COMIC BOOK HEBDO n°4 (07/12/2007).

Chaque semaine, la sélection de ce qui se fait de mieux en ce moment dans le monde des comics VF en librairie.

 


Cette semaine, un luxueux ouvrage historique et deux albums au beau format à l’italienne. Beati voi, e’ bello leggere dei fumetti come questi !


 


Juste une petite remarque avant de commencer : au milieu des toujours nombreux super-héros qui traversent régulièrement cette chronique, vous remarquerez cette semaine la présence d’un beagle malicieux. Bah oui, les comics ce n’est pas qu’une histoire d’encapés…


 


 


-THE COMPLETE SPIDER-MAN STRIPS vol.1 (Panini Comics).


La parution de cet ouvrage est une vraie bonne surprise, une initiative tout à fait remarquable. Car si aux States des recueils de daily strips de Spider-Man ont déjà vu le jour depuis longtemps, en France nous n’avions jusqu’à aujourd’hui jamais eu la chance de bénéficier de ce genre de publication. C’est donc chose faite avec la sortie de ce premier volume reprenant les strips réalisés par Stan Lee et John Romita Sr de 1977 à 1979 (le second volume couvrira la période 1979-1981). Un vrai bonheur, et surtout pas une œuvre mineure, annexe ou gadget, comme on pourrait le penser de prime abord. En effet, c’est une création de tout premier ordre, et ce pour différentes raisons.


 


Tout d’abord, le travail de Lee et Romita pour s’adapter au rythme et à la structure du strip à suivre quotidiennement est très réussi : on sent que le duo a pris un réel plaisir à se plier aux contraintes de cet exercice de style bien spécifique. Outre les histoires simplifiées et une narration plus séquentielle, l’esthétique de la série s’inscrit d’emblée dans la plus grande tradition du daily strip : l’utilisation de trames mécaniques et l’accent porté au contraste du noir et blanc engendrent une lecture visuelle évidente transportée par un découpage bien huilé. Malheureusement, dès la deuxième aventure, Romita (à moins que ce ne soit Frank Giacoia, l’encreur) abandonnera les trames mécaniques pour passer aux hachures ou aux à-plats. Bien sûr, même sans trames, le dessin de Romita est magnifique, mais lorsqu’on parcourt les premiers strips, on ne peut qu’être admiratif devant l’utilisation de ce procédé qui ajoute vraiment de grandes qualités graphiques aux images, un rendu de la profondeur de champs qui accompagne le noir et blanc sans en tuer le contraste nécessaire. C’est très très beau. Et puisqu’on en est là, parlons-en de ce noir et blanc. C’est là une autre grande qualité de ce livre : nous faire redécouvrir l’essence même du trait de Romita par l’absence de la couleur. Le talent de ce grand artiste saute aux yeux avec encore plus d’évidence, que ce soit dans le caractère des vilains, la dynamique du héros dans l’espace des cadrages, le réalisme des personnages secondaires ou l’exceptionnelle touche de glamour que Romita sait donner aux femmes qu’il dessine (notons l’apparition de personnages féminins jamais apparues ailleurs auparavant, comme la sémillante Carole ou la ténébreuse Tana). Moi qui ai toujours préféré Buscema à Romita, je dois avouer qu’il y a là réellement matière à s’extasier. Vous remarquerez sans doute qu’il y a toujours une petite différence graphique entre les daily strips et les Sunday pages : le dessin des strips quotidiens est assez fin et n’hésite pas à détailler certains éléments, tandis que dans les planches du dimanche le trait semble plus gras, et simplifie le rendu des modelés par des hachures moins élaborées. Question de taille de réalisation et de publication différentes, ou de temps passé sur l’ouvrage ? Claude Moliterni, avec qui j’ai parlé de la chose (non, pas la Chose), pense que cette différence viendrait du fait que la planche du dimanche était en couleurs et que donc Romita aurait pris en compte ce paramètre pour réaliser ces dessins dominicaux. Nous avons aussi remarqué que les planches du dimanche semblaient remontées, ce qui impliquerait la présence d’un drop (cette case à côté du titre qui saute pour permettre au journal de publier la planche en hauteur et non en longueur). Quoi qu’il en soit, tout ça est très chouette !


