SUPER-HEROS DE FEVRIER 2007.

La sélection mensuelle de ce qui se fait de mieux dans le monde des comics
en parution française : les news, les sorties d’albums chroniquées et les
parutions en kiosque.

 


NEWS 


Super-damoiselles, Super-damoiseaux,


Bienvenue dans votre chronique « Super-Héros »…


J’espère que vous êtes confortablement installés, car vu le nombre étonnant d’ouvrages importants sortant ce mois-ci, cette chronique est encore pleine à craquer. Et vous êtes obligés de tout lire (non mais).


 


* Encore un mois riche en informations et en publications intéressantes, signe que l’intérêt des éditeurs et des lecteurs pour l’univers des comic books reste croissant. Aux vues des sorties d’ouvrages de plus en plus nombreux – et souvent remarquables – et de l’engouement qui régnait autour du stand Panini Comics au dernier Festival d’Angoulême, on ne peut que constater du nouvel essor que prennent les super-héros dans notre paysage culturel.


Je comptais me lancer dans une longue diatribe sur la présence trop peu visible des super-héros dans les palmarès du Festival International d’Angoulême, mais nous n’en sommes qu’à l’introduction de la chronique, calmons-nous, et devisons en silence sur cet état de fait : malgré les polémiques lancées par Sfar & cie en 2005 sur la présence trop importante des comics et des mangas au détriment de la production franco-belge contemporaine au sein des nominés du Festival, il faut bien admettre que les comic books traitant des super-héros semblent souffrir  encore aujourd’hui du syndrome du polar – appelé aussi sous-littérature pendant de trop nombreuses années – aux yeux du jury.


Certes, quelques comic books sont nominés et parfois récompensés, bénéficiant malgré tout d’une certaine aura de respectabilité auprès du Festival car s’inscrivant dans le genre « graphic novel » finalement proche de nos romans graphiques sur des thèmes assez adultes (Black Hole de Burns cette année, Sandman en 2004, Cages de McKean en 1999 ou encore Watchmen de Moore et Gibbons en 1989) : c’est très bien ainsi, même si des œuvres telles que Stray Toasters de Bill Sienkiewicz ou The Fountain de Kent Williams sont complètement passées à la trappe. Mais alors les super-héros… pensez donc, ma bonne dame : des mecs en collants bariolés qui foutent des raclées cosmiques à des monstres ! Pas de ça dans nos campagnes françaises ! Et pourtant de très grandes œuvres issues de cet univers continuent de paraître et d’être traduites en France. Des œuvres devenues totalement adultes, bien loin des SHPING ! PAF ! BANG ! incriminés.


Le long des années, Angoulême est passé à côté de Marvels de Busiek et Ross, d’Arkham Asylum de Morrison et McKean, du Spider-Man de McFarlane, des Daredevil ou Elektra de Miller et Sienkiewicz, sans parler de Earth X ou Hellboy… Le Daredevil de Bendis et Maleev avait été nominé en 2004 mais était reparti bredouille : l’édition du travail de ces deux auteurs sur la série s’achève cette année en France, espérons qu’en 2008 Angoulême ne passera pas à côté d’une des plus belles bandes dessinées de ces dernières années. Car alors là il faudra vraiment se poser la question de la respectabilité intellectuelle des super-héros dans nos contrées. C’est le costume, ou quoi ?


Bon ben voilà, finalement je l’ai faite, ma longue diatribe… Désolé…


 


* Bonne nouvelle (car plus on est de fous, plus on lit), Semic reprend du poil de la bête ! Après le passage à vide rencontré par cet éditeur l’année dernière à cause du transfert des labels Vertigo, Wildstorm et ABC Line chez Panini Comics, le rebond s’amorce doucement mais sûrement avec l’annonce d’un titre à paraître par mois, plus quelques beaux hors série comme celui qui inaugure cette reprise : L’Encyclopédie Marvel dont je vous parlerai plus loin. Longue vie à Semic, donc, l’éventail éditorial du comic book en France n’en sera que plus fourni.


