COMIC BOOK HEBDO n°2 (23/11/2007).

Chaque semaine, la sélection de ce qui se fait de mieux en ce moment dans le monde des comics VF en librairie.

 



 


Cette semaine, deux albums signés par des auteurs qui ont quelque chose à dire.


 


Vous remarquerez encore une fois que dans mes chroniques je parle plus des scénaristes que des dessinateurs. Ce n’est pas un choix mais la résultante d’une évidence : s’il est vrai que de nombreux artistes actuels continuent de nous faire découvrir des créations graphiques tout à fait remarquables (Jae Lee, Greg Land, Ben Templesmith, J.H. Williams III, Frank Quitely, Alex Maleev ou John Cassaday, pour ne citer qu’eux et sans parler des déjà classiques Wood, Williams, Keith ou McKean), il n’en reste pas moins que ce qui frappe de plus en plus dans les comic books est l’apport primordial qu’insufflent les scénaristes dans les séries, faisant d’elles des œuvres totalement passionnantes. Jamais l’histoire semble avoir été aussi importante par rapport au dessin que ces temps-ci. Je pense qu’on ne peut que s’en féliciter, puisque cela a aussi pour conséquence un sens plus aigu de la narration chez les artistes lorsqu’ils abordent leur découpage, avec des résultats souvent très excitants.


 


-GRENDEL : L’ENFANT DU DÉMON (Semic).


C’est avec un plaisir immense que j’inaugure la présente chronique par cet album, et ce pour plusieurs raisons :


1°) Semic recommence depuis quelque temps à sortir des albums, ce qui est une excellente nouvelle puisque nous sont proposés des ouvrages qui viennent enrichir la diversité des œuvres anglophones publiées dans notre bon vieux pays, complétant l’offre de Panini et Delcourt par des livres de premier ordre, comme par exemple la récente encyclopédie sur Conan (notons aussi que le groupe Tournon – auquel appartient Semic – va publier fin novembre sous le label des éditions Carabas le deuxième tome du génialissime PopBot d’Ashley Wood, album que je chroniquerai la semaine prochaine).


2°) Grendel est une œuvre importante et tentaculaire qui n’a jamais trouvé le succès en France malgré quelques tentatives qu’il ne faut pas oublier, ce qui est bien dommage (mais combien de grandes créations ont été ou sont dans le même cas, madre mia…). La présente édition permettra je l’espère de raviver le souvenir de cette belle œuvre de Matt Wagner, et – pourquoi pas – d’amorcer un retour éditorial sérieux pour cette saga qui a connu 25 ans d’aventures sans que la France en sache quoi que ce soit.


3°) L’album en lui-même est une perle noire transcendée par le trait sublime de Tim Sale et les couleurs magnifiques de Teddy Kristiansen, en adéquation parfaite avec l’incroyable dureté de ce récit dont la lecture ne s’oublie pas de sitôt (scénario signé Diana Schutz). L’Enfant du Démon est une œuvre marquante, une des plus fortes que j’ai lues depuis bien longtemps.


4°) J’avais envie de mettre un 4°). Mais penchons-nous plus sérieusement sur le sujet…


 


Grendel est une création de Matt Wagner, talentueux scénariste et dessinateur dont vous connaissez sûrement les superbes scénarios pour la série Sandman Mystery Theatre, ou bien son récent travail avec Batman et les Monstres (Wagner a d’ailleurs réalisé deux crossovers mettant en scène Grendel et Batman). Au départ, Grendel est un monstre de la mythologie nordique, une créature aquatique et maléfique venant toutes les nuits se rassasier de la chair des guerriers du royaume d’Hrotghar, roi du Danemark. Les cinéphiles et amateurs de fantastique auront vite fait le rapprochement avec La Légende de Beowulf (film qui sort en ce moment dans les salles, réalisé par Zemeckis), puisque Beowulf est ni plus ni moins que le viking qui osa affronter Grendel dans la légende. Mais Matt Wagner a fait bien plus que de reprendre ce mythe ancestral pour en faire une énième œuvre d’heroic fantasy : il en a tiré la substance symbolique pour créer une allégorie sur le mal à travers différentes incarnations d’une même entité démoniaque, voulant selon ses propres mots étudier la nature de l’agression. Le mal et la violence pris comme sujets d’étude afin de comprendre ce qui pétrit notre humanité est d’ailleurs un thème récurrent dans l’œuvre de Wagner (non non, pas Richard). La première incarnation de Grendel que Wagner met en scène est l’écrivain Hunter Rose (apparu pour la première fois dans la revue Comico Primer en 1982). En plus de vingt ans, Grendel s’est incarné en bien d’autres personnages, ajoutant à chaque fois une saga supplémentaire à l’arbre généalogique de l’œuvre, mais Hunter Rose reste le point de repère incontournable de l’ensemble de cette création aux nombreuses ramifications. Après la faillite de Comico, l’univers de Grendel fut publié chez Dark Horse Comics dans les années 90. Hunter Rose avait adopté une jeune fille, Stacy Palumbo. C’est sur le destin de celle-ci que se penche Grendel : L’Enfant du Démon, et plus particulièrement sur les circonstances qui ont fait d’elle une mère.