 


Après le dessin, attardons-nous sur les histoires. Comme je le disais plus haut, on aurait pu craindre que la version « strip » de Spider-Man soit moins aboutie, plus anecdotique que la série mensuelle. Eh bien non ! Au contraire, Stan Lee a profité de ce nouvel espace pour créer des histoires passionnantes et importantes, s’offrant même la possibilité d’aller dans des directions qu’il n’avait pas encore expérimentées jusqu’alors. Ainsi, nous rencontrons deux fois le Docteur Fatalis alors que cet ennemi ne fait pas partie du paysage mythique de Spider-Man, plus attitré aux Quatre Fantastiques. Faire de Fatalis un ennemi de Spider-Man  à deux reprises constitue une petite nouveauté qui élargit et nuança le panthéon auquel les lecteurs étaient habitués à l’époque (par la suite, ces deux personnages se rencontreront plusieurs fois). Nous avons aussi le plaisir de lire une aventure où Spider-Man s’allie de sa propre volonté au Caïd afin d’aider ce dernier à gagner des élections ! Incroyable situation, forte et cocasse, qui ne manquera pas de vous réjouir, bande de petits sacripans… Un épisode très savoureux mais aussi dramatique puisque la femme du Caïd va apporter au récit cet accent shakespearien qu’affectionne tant The Man. De nombreux éléments forts et inattendus font de cette version quotidienne une création captivante, comme cette histoire où Spider-Man est accusé à tort d’avoir agressé Tante May (!!! Insupportable situation, non ???).


N’oublions pas deux points importants qu’il faut souligner. Premièrement, dans les strips où Stan Lee revient sur les origines de Spider-Man, le récit correspond à la logique de la série TV des années 70 et non à celle du comic, sûrement pour toucher un public plus large qui ne lisait pas forcément de comics mais qui regardait assurément la télévision, avec peut-être déjà quelque part dans la tête de Stan Lee l’envie irrépressible de se tourner de plus en plus vers l’adaptation de l’univers Marvel pour le cinéma et l’audiovisuel. Deuxièmement, les vrais fans auront tout de suite remarqué en lisant Retour à la Réalité (publiée d’avril à juillet 1978) que cette histoire est un remake à peine déguisé d’un épisode mythique réalisé par Lee et Ditko en 1965 : Spider-Man Goes Mad ! où Mysterio manipulait Spider-Man afin de lui faire croire qu’il devenait fou. Ici ce n’est plus Mysterio mais un autre super-vilain commandant un robot à distance qui joue avec le cerveau du Tisseur ; pour le reste, on retrouve tous les ingrédients de l’histoire originale, ce qui occasionne une lecture nostalgique et croustillante. Toutes ces histoires créées pour la presse quotidienne n’étaient pas liées à la logique des publications mensuelles, ce qui a permis à Lee de travailler plus librement (cela doit lui plaire, puisqu’il écrit maintenant les scénarios de ces strips depuis 30 ans !).


 


Évidemment, la nature de ce genre de recueil engendre une lecture quelque peu morcelée et parfois répétitive puisque nous lisons d’une traite ce qui a été structuré pour rappeler aux lecteurs du jour ce qui s’était passé la veille, sans parler des Sunday pages qui résument en même temps qu’elles reprennent les derniers éléments de l’histoire pour les amener à une charnière permettant de rebondir sur les prochains strips quotidiens. Mais c’est bien en connaissance de cause qu’on se plonge dans l’ouvrage, donc c’est une chose à laquelle il faut s’habituer, gentiment. Cela n’enlève en tout cas rien au plaisir immense qui se dégage de cet album intelligemment façonné au format à l’italienne – le meilleur qui soit pour la publication de strips en album. Vous trouverez à la fin de l’ouvrage une douzaine de strips en VO (issus des archives de Romita) qui étaient restés inédits puisqu’ils sont en fait les premiers essais du duo sur le projet avant même de savoir s’il serait publié.


 


Bref, un album réjouissant que je vous conseille vivement, en attendant le second volume !


 


 


-STAN LEE (Panini Comics ; Marvel Deluxe).