 


* Le 21 février sort sur les écrans français Ghost Rider, l’adaptation cinématographique de la bd créée par Roy Thomas et Gary Friedrich (scénario) et Mike Ploog (dessins) dans le Marvel Spotlight #5 d’août 1972. Le personnage eut sa propre série en 1973 avec Jim Mooney, et fut ensuite repris par Michael Fleisher et dessiné entre autres par Don Perlin, Carmine Infantino, ou Tom Sutton. Ghost Rider a toujours été une série un peu à part dans l’univers Marvel, le héros étant plus démoniaque que mutant, à la fois justicier et faucheur d’âmes échappées des Enfers. En tout cas, atypique ou pas, cette nouvelle production hollywoodienne nous montre une fois de plus que le filon des super-héros est loin de se tarir et qu’il continue d’enthousiasmer les fans puisque le Silver Surfer et Iron Man ne sont plus très loin des écrans. Espérons seulement que tous ces films ne charcutent pas l’esprit original des séries pour en faire des produits sans profondeur (si la trilogie des X-Men a su respecter l’œuvre originale malgré quelques bidouillages compréhensibles, que dire de cette aberration que fut l’adaptation de Daredevil ?). C’est Nicolas Cage qui joue le rôle-titre, sans effets spéciaux (nan, j’rigole).


 


* Où avais-je la tête ? Un ouvrage intéressant est sorti cet hiver et je ne vous en ai même pas parler : shame on me. Il s’agit des Travaux Extraordinaires d’Alan Moore de George Khoury et compagnie, édité chez TwoMorrows Publishing. Ce livre – présenté comme étant définitif – est tout simplement indispensable, malgré quelques faiblesses. Comme vous le savez, Alan Moore est l’un des plus grands auteurs contemporains de comic books ; qu’un ouvrage se penche sur sa vie et son œuvre par le biais de longues interviews où le génial créateur – caché derrière sa barbe et ses cheveux – nous parle avec vérité et lucidité est donc une bonne nouvelle. Un régal, souvent. Mais malheureusement les entretiens ont du mal à décoller du simple CV vérifié et revérifié, Moore ne semblant être là que pour valider les fiches techniques de ses œuvres. Cela manque cruellement de liberté dans la portée des propos. Et puis il semblerait qu’aucun travail de mise en forme n’ait été fait, ce qui nous donne parfois des échanges où Moore dit qu’il ne se souvient pas de la date, et l’autre lui redemande autrement et Moore redit qu’il ne sait plus, et on y retourne encore une troisième fois pour à peu près le même résultat ! À moins d’être idolâtre, je ne pense pas que ces hésitations de conversation soient impérissables au point d’échapper à une réécriture de forme. Autre regret : l’absence de couleurs dans l’iconographie – au demeurant très intéressante. Voilà, le costard est taillé, maintenant voyons pourquoi cet ouvrage vaut tout de même le coup… De V pour Vendetta à Swamp Thing en passant par The Watchmen, La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, From Hell ou Top Ten, j’en passe et des meilleurs, il est vrai que retracer toutes les créations de Moore au peigne fin et de manière chronologique reste un bonheur évident ; c’est surtout le seul ouvrage de ce genre en langue française consacré à ce magicien antédiluvien. Mieux : l’ouvrage nous propose de nombreuses raretés graphiques et photographiques, et même des inédits de taille comme des scénarios inutilisés, des hommages de collaborateurs proches de l’inquiétant hippie anglais, de vieilles bd, un script inédit de Judge Dredd, etc…


Il y a notamment un scénario qu’avait écrit Moore pour le dessinateur Gerhard (vous savez, la moitié de Dave Sim sur Cerebus) mais qui malheureusement n’aboutit pas. Intitulé Le Ventre des Nuages, il a été choisi par Neil Gaiman pour figurer dans le présent bouquin, et c’est une pure merveille d’écriture, de découpage, de sens de la narration, de connaissance de l’image et de ses composantes sensitives, de l’alchimie qu’opère un récit graphique sur notre conscient et notre inconscient. Un petit chef-d’œuvre désarmant de fausse candeur dans le ton et d’acuité extrême dans la précision du récit. Moore écrit chaque case comme un petit roman, parfois des dizaines de phrases pour une image. Mais ses phrases ne sont jamais schématiques : les mots de Moore voyagent dans l’antre même de sa mise en scène et s’avèrent finalement extrêmement précis en terme d’image mentale. Une précision complétée au scalpel pour tout ce qui est déterminant dans les détails de la composition graphique d’une case, d’une planche, d’une œuvre. Bref ! Un art du scénario qui ferait frémir de honte une bonne floppée d’auteurs actuels.


Cet ouvrage contient aussi une bibliographie française, et, cerise sur le gâteau, a pour couverture une peinture retouchée de Dave McKean absolument fantastique. Vous l’aurez compris, malgré mes critiques, c’est un livre à ne pas louper…


 


* Si vous tenez à suivre l’intégralité de la maxi-série Civil War, soyez attentif et pragmatique dans le choix de vos achats, car de nombreux titres relaient l’événement, en attendant un Monster reprenant certains épisodes cet été.


 


Les incontournables en librairie: The Filth, Jim Lee Millenium Edition, Daredevil #12-Le Décalogue, Ex Machina #1, Batman Secrets, et l’Encyclopédie Marvel. Rien que ça !