 


Cette histoire en deux épisodes fut initialement publiée chez Dark Horse en 1999. Le fait que ce soit Diana Schutz qui en ait écrit le scénario n’est pas un événement anodin, à plusieurs titres. Tout d’abord, en plus d’être la belle-sœur de Matt Wagner, Schutz est une directrice de publication qui édite et appuie depuis longtemps les créations de celui-ci. L’univers de Grendel n’a donc aucun secret pour elle, et cela se ressent lorsqu’on voit à quel point elle réussit en peu de pages à synthétiser et articuler le concept de la série. Ensuite, le fait que le scénariste soit une femme change radicalement la donne en ce qui concerne le contenu du récit, tant par ce qu’il véhicule que par sa dialectique sans concession et brutale, ce qui aurait peut-être posé question s’il avait été rédigé par un homme. Non pas qu’un homme ne puisse pas comprendre les méandres de la psychologie féminine ni qu’une femme soit automatiquement un petit être sensible extrasensoriel, mais bien parce que l’ultra violence morale et physique qui transperce la moelle de l’héroïne dans cet album – dans une crudité et avec une intensité épouvantables – ne manque pas de soulever des questions de fond dérangeantes sur les agressions sexuelles faites aux femmes. En tout cas, le récit ne souffre pas ici du moindre doute sur une hypothétique complaisance à mettre en pâture un spectacle de la souffrance dans une gratuité malsaine, et la réflexion sur le mal s’en retrouve renforcée (du moins elle évite certains écueils pour se focaliser sur le véritable noyau du problème).


 


Car le destin de Stacy Palumbo est celui d’une personne brisée, violentée, enfermée, sans qu’aucune issue semble possible vers l’espérance d’une lumière ultérieure. Violence morale, mais aussi psychologique, affective et sexuelle puisque l’histoire d’amour s’est transformée en cauchemar et le plaisir charnel en viol à caractère incestueux. Christine Spar, la fille de Stacy, est donc une enfant du drame et non de l’amour. J’ai l’impression que je vous en ai déjà trop dit, donc je ne dévoilerai rien d’autre afin que votre lecture soit préservée, mais vous comprendrez qu’on ne peut écrire sérieusement sur cette œuvre en passant sous silence ce qui la constitue, surtout lorsque le propos est un sujet aussi difficile et casse-gueule dans un pareil traité réaliste alors qu’il aurait été facile dans ce contexte d’histoire fantastique d’éluder la chose en n’en faisant qu’une scène floue au détour d’une page. Diana Schutz ne veut pas nous raconter la chose, elle veut nous la faire voir, la faire ressentir, la faire entendre et nous obliger à assister à l’innommable, sans ambiguïté, sans échappatoire. C’est un point de vue radical qu’on peut apprécier ou rejeter, mais qui ne peut laisser indifférent. Je le trouve personnellement très fort, très profond, très intéressant puisqu’il exprime avec une acuité assez remarquable tout ce qu’il y a de plus insupportable dans la violence faite à autrui, et réussit à redonner à cette violence sa véritable nature dans une époque où celle-ci est honteusement banalisée et même largement récupérée à des fins mercantiles, ou, plus grave, dans une éthique où la force prime sur l’esprit. Alors que bon nombre de « produits culturels » actuels (j’emploie ironiquement ce terme détestable afin de stigmatiser jusqu’à quel point de nivellement par le bas la culture et l’art sont valorisés aujourd’hui) ont banalisé la violence pour n’en faire plus qu’un procédé dynamique dans la structure d’une histoire et qu’une esthétique de la facilité pour frapper les esprits dans ce qu’ils ont de plus primitif au niveau du ressenti visuel, L’Enfant du Démon remet les pendules à l’heure et met en relief avec une redoutable efficacité cette ignominieuse normalisation.