Euh… Vous voulez vraiment que je vous parle de Stan Lee ? Que dire, mon dieu… Que dire sur un tel monument fait homme ? Après un premier volume de Marvel Visionaries consacré à Jack Kirby dans la collection Marvel Deluxe, qui d’autre que Stan Lee pouvait succéder au King ? Personne, bien sûr… En créant durant les sixties des personnages tels que les Quatre Fantastiques, les X-Men, les Vengeurs, Spider-man, Daredevil, Hulk et bien d’autres super-héros aujourd’hui super-stars, Stan Lee a donné matière pour inaugurer une nouvelle ère de l’histoire des comics, une facette inhérente à l’émergence du Silver Age. Presque rien, quoi, une peccadille… Juste une révolution.


On dit souvent que Lee et Kirby ont tout inventé de la mythologie Marvel. Mais comme le souligne justement Roy Thomas dans sa jolie préface, avant eux il y eut Martin Goodman. N’oublions pas que si Goodman n’avait pas été là, il n’y aurait peut-être jamais eu de Lee ou de Kirby. Cet éditeur, en créant Timely Comics à la fin des années 30, posa la première pierre d’une des aventures éditoriales américaines les plus remarquables. En effet, les auteurs et dessinateurs qui travaillaient pour Timely s’appelaient Burgos, Everett, Kirby, ou Simon, les premiers à avoir réagi de manière forte aux héros de chez National/DC en signant des séries telles que Captain America, The Human Torch ou encore The Sub-Mariner : toute une mythologie en devenir ! La venue du jeune Stan au sein de l’équipe Timely allait marquer le début de collaborations épiques et historiques qui – après le creux des années 50 – allait ressurgir avec force en 1961. Mais je m’éloigne un peu bien que restant dans le sujet.


 


Je dois vous avouer que lorsque j’ai appris que cet ouvrage allait sortir, j’ai eu quelques craintes. Peur qu’on nous resserve les sempiternels mêmes épisodes déjà bien présents ailleurs au gré de ramifications éditoriales, ou bien axant l’hommage rendu à Stan Lee sur les seules années du Silver Age, bref un livre alibi. Eh bien il n’en est rien, et l’on ne peut que se dire en parcourant l’album : « Excelsior ! ». Car non seulement ce livre couvre une période allant de 1941 à 1995 (eh oui, ça donne une idée du parcours du bonhomme), mais en plus d’une introduction passionnée et de quelques inédits géniaux, les épisodes des grandes séries à succès des 60s et 70s ont été choisis avec passion et intelligence. Certes, il y a bien quelques classiques archi-connus, comme le premier épisode de Spider-Man ou le mariage de Red et Jane Richards dans Fantastic Four, mais dans l’ensemble on ne peut que se réjouir de cette belle mosaïque pleine d’heureuses surprises. Reprenons dans l’ordre.


 


On débute avec une pièce HISTORIQUE ! La première histoire écrite par Stan Lee pour Timely ! Deux pages d’un texte à l’intrigue simple mais déjà efficace, illustré par deux dessins signés Simon et Kirby. Il est ainsi amusant de voir que cette œuvre première scellait déjà l’association de Lee et Kirby. Se doutaient-ils que 20 ans plus tard ils feraient tout péter par leur travail commun ? C’est peu probable ! Après cette pièce d’anthologie, nous avons droit à un épisode de Captain America absolument extraordinaire, fabuleux, sublime, surprenant et puissant. Un vrai coup de cœur, une révélation, et je suis sûr que je ne serai pas le seul à vibrer ardemment face à ce bijou qui donne envie d’une édition des épisodes de l’Âge d’Or côté Timely tant ce patrimoine est passionnant à lire et à regarder aujourd’hui (qu’en pensez-vous, Panini ?). Datée de novembre 1942, cette histoire de 24 pages dessinée par Al Avison est un chef-d’œuvre où l’on assiste à une confrontation entre Captain America et son ennemi légendaire Crâne Rouge. Jamais je n’avais vu de dessins de Crâne Rouge aussi impressionnants que ceux d’Avison : anatomiquement réaliste mais secoué de rictus dignes du théâtre du Grand Guignol ou du train fantôme, le crâne de ce vilain nazi provoque une fascination et une frousse implacables, renforcées par un trait caricatural et assez effrayant (même pour le dessin des héros). Il y a dans les dessins d’Avison une force extraordinaire, une puissance d’évocation pratiquement expressionniste, un sens du contraste et de la mise en scène remarquable. Est-ce Stan Lee ou Al Avison qui  s’est occupé de la conception graphique des planches (peut-être les deux) ? Je ne sais pas, mais c’est tout simplement génial : les personnages et les bulles dépassent parfois des cases dans un sens de la composition si aigu qu’il engendre des points d’articulation, de force, dans l’esthétique générale de la planche tout en accentuant les nœuds du récit. Encore plus génial, les intercases ne sont que très rarement droits, prenant les formes les plus atypiques, se déformant en adéquation avec l’émotion véhiculée par le contenu des cases adjacentes. Zébrés, ondulés, tremblants, sinueux, ils apportent une dynamique incroyable au niveau visuel, mais aussi au récit. Le résultat est hallucinant. Ah, si Marvel voulait, si Panini pouvait… Suivent deux bandes courtes, l’une de 1953 (Le Fou Furieux, une réponse de Lee pleine d’humour et de culot aux accusations de la psychanalyse américaine de l’époque qui attaquait la moralité des comics) et l’autre de 1962 (La Complainte du Fantôme, un conte fantastique typique de ces années-là, savoureux). On aurait aimé encore plus d’œuvres de ces époques et de cette espèce, mais les sixties sont déjà là…