Les incontournables en kiosque: Ultimate Fantastic Four #16, Wolverine #157, Comic Box vol.2 #10.


 


 



EN LIBRAIRIE


 


-L’ENCYCLOPEDIE MARVEL (Semic).


Comme je vous l’ai annoncé plus haut, Semic revient sur le devant de la scène avec un ouvrage important puisqu’il répertorie plus de 1000 personnages issus de l’univers Marvel depuis près de 60 ans, se proposant ainsi d’explorer la mythologie de la Maison des Idées sous ses aspects les plus emblématiques. Sous la houlette de Scott Beatty, Robert Greenberger, Phil Jimenez et Daniel Wallace, cette encyclopédie passe en revue super-héros mais aussi super-vilains, avec toutes leurs caractéristiques et leur histoire, notifiées ou chroniquées, notamment les moments forts de leur carrière. Abondamment illustré sur 352 pages couleurs en grand format, ce livre nous propose aussi de nombreuses reproductions des couvertures originales des « first issues ». Cette encyclopédie générale devrait ravir tous les fans désirant mieux connaître l’histoire et les origines parfois oubliées de bon nombre d’idoles de papier pourtant omniprésentes dans nos librairies spécialisées.



 


-X-MEN : L’INTEGRALE 1985 (Panini Comics).


Après la réédition des tout premiers épisodes des X-Men (1963-1964) en septembre dernier, l’intégrale des célèbres mutants revient dans la chronologie d’Uncanny X-Men avec ce onzième tome couvrant la deuxième partie de l’année 1985 (une année tellement riche en publications mutantes que deux volumes ont été nécessaires pour en couvrir la totalité, le premier étant sorti au printemps 2006). Dans ce volume, vous trouverez donc le retentissant procès de Magneto dans la série régulière, mais aussi des aventures en compagnie des Nouveaux  Mutants dans le monde d’Asgard ainsi qu’une mini-série où les X-Men retrouvent les membres d’Alpha Flight. Du côté du scénario, c’est l’inévitable et ô combien talentueux Chris Claremont qui continue d’officier, tandis que Paul Smith et Arthur Adams nous offrent des dessins fins et puissants à la fois. Voilà… Mais dis, hé, M’sieur Panini, j’espère que l’intégrale des X-Men des sixties va continuer, hein..?



 


-X-MEN : AGE OF APOCALYPSE #4 (Panini Comics, Best of Marvel).


Ca y est, votre passion et votre patience vont enfin être récompensées : voici venir le dernier tome de ce crossover apocalyptique où l’univers des X-Men s’est retrouvé complètement chamboulé : mort du Professeur X, Magneto leader des X-Men, avec en contexte général le joug cosmique du terrifiant Apocalypse. Brrrr..! Comment tout cela va-t-il finir ? En avalanche de mutants, bien sûr…



 


-EX MACHINA #1 : LES PREMIERS CENT JOURS (Panini Comics, 100% Wildstorm).


Agé de seulement 30 ans, Brian K. Vaughan est déjà un scénariste sur lequel il faut compter dans le monde des comic books, une étoile montante comme on dit. Avec une belle impertinence, ce jeune auteur fait preuve d’une maturité exemplaire dans la conception de ses sujets et l’articulation qu’il en donne par sa narration proche d’un Bendis. Ce qu’il y a de remarquable avec Vaughan, c’est que l’ensemble de son œuvre est une passerelle entre l’univers des comic books et notre monde réel, décortiquant ce dernier par des déclinaisons créatrices permettant de mieux l’analyser. Vaughan est un scénariste de la réalité extraordinaire, faisant de lui l’un des auteurs actuels de comic books qui ne se contentent pas de créer des bd mais qui déploient dans leurs œuvres une réflexion politique, sociale et humaine de notre monde, notre monde réel parfois bien plus dingue que beaucoup de récits d’anticipation.


