CONNAISSEZ-VOUS « POLLY AND HER PALS » ?

De Polly and Her Pals, ce qui retiendra tout d’abord l’attention est l’avènement du premier girl strip. Cliff Sterrett avait inventé, en 1911, pour le New York Telegram et le New York Herald, l’histoire d’un couple âgé d’une quarantaine d’années et leur rapport avec leur fille, Molly, une jeune collégienne.

De Polly and Her Pals, ce qui retiendra tout d’abord l’attention est l’avènement du premier girl strip. Cliff Sterrett avait inventé, en 1911, pour le New York Telegram et le New York Herald, l’histoire d’un couple âgé d’une quarantaine d’années et leur rapport avec leur fille, Molly, une jeune collégienne. Elle retint l’attention de Hearst. Le 4 décembre 1912, il publie une nouvelle série qui s’inspire, en les transformant, des personnages de For This We Have Daughters ? C’est la naissance de Positive Polly, au New York Evening Journal, bande quotidienne distribuée par le King Features Syndicate dans tous les journaux du groupe de Hearst. À la mi-janvier 1913, elle prend son titre définitif, Polly and Her Pals. Le 28 décembre 1913, une planche dominicale y est adjointe. Elle porte le titre de Here, Gentlemen, is Polly !, jusqu’en fin 1925, date à laquelle elle devient simplement Polly.

 

Polly apparaît bien comme la première héroïne de la bande dessinée. Un an plus tard, naîtra une autre héroïne, qui elle ne sera cependant pas le personnage principal de la série, Norah dans Bringing Up Father de Georges McManus. Parmi les girl strips qui suivront, elle influencera notamment Boots and Her Buddies d’Abe Martin.

L’intrigue n’a rien d’exceptionnel, pourtant. Une jeune femme, Polly, moderne et libre, consciente de ses possibilités, de son talent et de sa beauté, tente de défendre sa place et ses droits dans le monde. Stéréotype de la jolie fille, blonde aux lèvres bien dessinées, le nez retroussé, sophistiquée et élégamment revêtue, comme il se doit – elle saura montrer ses jambes avec ostentation, dans une planche qui se déroule au bord de la mer, et reste en mémoire –, elle exprime ses préoccupations et ses tourments. Ses soupirants ne manquent pas, cherchant, chacun à sa manière, à obtenir sa main. Les démêlés commencent, car ses parents prennent alors le premier plan de la scène. Susie Perkins (plus souvent Maw) est une grosse dame exigeante et acariâtre. son mari, Samuel Perkins (ou plutôt Paw) bien qu’irascible, se trouve brimé et doit faire face aux nombreux prétendants de sa fille. Tous deux passent leur temps à remettre en question l’ordre des choses.

Bien d’autres personnages, à l’apparition plus ou moins épisodique, entourent la petite famille. Citons la chatte Kitty, inséparable de Paw ; la cousine prétentieuse de Maw, Currie, et sa fille gâtée Gertrude – que sa mère surnomme Angel ; le cousin Charles ; Tante Maggie, la servante ; le neveu de Paw, Ashur Url Perkins, un étudiant sans reproche ; le valet chinois Neewah ; Lisha ; le majordome Neewah.

Polly, dans cet univers tumultueux, tend à disparaître et passe parfois au second plan. Elle est le seul personnage à ne pas subir une caricature moqueuse. Son père, en revanche, tient souvent le haut du pavé, ainsi que le chat Kitty. On la verra, par exemple, un jour de nouvel an en 1938, furieuse de ne pouvoir avoir accès aux bouteilles de lait derrière la porte, tenter de réveiller son maître plongé dans un profond sommeil, se faire les griffes sur tous les fauteuils de la maison ! ; ou bien, pendant que Paw chante et joue un air au piano, danser frénétiquement sur le couvercle de l’instrument.

Personnages typés et histoire conventionnelle donc. Mais si drôle, si alerte. La thématique se déroule généralement sur une seule planche, mais elle peut aussi se prolonger pendant quelques semaines (lorsque, par exemple, dans les années trente, le ménage va à la campagne et loue une ferme où les poules, les cochons, les chevaux, les canards sont source de blagues et de rires).

Dans un second temps, nous nous arrêterons sur l’un des points cruciaux de la bande : son graphisme aux qualités indéniables. Le style très personnel de Sterrett s’inspire largement des courants picturaux de la première moitié du siècle. Il choisit pour la bande quotidienne le noir et le blanc, et pour les planches dominicales la couleur. La géométrie des personnages et des décors n’est pas sans rappeler le cubisme et le futurisme. Les têtes se résument à des sphères, les jambes à des tubes et nous serions tentés de citer Cézanne dans une lettre à Émile Bernard datée du 15 avril 1904 : « Traitez la nature par le cylindre, la sphère, le cône, le tout mis en perspective  ». L’organisation des figures dans l’espace tend vers une abstraction des formes, un peu à la manière de Fernand Léger. Les plans se découpent avec franchise, les blancs et les noirs conférant à la composition un aplomb sûr. Ce trait n’empêche pas certaines planches à s’orienter vers une esthétique proche des films expressionnistes, tel que Le Docteur Mabuse de Fritz Lang. Les espaces semblent se métamorphoser au rythme des déplacements des personnages. Les figurants eux-mêmes, vus dans des raccourcis exubérants, prennent des proportions gigantesques. Les perspectives se déforment et les objets se contorsionnent, comme pris d’un mouvement similaire à l’action. Ces extravagances font penser aux déformations que subissent les objets dans l’esthétique surréaliste picturale ou littéraire (on pense aussi au monde fluctuant de Boris Vian dans L’Écume des jours). Ainsi, Sterrett s’érige en pionnier d’un graphisme moderne, et se place aux côtés de McCay, Herriman ou McManus.

Le 9 mars 1935, Sterrett, souffrant d’arthrite, proposera à ses assistants, Paul Fung Sr (responsable depuis 1932 du top dominical) et Vernon Greene, de reprendre la bande, ce qu’ils feront jusqu’au 23 mars 1942. Parallèlement, Sterret peut se consacrer à la sunday page, parfois suppléé par McNamara. Il publiera la dernière planche en juin 1958, date de son départ à la retraite.

La traduction française s’intitule Poupette et sa famille, publiée en 1937 dans le Journal de Toto. En 1980, on trouvera aussi un album titré Polly dans la collection « Copyright » des éditions Futuropolis. Une parodie sera tirée de Polly, en 1971, réalisée par Gary Hallgren, sous le titre de Pollyanna Pals.

Nathalie Michel

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