 


Viennent donc les grands classiques comme Spider-Man par Ditko ou Fantastic Four par Kirby, ainsi qu’un épisode de Daredevil dessiné par le grand Wallace Wood. Puis l’avènement de Buscema sur Silver Surfer et de Gene Colan sur Daredevil : deux maîtres, deux géants, deux personnages exceptionnels. Des épisodes d’une grande beauté, d’une grande profondeur, montrant que Lee sait faire bien autre chose que de délirer sans fin dans les moments les plus ludiques des productions Marvel. J’en ai déjà parlé à de nombreuses reprises sur ce site et c’est de notoriété publique (mais bon, si je ne le dis pas ici et maintenant, où devrais-je le dire ?), mais le génie de Lee a été d’intégrer ses super-héros dans une géographie connue du lectorat, et décrivant ses surhumains comme étant des personnes ayant aussi des problèmes existentiels, des peines de cœur, des ennuis du quotidien auxquels les fans pouvaient se raccrocher de manière directe et concrète, permettant un phénomène d’identification redoutable que n’a jamais atteint DC Comics. Même le Silver Surfer – extra-terrestre s’il en est – est traversé par des réflexions d’une humanité bien plus réelle et profonde que venant de n’importe quel Superman. On pourrait même dire que ce n’est pas une différence qui les oppose : ils ne font pas le même métier symbolique. It is THE coup de génie of Stan Lee.


 


On continue en fanfare avec trois épisodes de Thor dessinés par Jack Kirby puis Neal Adams (1970), et un épisode de Docteur Strange qui a bénéficié du trait hypnotique et suave de Barry Windsor Smith (1972). Le travail d’Adams et de Smith sur les scénarios de Lee est magnifique ; des épisodes assez rares pour qu’on les déguste à leur juste valeur. Avouez que c’est quand même un sacré programme, non ? De grands artistes, de passionnantes histoires symptomatiques de la faconde d’un Stan Lee toujours plus inventif, parfois déchaîné, toujours passionné. On finit enfin par une histoire plus récente, datée de 1995 : un épisode court de Spider-Man dessiné par Darick Robertson et encré par George Pérez. En plus d’un mini épisode humoristique sur l’atelier Marvel et des croquis de recherche de Lee pour le logo des Quatre fantastiques, vous pourrez lire un document historique lui aussi puisqu’il s’agit du synopsis écrit par Stan Lee pour Fantastic Four #1 !


 


Les fans de longue date trouveront dans cet album des moments de lecture proustiens ou rares, et les jeunes générations auront là l’occasion de s’initier à des classiques qui leur feront découvrir la genèse de ce qu’on appelle l’Âge Marvel… Si vous aviez acheté le volume consacré à Jack Kirby, vous voilà avec cet album en possession de tout un pan de l’histoire des comics. In-dis-pen-sa-ble !