Dans Y, Le Dernier Homme, Vaughan nous parlait de la décimation d’une partie de l’humanité par un virus chromosomique et des réalités gouvernementales face à ce fléau. Dans Pride of Baghdad il nous livrait une fable sur la cruauté de l’actuelle guerre en Irak. Dans Ex Machina, débutée chez Wildstorm en 2004 avec Tony Harris au dessin, Vaughan nous propose une œuvre vraiment intrigante, originale et troublante. Le postulat d’Ex Machina : dans une réalité alternative, Mitchell Hundred devient le premier super-héros américain ; nous sommes en… 2000. Mais sa carrière de justicier ne s’avère pas brillante, et il décide de briguer le mandat de maire de New York en 2001 car il pense que la politique a plus d’impact sur le monde qu’un super-héros, ce qu’il obtiendra. Reste à savoir si en tant qu’homme politique l’exercice de ses super-pouvoirs est encore possible au sein d’une activité gouvernementale. Dans cette réalité parallèle, Mitchell Hundred a réussi à sauver l’une des deux tours jumelles du World Trade Center en revêtant à nouveau son costume de super-héros (l’Illustre Machine), et le contexte général nous renvoie sans cesse à notre réalité actuelle par des éléments propres à notre quotidien vécu. Il est ici question de politique, de culture, de liberté d’expression et de criminalité, de pouvoir et d’incapacité, de rouages de ce pouvoir et des dangers inhérents au système, le tout incorporé dans une parabole à l’esthétique très « Rocketeer ».


Il faut lire Ex Machina. Non pas parce que cette série a reçu l’Eisner Award en 2005 dans la catégorie « meilleure nouvelle série », mais parce que c’est une œuvre importante, tout simplement. À noter que si Ex Machina a déjà été partiellement traduite en France, Panini a intelligemment estimé qu’une telle série se devait d’être éditée dans une légitimité bien méritée, à savoir entièrement et chronologiquement, remastérisée et bénéficiant d’une nouvelle traduction. Bravissimo.



 


-HELLBLAZER (Panini Comics, 100% Vertigo).


Panini Comics continue d’ouvrir sa production aux séries emblématiques du label Vertigo, et c’est tant mieux. Hellblazer est une série dont le principal protagoniste est John Constantine. Cet anti-héros gros fumeur et assez désagréable a été créé par Alan Moore dans les pages de Saga of the Swamp Thing #37 de juin 1985. Anglais comme son créateur, c’est un détective du paranormal qui tente de déjouer les forces occultes de l’Enfer, de manière relativement désabusée. Une adaptation cinématographique intitulée Constantine est sortie sur les écrans en 2005, et le présent album avait été réalisé à cette occasion. Ce n’est donc pas le début de la saga qui nous est proposé mais une histoire censée constituer une bonne introduction à cet univers, avec Carey, Dillon et Frusin aux manettes. Espérons que Panini rééditera l’ensemble de la série.


 


-JIM LEE MILLENIUM EDITION (Editions Delcourt, collection Contrebande).


Après Michael Turner et avant Silvestri et Alex Ross, c’est Jim Lee qui a droit aux honneurs d’une Millenium Edition aux éditions Delcourt. Chouette ! Éditer ce genre d’ouvrage est une très bonne initiative puisque cela permet aux fans d’un dessinateur de posséder une somme d’informations et d’images assez riche et sérieuse pour constituer une rétrospective digne de ce nom, à laquelle on se référera pour mieux cerner l’univers de l’artiste célébré : articles, chroniques, dossiers, documents inédits, galeries, croquis, bibliographie, photos, etc, etc, etc : n’en jetez plus ! Un régal pour tout amateur de ce dessinateur né en Corée du Sud en 1964, donc.


Rappelons très succinctement qu’après avoir travaillé chez Marvel sur les X-Men, Jim Lee a fait partie des 7 mercenaires qui ont fondé la maison Image Comics en 1992 (avec entre autres Todd McFarlane et Marc Silvestri) : avec des labels tels que Wildstorm et des créations telles que Spawn, WildC.A.T.S, Gen13 ou The Authority ou Youngblood, on comprendra aisément que l’aventure a changé en profondeur le paysage artistique et éditorial du comic book. Mais il n’y a pas que la nouveauté d’une maison d’édition et du succès de ses publications : Image a généré toute une nouvelle école graphique dans les comic books : la venue d’un trait à la fois souple et acéré, avec un art de la hachure incisif et un réalisme fantastique où cohérence et exacerbation des formes se mélangent dans le dynamisme. On retrouve ce même genre d’esthétisme chez Michael Turner, par exemple. C’est donc un véritable renouveau graphique qu’ont instauré les initiateurs d’Image – avec en tête Lee et McFarlane, évidemment. Avec eux les super-héros se sont plus portés sur le fantastique et la science-fiction au sens premier, amenant un ton neuf aux schémas super-héroïques habituels.