 


Les images de Tim Sale sont absolument géniales, et les lecteurs qui connaissent bien les grandes qualités de dessin de ce brillant artiste de la simplicité et du contraste ne pourront qu’être ravis par l’art déployé ici. Tim Sale a comme talent d’aller à l’essentiel du trait. Il n’insère jamais de fioritures tout en offrant des images souvent très subtiles et toutes en nuances. Il réussit à exprimer par le dessin une certaine évidence graphique, à la fois fantasmée et très proche de nous, qui demeure aussi belle que reconnaissable entre toutes. Dans L’Enfant du Démon, Sale a construit une mise en page exceptionnelle de justesse et de beauté de composition, portée par un trait sensible et plein d’émotion. Son travail est littéralement transcendé par la mise en couleurs magnifique de Teddy Kristiansen. Un travail des couleurs si puissamment présent qu’il rappelle l’importance qu’avait eu Lynn Varley pour les dessins de Frank Miller dans une œuvre telle que Elektra Lives Again. L’ambiance chromatique tourne ici autour de profonds tons rompus et gris colorés, avec çà et là l’émergence d’un rouge sang flamboyant ou d’un blanc douloureux.


L’Enfant du Démon est un chef-d’œuvre que je ne saurais jamais assez vous conseiller de découvrir. Magnifique et bouleversant.


 


 


-NÉO-UNIVERSEL: MYSTÈRE (Panini Comics, 100% Marvel).


Tous aux abris, revoilà Warren Ellis, ce diable d’Anglais ! Ne craignez rien, je ne vais pas recommencer à vous bassiner avec mes remarques sans fin et dithyrambiques sur ce scénariste exceptionnel, vous savez combien le travail de cet auteur est percutant, engagé et assez délirant. New Universal fait partie des œuvres « sages » d’Ellis, dans la lignée de Global Frequency ou Planetary : la structure du délire l’emporte sur la vigueur exacerbée de l’artiste. Mais tout l’éventail du talent d’Ellis se retrouve malgré tout  dans ce nouvel album au rythme très efficace et à la narration impeccable, labyrinthique à souhait et joliment ciselée.


 


Le projet New Universe ne date pas d’aujourd’hui, mais c’est un concept qui a eu bien du mal à percer. L’aventure a débuté en 1986 sous l’impulsion du rédacteur en chef de l’époque – le grand Jim Shooter – qui voulut fêter les 25 ans de l’univers Marvel (symbolisée par le numéro #1 de Fantastic Four du mois de novembre 1961) en créant un renouveau au sein de la Maison des Idées. L’idée de Shooter était de diversifier l’univers Marvel en place en en créant un autre, plus réaliste, moins fantasque, où la notion de surhumain serait abordée sous un angle plus proche de la science-fiction psychologique que de l’habituel fantastique haut en couleurs et souvent déluré qui était souvent de mise. Mais les différents titres qui constituaient ce nouvel univers s’arrêtèrent au bout de trois ans, et les personnages sombrèrent dans l’oubli. Vingt ans après cette première tentative, le très actif Joe Quesada – nouveau rédacteur en chef de Marvel, faut-il encore le souligner – reprend le projet de Shooter, le rassemble en une seule série, et le propose à Warren Ellis (ce qui est avouez-le un très bon choix pour redonner à ce concept une tonalité bien spécifique, puisque ce scénariste n’a pas son pareil pour instaurer de furieux liens entre réalité et imaginaire). Désormais baptisée New Universal, cette série remarquablement bien dessinée par Salvador Larroca semblerait cette fois-ci avoir toutes les qualités requises pour trouver dignement sa place chez Marvel. On peut penser que le concept de New Universe est peut-être plus en adéquation avec le paysage éditorial actuel qui a évolué vers une belle ouverture et où plus d’expériences sont apparemment possibles.


 


Dans la logique de New Universal, très peu de personnes acquièrent de super-pouvoirs, et même si ces pouvoirs sont différents, ils ont tous pour origine ce qu’on appelle l’« Instant Blanc », une déflagration lumineuse qui a embrasé à un moment le ciel nocturne sans qu’on en connaisse la nature ni la raison. Nous faisons connaissance dans ces premiers épisodes des quatre premières personnes à avoir été transformées par l’Instant Blanc, et suivons quelles sont leurs réactions face à ce phénomène. L’inspecteur Jensen, Kenneth Connell, le Dr Jennifer Swann et Izanami Randall vont voir leur vie complètement bouleversée par l’émergence de pouvoirs immenses qu’ils devront apprendre à connaître, accepter et canaliser. Passé maître dans l’art de la narration parallèle, Ellis forge l’articulation de son récit sur plusieurs réseaux temporels coexistant dans une même réalité mais sur différents niveaux spatio-temporels, et tisse une toile narrative passionnante où se succèdent et s’entremêlent des événements savamment mis en scène.


