans certaines créations. Il y a notamment le Kirby de Fantastic Four, de The Avengers, The X-men, et de tant d’autres super-héros Marvel, et puis celui de New Gods, Machine Man, 2001 A Space Odyssey ou encore Captain Victory. The Eternals appartient à cette deuxième catégorie, à savoir des créations de science-fiction que Kirby a créées pour lui servir de laboratoire graphique, aptes à lui donner l’opportunité de délirer sans fin sur l’esthétique futuriste d’armures et de machines extra-terrestres. C’est baroque, brillant, démesuré, remarquablement designé : Kirby pousse la logique de cette esthétique jusqu’à des paroxysmes qui atteignent parfois l’abstraction de la forme par le biais de déflagrations stylistiques composées dans des cadrages redoutables d’efficacité. Les forces cosmiques ont toujours fasciné Kirby, peut-être parce que la puissance et l’extrême dynamisme de son trait n’arrivaient pas à se contenter de simples énergies terrestres connues. L’art de Kirby est celui de la vigueur graphique et des forces en mouvements, un art du gigantisme et de l’ornementation fantastique.


Certes, on a pu constater ces prérogatives artistiques dans bien des œuvres de Kirby (Fantastic Four, en particulier), mais jamais la folie créatrice de Kirby n’osa aller aussi loin que dans ses créations plus personnelles où audace et outrance mènent la danse. Du grand spectacle, fascinant, hypnotique. L’autre force du talent de Kirby est l’art du visage qu’il pousse ici jusqu’aux extravagances les plus grotesques, dans des inventions plus expressionnistes qu’expressives. La puissance du trait de Kirby fait de chaque visage le théâtre de toutes les tensions, de toutes les affres et passions qui peuvent traverser un être, créant ainsi une dimension supplémentaire dans l’exploration des forces à exprimer. Il y a de la tragédie antique dans l’art de Kirby. À la traversée des genres, on se rend compte aussi en lisant Les Éternels que l’art précolombien a été l’une des influences de Kirby, chose finalement assez évidente lorsqu’on regarde de plus près comment les lignes et les formes de cet art expriment la puissance par leur agencement aussi alambiqué que structurant.


 


Je me garderai bien encore une fois de vous dévoiler le contenu de ces aventures cosmiques historiques qui ne cesseront de vous surprendre par leur liberté de ton, fourmillant de mille inventions incroyables. Ainsi, l’esthétique d’un personnage comme Eson, avec son visage métallique à multiples « lunettes », ou d’Arishem et de Gammenon (hallucinants à regarder), est vraiment de toute beauté et amène un sentiment d’étrangeté prégnante. Les pages foisonnent de personnages fantastiques, comme l’horrible Karkas – le mutant Déviant emprisonné dans un corps abominable – ou bien à l’opposé la belle et stupéfiante Éternelle Sersi, qui danse dès qu’elle le peut.


En plus de l’intégralité de la série et des couvertures originales, l’ouvrage s’ouvre sur une touchante introduction de Mike Royer (qui fut encreur de Kirby pendant dix ans, travaillant sur The Eternals à partir de l’épisode n°5) et propose en fin de volume quelques documents intéressants où Kirby parle de la série, ainsi que deux textes érudits, concis mais complets de Robert Greenberger. Le premier texte de Greenberger revient sur l’essence même de la série tandis que le second se penche sur les rapports existants entre The Eternals et le reste de l’univers Marvel. Car n’oublions pas que Kirby, après cinq années d’absence passées chez DC, revint chez Marvel en 1975, redessinant des héros maison avant de se lancer dans l’aventure cosmique, et n’entendant pas relier ces deux univers. Mais la pression éditoriale en décida autrement, et jusqu’à la récente reprise de la série par Neil Gaiman et John Romita Jr, Marvel a toujours été tentée de tisser des liens entre les Éternels et les super-héros dans différentes et courtes tentatives.


 


Je vous envie, vous qui ne connaissez pas encore cette œuvre et qui allez la lire, vous aussi qui aimez l’art du dessin et les expérimentations graphiques, vous enfin qui avez envie d’être embarqués dans une épopée où tous les délires semblent enfin possibles, s’étalant parfois en cinémascope sur deux pages dans des images géantes qui crèvent l’écran. Géante. Voilà bien l’adjectif qui convient à cette série inoubliable. Génial génial génial…


 


 


 


-LES GUERRES SECRÈTES (Panini Comics ; Best of Marvel).