Au sommaire de ce beau bouquin : Jim Lee revient sur son parcours et nous fait partager son quotidien dans des papiers émaillés de témoignages de proches, puis présente en preview ses projets pour Superman, revient en détails sur l’aventure Batman : Hush, le tout bien illustré. Nous avons ensuite droit à une plongée documentée sur l’historique, le fonctionnement, les œuvres et les créateurs d’Image (et de Wildstorm). Puis vient le temps de l’image ! Des inédits et des curiosités, comme des pages de Nick Fury inachevées ou bien de nombreux dessins issus de la collection personnelle de l’artiste, des pages de croquis, et, plat de résistance, une galerie de plus de 130 pages mettant en valeur de manière thématique et chronologique l’ensemble de l’œuvre de Jim Lee. Couvertures, illustrations, 3D : c’est une rétrospective très complète que nous propose cette édition. N’oublions pas non plus la présence d’une bibliographie tout aussi quasi exhaustive. Bref, un must pour l’amateur.


Je trouve que les Millenium Edition de chez Delcourt ont une place très intéressante et importante au milieu de la profusion actuelle toujours plus grande de titres et d’albums. Elles viennent combler un vide en ce sens que la majorité des ouvrages sortant en France sur les comic books se penchent sur les personnages et les séries de manière souvent encyclopédique, mais rarement sur les auteurs en offrant une monographie intéressante. Non pas que ces encyclopédies soient mauvaises ni superflues, bien sûr, mais les monographies de Delcourt constituent une excellente complémentarité à ces ouvrages, tout en développant mine de rien une véritable galerie éditoriale des grands classiques contemporains du comic book. Et ça c’est pas rien, Madame.



 


-SOULFIRE #1 : CATALYSEUR (Editions Delcourt, collection Contrebande).


Comme je vous l’avais annoncé le mois dernier, Delcourt ouvre de plus en plus ses pages aux productions de Michael Turner. Après la Millenium Edition, les Aspen Comics et Fathom, voici une nouvelle série en albums format comic book : Soulfire. Turner a créé Soulfire en 2004 alors qu’il quittait Top Cow pour fonder son label Aspen et réaliser ainsi des œuvres plus détachées de l’univers des super-héros, flirtant plus volontiers avec l’heroic fantasy. Le concept de Soulfire tend à visualiser un 23e siècle pétri de magie et traversé par de formidables dragons ; une sorte d’avenir médiéval où l’on suit les aventures fantastiques d’une jeune femme ailée répondant au doux nom de Grace. Ce premier opus est signé Turner, Krul et Loeb. Un ouvrage à ne pas louper, donc, pour celles et ceux qui se sentent irrémédiablement attirés par la beauté des créatures de cet auteur. Ahlala… qu’est-ce qu’il dessine bien, ce Michael Turner…



 


-DAREDEVIL #12 : LE DECALOGUE (Panini Comics, 100% Marvel).


Si vous êtes des fidèles de cette chronique mensuelle (on sait jamais, un moment de folie…), vous devez savoir à quel point je trouve le Daredevil de Brian Michael Bendis et Alex Maleev incontournable, et il n’y a pas que moi qui le pense, loin de là. Le présent tome est l’avant-dernier (le dernier  sortira vraisemblablement cet été) réalisé par ce duo de tous les talents  qui réussit encore une fois à nous étonner par la direction que prennent le récit et le graphisme, dans une continuité évolutive sachant se réinventer au sein de l’œuvre globale.


Bendis n’en finit plus de jouer avec nos nerfs par son travail de narration élastique : que ceux qui croyaient s’approcher du dénouement prochain avec cet opus s’apprêtent à se ronger les ongles encore quelque temps. En effet, après avoir retracé près de soixante ans d’histoire de la pègre de Hell’s Kitchen  et les relations de cette dernière avec Daredevil dans le précédent tome (L’Age d’Or), Bendis se permet de revenir aujourd’hui sur l’époque où Daredevil était devenu le nouveau caïd d’Hell’s Kitchen, période qui n’avait pas été abordée en son temps et qui avait donné lieu à une ellipse savante dont le scénariste a le secret (en fait, l’action du Décalogue se situe entre les tomes 8 et 9 de cette collection). Ce qu’il y a de formidable avec Bendis, c’est qu’il structure sa narration par aller et retour s’entremêlant sur plusieurs niveaux d’implication de faits, de sorte que la place précise d’un flash-back s’inscrit dans une perspective de pièce de puzzle plutôt que de jalon linéaire, prenant tout son sens dans l’achèvement de sa lecture puisqu’à ce moment précis il résonne et prend corps dans l’ensemble de l’œuvre, projetant ses ramifications dans une globalité qui – par ce processus – s’étoffe et prend une remarquable profondeur. Et puisque le contre-pied est un des outils de prédilection de Bendis, cet arc du Décalogue nous propose de relater le règne de Daredevil sur Hell’s Kitchen du point de vue de citoyens inquiets ou paumés plutôt que celui du super-héros, ce qui amène une compréhension toute particulière du sujet, d’autant plus que ce point de vue de la normalité va déraper grave dans la violence irrationnelle.


