« Royal Aubrac » par Nicolas Sure et Christophe Bec

On voyage souvent pour changer d’air. C’est ce qu’on dit ou qu’on prétend ! Au début du vingtième siècle, beaucoup étaient cependant obligés de voyager pour trouver l’air pur. Ils s’installaient non pas dans les hôtels des bords de mer, mais sur des hauteurs et des montagnes réputées saines pour les bronches. Les sanatoriums ont ainsi accueilli de très très nombreux patients, certains venant de toute l’Europe, ce que rappelle « Royal Aubrac » de Nicolas Sure et Christophe Bec.

« Royal Aubrac » : le titre résonne sévèrement, le mot Aubrac portant dans ses syllabes une rigueur et une dureté que ne démentent effectivement pas ces pages. Le scénariste précise que les paysans avaient coutume de dire « Neuf mois d’hiver, trois mois d’enfer ! ». Le ton est donné et le décor planté, car on est en 1906, dans ce petit coin d’Aveyron où l’air est « chaud et sec pendant l’été, froid et hygiénique durant l’hiver ».  Et c’est l’hiver, quand  François-Alexandre Peyregrandes arrive et que la neige piège déjà les abords du village. Plus loin, on découvre cette immense bâtisse grise et « sa façade de basalte et de granit », bateau solitaire pris dans des glaces, ultime port d’attache pour beaucoup.  Le personnage, jeune étudiant aux Beaux-Arts, y débarque espérant ne pas rester trop longtemps. Il a conscience qu’il s‘agit là d’un lieu de souffrances, un enfer même, car la tuberculose le malmène lui comme les autres. La tuberculose, « cette grande faucheuse de vie » ! Entre toux et crachats sanguinolents, fièvres et « expectorations fétides », tous ses coreligionnaires d’infortune font des rêves de bonne santé, de rémission, mais les symptômes longuement décrits par les auteurs (ainsi que les remèdes apportés par les cures) font que, pour beaucoup, Royal Aubrac est la fin… du voyage !

Parce qu’on y est vulnérable et qu’on s’y ennuie, les conversations sont les seules consolations. On a le droit d’y tomber amoureux, aussi, car la « clientèle » est mixte, mais le règlement intérieur est très strict sur ce point. François est pourtant séduit par Geneviève, ce qui ouvre des perspectives, suggère des fantasmes et fait un peu oublier la mort omniprésente. Difficile cependant de l’oublier : tout est froid, sinistre, inquiétant et, qui plus est, on annonce à François qu’il devra rester très longtemps… Heureusement, il est un adepte du dessin et se fait un ami, Warren, un noble polonais, très cultivé, avec lequel il se promène, découvrant la vie locale et ses paysans à la philosophie terrienne sans concession.

Au bilan, « Royal Aubrac » est un reportage sur les sanatoriums et un voyage en Aveyron, à moins qu’il ne s’agisse d’un voyage médical et d’un reportage sur l’Aveyron ! Cela dit, l’importance des textes fait aussi de cet album un récit littéraire qu’il faut conseiller aux lecteurs sensibles aux atmosphères médicales. Un deuxième tome nous apprendra ce qu’il adviendra définitivement de François… En tout cas, la collection « Terres d’origine », qui s’attache aux régions de France, s’enrichit d’un récit documenté et touchant que rehausse le dessin de Sure, sec et précis.

À noter que Christophe Bec doit être hanté par les sanatoriums puisqu’une de ses précédentes productions, « Pandemonium » y trouvait déjà un terreau narratif. Il s’agissait alors du Waverty Hills Sanatorium (à Louisville, Kentucky), un des établissements les plus réputés des Etats-Unis en matière de traitement de la tuberculose. C’est dans ce bâtiment construit en forme d’ailes de chauve-souris que débutait l’histoire pendant l’été 1951, une histoire fantastique et de morts-vivants, car « Pandemonium » signifie « lieu où règnent les mauvaises passions et le désordre. Palais où Satan appelle en conseil toutes les puissances infernales ». Tout un programme !

Bon voyage sur le plateau de l’Aubrac et dans ce sanatorium devenu colonie de vacances, puis hôtel (pour en savoir plus, voir : http://www.royalaubrac.fr/ et http://www.darqroom.fr/portfolio/-royal-aubrac–11897).

 Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD->http://www.labd.cndp.fr/] et sur Facebook).

« Royal Aubrac » par Nicolas Sure et Christophe Bec

Éditions  Vents d’Ouest (13,90  €)- ISBN : 978-2-7493-0615-5

 

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