Souvenez-vous. C’était l’époque où chaque mois nous allions acheter avec émotion les publications Lug chez le marchand de journaux : Strange, Spidey, Nova, Titans, et tous les trois mois Spécial Strange, Strange Spécial Origines, et bien sûr les albums des FF, de Spider-Man… L’aventure éditoriale française des super-héros Marvel via la vénérable maison de Lyon durait depuis plus de quinze ans, nous étions définitivement accros ! Nous lisions avec avidité chacune des séries présentes dans ces revues, toutes dédiées spécifiquement à un super-héros, et frémissions dès qu’un titre tel que Marvel Team-Up nous permettait de voir Spider-Man combattre les méchants en compagnie d’un autre super-héros. La rencontre semblait magique, donnant tout le sel à l’histoire. Bien sûr, déjà bien avant, certains épisodes spéciaux de Fantastic Four (par exemple) invitaient dans leurs pages d’autres super-héros afin de créer un vrai feu d’artifice dont on se souviendrait longtemps. Dans le cas de Marvel Team-Up, la rencontre était synonyme de duo dans des récits uniques ou à suivre en deux ou trois parties. Dans celui des épisodes spéciaux de certaines séries, on pouvait avoir une quantité industrielle de héros, mais c’était pour un one shot. Et puis vint ce mois de juillet 85 : dans le Spidey n°66 débarqua une maxi-série (peu décalée par rapport au rythme américain puisque Secret Wars parut aux Etats-Unis en mai 1985) où les super-héros et super-vilains les plus emblématiques de l’univers Marvel allaient se rencontrer et nous entraîner dans une très longue aventure aux implications cosmiques… Imaginez ! Les Vengeurs, les X-Men, les Quatre Fantastiques (sans Jane), Hulk, Spider-Man, Magneto, Fatalis, Octopus, Ultron, et même Galactus (entre autres) se partageant la vedette !


L’excitation était à son comble, et lâchons enfin le mot : Guerres Secrètes constituait d’ores et déjà un événement historique pour le comic book super-héroïque puisqu’il était le premier vrai grand crossover de son histoire.


 


Le sujet de Guerres Secrètes est simple et efficace : le Beyonder – une entité cosmique incommensurablement puissante – a décidé de jouer un peu avec l’humanité. Il a donc fait son marché parmi les super-héros et super-vilains de la Terre afin de se constituer deux équipes devant s’affronter sur une planète créée de toutes pièces pour l’occasion, dans l’immensité de l’espace. Téléportés sur Battleworld, nos super-héros préférés n’auront d’autre choix que de se battre s’ils ne veulent pas périr sous les coups de l’équipe adverse prête à tout pour gagner cette guerre. Car le Beyonder a promis d’exaucer n’importe quel souhait à qui gagnerait l’épreuve.


De prime abord, cette maxi-série en douze épisodes pourrait sembler n’être qu’une suite de bastons sans réelle histoire sérieuse, comme si tout était basé sur le seul plaisir de voir plein des mecs costumés se mettre des bonnes raclées à répétition, hautes en couleurs. Mais à y regarder de plus près, l’essentiel de Guerres Secrètes est ailleurs que dans le thème de la bagarre cosmique. Ce qu’il y a de passionnant dans ces pages, c’est bien évidemment les répercussions directes et indirectes, à plus ou moins longue échéance, que cette aventure a sur les protagonistes du récit. Personne ne ressortira indemne de ces combats absurdes, et bien des choses vont changer dans l’univers Marvel après ce crossover.


Tant pis, je vous déballe tout, mais l’histoire est si connue que ça n’a pas grande importance, sa lecture restant de toute façon toujours aussi savoureuse. La Chose – sous la forme enfin retrouvée de Ben Grimm – restera sur Battleworld quelques mois (les Quatre Fantastiques accueillant alors Miss Hulk dans leurs rangs). Colossus aura semble-t-il découvert le vrai amour avec une extra-terrestre nommée Zsaji, ce qui sonnera le glas de son histoire avec Kitty. Hulk va redevenir un bestiau brutal après une éclaircie intellectuelle qui n’aura pas duré si longtemps que ça. Mais le changement qui eut le plus de succès auprès des lecteurs fut bien entendu le fameux costume noir de Spider-Man qui va connaître une suite de carrières étonnantes jusqu’à aujourd’hui (vous le constatez vous-mêmes en ce moment dans les kiosques avec le fameux Retour au Noir que connaît la série Amazing Spider-man). Ce costume – qui en fait est un symbiote extra-terrestre – va entrer dans la légende sous la célèbre incarnation de Venom, l’un des ennemis de Spider-man les plus proches, ambigus et envoûtants de son histoire. Et n’oublions pas Fatalis qui aura sans doute connu ici le moment le plus fort de sa vie, bouleversant pour un temps l’ensemble de sa personnalité. Et puis il restera de la lecture de Guerres Secrètes ces images impressionnantes où Galactus reste debout, immobile, en haut d’un mont, sans rien dire, durant des épisodes entiers. Une saga très agréable à lire, donc, et qui eut une suite l’année suivante en neuf numéros sous le titre pragmatique de Secret Wars II (peut-être un jour publiée par Panini, accompagnée d’épisodes ultérieurs revenant sur le Beyonder, comme l’épisode #319 de Fantastic Four ?).


 


Présenté de belle manière dans un coffret noir estampillé « Top Secret », cet album est assurément une publication importante en ce qui concerne l’accès du lectorat aux œuvres les plus importantes de l’histoire du comic book. Guerres Secrètes fut en effet une véritable petite révolution qu’il faut connaître afin de mieux comprendre ce que représente un crossover dans le milieu des comics et d’appréhender ainsi un phénomène aussi excitant que jouissif. Depuis, les crossovers sont légions, dans des directions parfois diamétralement opposées. Souvenons-nous du crossover Planetary/Batman d’Ellis et Cassaday, par exemple…


 


Bon, eh bien voilà. Vous savez ce qu’il vous reste à faire.


 


 


 


Cecil McKinley.

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