Quant à Alex Maleev, lui aussi arrive à se renouveler dans la continuité, épousant parfaitement les visions de Bendis. Depuis Underboss, le style de Maleev s’est précisé, amplifié, acéré, jusqu’à de sublimes paroxysmes (The Widow ou Hardcore c’était vraiment très beau). On se souvient aussi que dans le précédent tome, Maleev avait adopté un style différent pour chaque époque traitée (noir et blanc, couleurs, trames…).Ici il symbolise le thème de l’arc par un graphisme beaucoup plus lâché, simplifié, plus clair visuellement que les épisodes précédents. Moins de grattages, de matières, de solarisations, mais plus d’à-plats de couleurs, de traits épais, sans appel et pleinement assumés. Maleev a cherché et travaillé l’évidence picturale, se libérant d’un style qui était devenu si intense qu’il avait peut-être aussi besoin de se purger l’âme le temps d’un retour au quotidien des hommes et avant la dernière ligne droite.


Certains diront que j’exagère, mais encore une fois, la lecture du Daredevil de Bendis et Maleev est une expérience passionnante, magnifique, intelligente, profonde, tout simplement une des plus belles bandes dessinées de super-héros qui aient jamais été faites. Bah oui.



 


-BATMAN : SECRETS (Panini Comics, DC Icons).


Sam Keith est complètement dingue… Sam Keith est cinglé… Sam Keith est vraiment déjanté… Vive Sam Keith !!! Créateur de l’esthétique de Sandman chez Vertigo, de The Maxx chez Image, dessinateur notamment de Wolverine chez Marvel, ou bien plus récemment de Zero Girl ou Four Women, Sam Keith est un artiste hors norme, à l’acidité et l’exubérance de trait absolument fabuleuses. Raison pour laquelle il s’échappe des séries dès qu’il se sent piégé dans une « normalité de ton », préférant des percées remarquées en one shots ou en expériences diverses (Popbot t.1 et 2 avec Ashley Wood chez Carabas, ou le génial Wolverine/Hulk : La Délivrance, paru chez Marvel France en 2003 dans la collection 100% Marvel, des ouvrages que je vous conseille vivement). Electron libre, Sam Keith entend bien exprimer sur le papier sa propre folie créatrice, sans ambage ni barrière. Si vous en avez marre des soi-disant œuvres fortes qui finalement ne pètent pas bien loin, si vous avez envie de vous éclater les synapses et la rétine avec un délire graphique jouissif et redoutablement lucide, si vous avez envie d’un livre qui vole en éclats, qui implose, qui dérape, si vous avez besoin d’avaler des images qui se rendent folles, de lire des récits déroutants et étranges qui vous titillent là où vous ne pensiez pas que ça pouvait vous titiller, alors lisez les œuvres de Sam Keith. Peu importe laquelle, peu importe le prix. Mais autant vous dire que l’album dont je suis censé vous parler aujourd’hui est particulièrement gratiné ! Batman : Secrets est sûrement un des Batman les plus graves que j’ai lu jusqu’ici. Drôle, pathétique, vicieux, violent, étonnant, hilarant, profond, débile, sensible, cet album est une merveille. Rares sont les auteurs qui nous ont offert pareil spectacle depuis les outrances de Sienkiewicz… Le découpage et la narration sont un modèle d’efficacité, réussissant avec une rare rigueur à se structurer dans l’affolement. Le dessin de Keith est comme d’habitude une pure folie, allant du réalisme au grotesque, du sombre au ludique, avec quelques grands moments de dingueries visuelles. Souvent fabuleusement beaux et angoissants. Les couleurs, signées Alex Sinclair, sont tout simplement magnifiques, et jouent un grand rôle dans l’atmosphère de l’oeuvre. Pour ce qui est du sujet, je vous dirai juste que comme le titre l’indique tout est ici histoire de secrets et que le Joker va tenter de nuire à Batman en se servant de l’influence des médias et en jouant sur la puissance des images. Infos, médias, vérité, politique, réalité : Keith triture les rouages du système et des valeurs qu’on y inculque pour mieux les traiter au vitriol et régler quelques comptes avec le mensonge de nos sociétés modernes. Eh oui, les vrais dingues ne sont pas forcément ceux qu’on croit… La tentation de vous dire quel est le secret que révèle Batman dans cet album est très forte, mais je garderai le secret, car ça aussi, c’est bien dingue.