 


 


-SNOOPY ET LES PEANUTS : 1957-1958 (Éditions Dargaud).


Bravo Dargaud ! Merci Dargaud ! Viva Dargaud ! Continuer de publier ainsi l’édition intégrale de Peanuts est une vraie bénédiction non seulement pour les lecteurs mais aussi pour l’histoire de l’édition en français d’œuvres américaines mythiques devenues de vrais grands classiques incontournables. Car c’est bien la publication d’un pilier du patrimoine de la bande dessinée mondiale qui se constitue en France aujourd’hui grâce à cette édition magnifique reprenant exactement celle paraissant aux États-Unis chez l’excellente maison Fantagraphics Books (merci d’être aussi respectueux de l’édition originale, car tout ceci est fabuleusement bien façonné, de la mise en page à la jaquette en passant par l’impression et le design : une vraie féerie). S’étendant sur plus de dix ans à raison de deux volumes annuels, cette entreprise éditoriale gigantesque est l’une des plus belles et des plus importantes réalisées depuis longtemps. Comme les trois autres volumes précédemment parus chez Dargaud depuis 2005, cet album propose l’intégralité des strips quotidiens et des planches du dimanche parus sur deux années (ici 1957 et 1958).


 


Voici donc 7 ans qu’existe le petit monde des Peanuts lorsque s’ouvrent les premières pages de cet album. En 7 ans, l’évolution de cette œuvre a déjà fait des pas de géant : les idées récurrentes se sont épanouies et approfondies jusqu’à devenir petit à petit quelques-uns des grands thèmes qui vont devenir la moelle de cette merveille durant des décennies. Lucy est déjà amoureuse de Schroeder, Linus a sa couverture, Saint Valentin, cerfs-volants, base-ball, « mur des lamentations » et autres événements du quotidien sont en train de devenir des leitmotivs… Certains personnages des débuts ne font maintenant plus que quelques très rares apparitions ou disparaissent complètement, et l’œuvre se fixe essentiellement sur Charlie, Snoopy, Lucy, Linus et Schroeder : à part Woodstock (qui apparaîtra en 1970) le noyau central est donc en place. Quant au graphisme, c’est dans les années 50 qu’il évolue avec le plus d’ampleur. D’un trait au départ un peu rigide, Schulz apprend petit à petit à assouplir son style sans lui enlever de son assise. Plus élastique, acceptant les déformations liées aux expressions et aux mouvements avec plus d’aisance – voire de confiance -, le trait de ce grand artiste mûrit et s’accomplit au fur et à mesure qu’il avance avec les personnages de cette œuvre quotidienne qui durera 50 ans. En 1957-58, la liberté de trait qu’a fraîchement acquise Schulz entraîne de plus en plus de tentatives d’expressions fantasques, notamment pour Snoopy (à partir de 1958) dont le museau est moins incertain, plus ample, prenant de belles formes dans des vues de trois quarts assez épatantes. Selon certaines émotions, son visage se transforme et se simplifie dans une belle souplesse, et ses grimaces deviennent vraiment outrancières. Durant cette période, Snoopy délire de plus en plus, et devient réellement un personnage important dans le cercle des Peanuts. Bizarrement, il semblerait que Charlie Brown soit le personnage le plus lent à trouver la pérennité de son identité graphique : à cette époque tous les autres personnages ont alors atteint une certaine plénitude de forme alors que lui semble encore un peu « bloqué » (est-ce si bizarre, finalement ?).


 