 


Comme d’habitude avec Ellis, l’action trouve ses points névralgiques dans les liens qu’elle tisse avec des connections politiques et éthiques. Moyen pour lui de régler quelques comptes avec les saloperies qui régissent le monde et auxquelles ce scénariste couillu semble ne pas s’habituer, et qu’il compte encore moins accepter – ce qui fait un bien fou : enfin quelqu’un qui l’ouvre ! Le cas de l’inspecteur Tensen est à ce point de vue tout à fait emblématique. Ce flic revenu à la vie et qui a maintenant entre autres pouvoirs la faculté de percevoir à travers l’apparence des gens les actes bienveillants ou criminels qu’elles ont perpétrés, utilise ce pouvoir pour tout simplement éliminer les ordures qu’il croise. Cette direction prise par Ellis pour ce personnage est intéressante car malgré l’apparente pulsion de vengeance primaire qui semble animer ce choix, la chose est en fait bien plus complexe à appréhender. En effet, l’inspecteur Tensen semble aussi impitoyable que désespéré face à l’horreur humaine, et accepte son pouvoir avec une dureté assumée – en apparence. Car Tensen est plus paumé qu’il n’y paraît, et ce pouvoir en relation directe avec son métier de flic (traquer et éradiquer le crime) prend d’un seul coup une dimension bien trop ample qui le met face à la réalité et lui donne la capacité d’agir sur celle-ci comme jamais ça n’avait été possible jusque-là. Il y a un peu (sans le côté fantastique, évidemment) de la problématique de l’inspecteur Harry dans cette utilisation de la violence, et comme dans Dirty Harry, toutes nos notions de vie et de mort nous sont renvoyées à la figure pour voir où nous en sommes avec nous-mêmes et notre rapport au monde. Il y a toujours chez Ellis assez d’humour noir, de psychologie souterraine et de niveaux de compréhension pour éviter les écueils les plus probables. Même lorsqu’il utilise l’outrance, il reste indémontable. De plus, l’émergence de surhumains dans la population est un phénomène suivi de très près par Philip Voight, directeur du projet « Riposte » au sein de la NSA, chargé d’éradiquer purement et simplement la dite émergence susceptible de supplanter l’humanité « normale » par une nouvelle race supérieure. L’un ne justifie pas l’autre, mais par cette contrebalance concrétisée dans l’attitude radicale d’une faction appuyée par le gouvernement, Ellis met en parallèle différents niveaux de criminalités fascisantes ayant pour point commun un sens soi-disant humaniste de la justice ou de l’instinct de survie. Et là ça commence à devenir intéressant, hein..? Ces réflexions s’appuient sur seulement quelques points de l’œuvre, mais de manière générale New Universal est une création dédiée à la relativité. Bref, c’est du bon Ellis, faussement classique, juste et exagéré, fou et lucide.


 


D’autres personnages apparemment secondaires traversent l’intrigue par des bribes de moments étranges dont on sent qu’ils vont avoir une influence primordiale dans la suite des événements. Ainsi l’indien Emmett Proudhawk, docteur en mystère, qui semble bien ambigu, ou Leonard Carson et Hannah Ballad (quel nom !) qui découvrent de bien curieuses choses lors d’une fouille archéologique en Lettonie.


Dans ces six premiers épisodes, Ellis a déjà planté le décor et rendu ses personnages attachants par l’introspection qui nous est révélée d’eux, rendant compte avec efficacité de l’ensemble du caractère de chaque protagoniste. De mon point de vue, le personnage de Jennifer Swann (vivant l’apparition de ses pouvoirs avec désespoir car la mettant en porte-à-faux et en grand danger) est une – jolie – réussite, puissante et vulnérable à la fois, un peu portée sur la bouteille…


 


Une chouette histoire c’est bien, mais avec de beaux dessins c’est encore mieux. Ça tombe bien, c’est Salvador Larroca qui met en images cette série, et le moins qu’on puisse dire c’est que c’est très réussi. Cet artiste espagnol qui a déjà travaillé sur plusieurs séries chez Marvel trouve ici un sujet lui permettant de laisser éclater de belles qualités esthétiques qui jouent pour beaucoup dans l’atmosphère très particulière de New Universal. Un réalisme fantastique plein de grâce et de force magnifié par les couleurs d’un Jason Keith très inspiré. C’est souvent très beau. Certaines utilisations photographiques insérées dans les images ajoutent une dimension visuelle non négligeable aux troublantes perceptions qu’on traverse au fil de la lecture, et l’ensemble constitue une œuvre vraiment très plaisante dont on attend la suite avec impatience.


Bravo à Panini qui continue de publier les créations importantes des meilleurs scénaristes du moment.


 


 


Voilà !


 


Vive le comic book, vive la bande dessinée, vive la lecture et vive ment vendredi prochain pour un Comic Book Hebdo qui chroniquera trois albums dont des incontournables que je ne vous dis qu’ça, ma bonne dame…


 


 


 


Cecil McKinley.


Galerie

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