Enfin, les connaisseurs auront remarqué que cette œuvre est aussi un fin hommage au Spirit de Will Eisner, que ce soit dans le fond (le secret , l’identité, l’apparence, la justice) ou la forme (en cliquant sur l’appareil photo en haut à droite de cette page, vous pourrez admirer parmi les couvertures un montage de deux exemples flagrants : un immeuble-titre et l’hommage au commissaire Dolan en la personne de Mooley Williams). Tout au long de l’album, les clins d’œil esthétiques au chef-d’œuvre d’Eisner s’immiscent avec malice et pertinence. Chapeau bas, Dr. Sam & Mr. Keith. You’re a great man.



 


-THE FILTH (Panini Comics, Vertigo Big Book).


On finit cette rubrique « librairie » en beauté avec un ouvrage carrément psychiatrique, un ovni, une hallucination, une expérience singulière et très déroutante. Le titre de ce livre au physique de boîte de médicaments ? The Filth. Les auteurs de ce traitement de choc ? Grant Morrison au scénario, Chris Weston au dessin et Gary Erskine à l’encrage. Que pourrais-je bien vous dire de The Filth ? On pourrait situer ça entre K.Dick, Carpenter et Burroughs (vous commencez à comprendre ?).


Je vous ai parlé plus haut de scénaristes tels que Vaughan qui créent des œuvres où une réflexion sur notre monde est prépondérante. Il est évident que Grant Morrison est de ceux-là, et pas depuis la dernière pluie ; car ce scénariste écossais (Arkham Asylum, The Invisibles… ou We3 et Seven Soldiers of Victory publiés récemment chez Panini Comics) travaille depuis longtemps à la déstructuration puis la reconstruction d’éléments devenant les miroirs de l’antichambre humaine. Ici Morrison a poussé le processus à son paroxysme, signant une œuvre incroyablement déjantée tout autant que lucide et salutaire, violente et sarcastique même envers le lecteur par le ton médical avec lequel elle se présente à lui. Une fois la « boîte de Filth » ouverte, les premières pages se présentent sous la forme d’une notice médicamenteuse, avec la posologie, les effets indésirables, les contre-indications, etc… Une des clés les plus importantes pour appréhender The Filth se trouve dans cette introduction : « The Filth contient une substance active : la métaphore. La métaphore fait partie des figures de rhétorique, une famille de médicaments utilisée notamment dans le traitement symptomatique de la pensée littéraire. La métaphore associe au moins deux concepts sans aucun rapport dans le but de stimuler la pensée latérale et la créativité. Les patients sous The Filth sont invités à générer un contenu sensé à partir de textes et d’images délibérément confus et polysémiques. »


À l’instar de David Lynch, Morrison ne crée pas du digéré mais bien des œuvres demandant aux spectateurs une vision, une lecture active de leur création. Ce qui est – je trouve – rare et remarquable. Ne pas gaver les petits oiseaux mais provoquer la réflexion, le ressenti et l’articulation de quelque chose d’enfoui, convoquer le regard et exciter les neurones, expérimenter avec l’autre tout en sachant qu’on est seul… mais que les passerelles se tissent. Lorsqu’on fait un constat du contenu et de l’articulation de ce qui nous est présenté en général comme de la culture, c’est-à-dire très souvent une escroquerie préparée pour les masses, et lorsqu’on en voit les conséquences au quotidien sur la population anémiée face aux jougs de toutes sortes qui entendent nous pétrir tel qu’ils le voudraient, dociles bécasses hypnotisées par les écrans, on ne peut que se réjouir du travail de ces auteurs entiers qui ne nous prennent pas pour des cons et qui amorcent ce qui nous fait tenir debout.


Ce serait tout de même pas mal que je vous parle de l’histoire, même si c’est pratiquement impossible vu la nature ô combien délirante du projet de Morrison. Mais en gros, il est question des agissements d’une organisation appelée la Main et qui est chargée de surveiller notre réalité. Dans ce dessein, elle doit supprimer les « anti-personnes » dangereuses pour l’hygiène sociale. Le récit se penche sur la traque d’un ancien agent de la Main appelé à reprendre du service afin d’éliminer la pire des « anti-personnes ». Evidemment, ça a l’air simple comme ça, mais attendez-vous à être ultra secoués tout au long de ces 320 pages d’expériences graphiques (les dessins et les couleurs sont superbes) et d’écriture intenses et vertigineuses. Un gros volume, donc, qui vous présente l’intégralité des 13 épisodes de la série.


Vous qui entrez dans The Filth, laissez toute logique de lecture derrière vous. Capito ?


 


 



EN KIOSQUE


 


MAGAZINES


 


27 FEVRIER:


-COMIC BOX vol.2 #10.