Ce volume est encore une fois une pure merveille. Drôles, émouvants, justes, décalés, profonds, humains : les strips se suivent et ne se ressemblent pas tout en étant liés par un indicible fil rouge tenant plus de la chronique fragmentée que du simple running gag. Voir Snoopy imiter un vautour est un spectacle hilarant qui nous fera encore rire bien souvent par la suite (il n’imite d’ailleurs pas que les vautours, vous verrez). Les rapports entre Snoopy et Linus se confirment dans un manège des plus détonants, Lucy enlève avec délice et perversion le ballon avant le fameux shoot fatidique de Charlie, et Schroeder prend de plus en plus d’assurance pour se défendre des assauts aussi pesants que pathétiques de Lucy Van Peste euh… Pelt. Souvent, la simplicité des gags (qui est en fait la résultante d’un vrai travail d’horloger où chaque élément est pesé et pensé dans une finesse humaniste très subtile) est confondante de drôlerie, comme dans ce strip du 31 octobre 57 où l’un des protagonistes déguisé en fantôme pour Halloween croise d’autres enfants-fantômes avant de se trouver nez à nez avec un drap blanc couvrant deux gosses, découpé de quatre cercles pour faire les yeux : « On n’a trouvé qu’un seul drap ! » dit le pédobicéphale. C’est visuellement parfait, et la relation texte/image atteint alors un paroxysme d’efficacité commune. C’est là où l’on reconnaît les grands. Je ne vais pas commencer à vous parler de tous les strips qui m’ont plu, on n’en finirait plus et ce n’est pas ce qui importe, mais vous qui aimez les vrais artistes, vous qui exigez l’édition des grands classiques, vous qui aimez les beagles et le toit des niches, alors vous ne pouvez pas passer à côté de l’ensemble des volumes qui vont petit à petit établir cette intégrale d’une des meilleures bandes dessinées de tous les temps.


Si vous trouvez que j’exagère et que Peanuts n’est qu’une série mignonne pour grands enfants, sachez que des personnes hautement plus recommandables que moi sont encore plus exaltées en parlant de Peanuts (comme Umberto Eco et Rick Marschall, par exemple), et si vous lisez réellement cette œuvre vous ne pourrez qu’admettre qu’elle n’a rien avoir avec une bande dessinée pour enfants : essayez, vous verrez combien la vraie nature de cette BD a pu être galvaudée et déformée…Je ne m’étendrai pas plus sur tout ceci, ayant déjà développé le sujet dans un article consacré au deuxième volume de cette intégrale (daté du 13 décembre 2006 et intitulé « C’est l’intégrale de Snoopy et les Peanuts qui continue, Chuck… », vous le trouverez dans la rubrique « En Coulisses » de votre site préféré si ça vous intéresse). Par contre je vais une nouvelle fois vous conseiller ardemment la lecture de ce petit bijou qui, comme cela arrive une fois sur deux, est vendu aussi dans un coffret permettant d’y insérer le volume précédent. Le coffret est très réussi, designé avec goût : bravo !


 


Un petit mot tout de même sur Jonathan Franzen qui – après F’murrrrrrr et Matt Groening – signe l’introduction de cet album. Franzen n’est pas dessinateur mais un écrivain américain contemporain qui se voit de plus en plus consacré comme étant un auteur de toute première importance. Personnage entier et réfractaire à tout le tralala médiatique (il se coupe totalement du monde pour écrire et s’est attiré les foudres d’une certaine Amérique bien-pensante pour avoir refusé de participer à des émissions plus « people » que littéraires), Jonathan Franzen observe et dissèque les vices et dégénérescences morales et sociales des États-Unis avec un regard bien particulier. De là à jeter un pont entre son œuvre et celle de Schulz, il n’y a qu’un pas qu’il ne faut franchir qu’avec de très subtiles pincettes : ces ceux œuvres n’ont rien à voir entre elles, mais il est frappant de constater à quel point Schulz et Franzen sont deux auteurs qui ont structuré l’ensemble de leur travail autour d’une vision humaniste tout autant que lucide et donc attristée par la marche générale du monde. Deux hommes pleins d’humour et pourtant souvent déprimés, redoutables dans leur façon d’épingler la névrose, que ce soit par le biais d’une couverture-doudou pour l’un ou d’anti-dépresseurs pour l’autre. Mais bref… Je ne suis pas là pour vous parler de Franzen, mais la lecture de son introduction nous dévoile qu’il se sent proche de Schulz et de son œuvre, preuve qu’une fois de plus les différents arts se nourrissent les uns les autres, et c’est très bien comme ça.


 


Donc, n’oubliez pas : deux fois par an, chez Dargaud, c’est le temps des beagles ! Et puis n’oubliez pas non plus que dans trois semaines c’est Noël, peut-être que la Grande Citrouille va vous apporter cet album dans le champ de cucurbitacées le plus proche de chez vous !


 


 


 


Cecil McKinley.


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