De 1998 à 2001 les passionnés de super-héros ont pu se tenir au courant chaque mois de l’actualité des comics et de leurs auteurs grâce à ce sympathique magazine paraissant au format comic book. Mais, après quelques difficultés, Comic Box cessa de paraître, puis réapparut en 2002 avec une nouvelle formule, annuelle, au format album européen cartonné (trois numéros sortis jusqu’en 2004). Comic Box était-il venu trop tôt ? Difficile à dire. Quoi qu’il en soit, l’équipe de Fabrice Sapolsky n’a pas lâché l’affaire, bien au contraire, car la passion ça ne se lâche pas, ça dévore. Depuis l’été 2005 (et donc après quatre ans d’absence en kiosque), Comic Box renaît à nouveau de ses cendres pour revenir à l’assaut des kiosques dans une nouvelle nouvelle formule, grand format souple bimestriel édité sous l’égide de ces fous de Mad Movies et proposant – outre les articles et les rubriques – une vingtaine de pages de bd inédites. Depuis 2005, la revue a trouvé son nouveau rythme de croisière, mais pas de ces croisières sur une mer d’huile, vous vous en doutez… Je trouve personnellement que Comic Box a bien vieilli, il est devenu plus adulte sans perdre de sa passion, et revêt un profil très agréable à lire et à regarder. Sont-ce ses mésaventures éditoriales qui l’ont rendu plus mûr, plus ample ? S’il faut passer par deux remaniements pour en arriver là, alors remanions, ça vaut le coup ! Bon, bah… les gars et les filles de Comic Box, j’espère que cette fois-ci c’est la bonne, hein ! Déconnez pas, Mad Movies (et c’est un fan de Terence Fisher qui vous parle !), on aime Comic Box : la preuve, c’est que même si ça me fait une trop sérieuse concurrence, je vous donne leur lien internet afin que vous alliez y fourrer votre truffe avide de fantasmagories en tous genres… C’est www.comicbox.com



 


PANINI COMICS


 


3 FEVRIER:


-X-MEN HORS SERIE #27 : SON OF M.


Vous le croyez, vous ? House of M continue à faire du rififi chez les surhommes… Apparemment Vif-Argent n’a pas eu son compte de péripéties (je ne vois pas ce qui lui faut) et en redemande. Un numéro très Inhumain…


 


9 FEVRIER:


-MARVEL UNIVERSE #1 : ANNIHILATION vol.1.


Vous vous souvenez sûrement comme moi de l’excitation ressentie à la lectures des épisodes de Fantastic Four où le célèbre quatuor avait affaire à cette créature effroyable de la zone négative qu’est Annihilus le terrible ! Aaaaahhh ! It came from outer space ! Ce danger ambulant et particulièrement retors reprend du service pour menacer rien de moins que l’univers tout entier. Silver Surfer, Nova et Quasar vont tenter de bouter cet alien hors du monde, mais à mon avis ça va pas être fastoche… Au scénario : Giffen, Abnett et Lanning, et au dessin : Olivetti, Kolins et Walker. Il fallait bien ça pour se mesurer au monstre ! N’en doutons pas, Annihilation va être un des grands moments de l’année.



 


10 FEVRIER:


-WOLVERINE #157.


On nous promet une terrible révélation avec la conclusion de la confrontation entre Wolverine, Captain America et les X-Men. Plus une aventure avec Blink et Nocturne, et une historiette pour ce numéro à la couverture assez réussie.


 


-MARVEL ICONS #22.


Prologue de Civil War, conséquences de House of M, ce numéro est bien représentatif des nombreux soubresauts qui secouent l’univers des super-héros ces derniers temps. Fatalis s’est emparé du marteau de Thor, et les Jeunes et Nouveaux Vengeurs sont dans la tourmente…



 


20 FEVRIER:


-ULTIMATE FANTASTIC FOUR #16.


Ouais ! Enfin ! Deux mois c’est vraiment trop long pour lire la suite de cette série dont j’ai déjà dit et redit le plus grand bien. Mais bon… Il faut parfois être patient… ça vaut le coup, surtout lorsqu’Ultimate FF est dessiné par le très talentueux Greg Land et écrit par un Mark Millar particulièrement inspiré sur ce titre, je trouve. Après les zombies et Namor, voici venir Thor ! Et le fougueux asgardien ne se déplace pas pour rien, puisque l’aventure a pour titre President Thor… Thor président des Etats-Unis ? Et pourquoi pas Bush, pendant qu’on y est ? Suivez ce titre, vous ne le regretterez pas : entre le graphisme glamour et un rien pervers de Land et les idées décalées de Millar, l’alchimie fait de belles étincelles…


  


Cecil McKinley.

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