X-MEN L’INTEGRALE 1963-1964 : ENFIN !!!

Panini/Marvel France a édité ce mois de septembre le premier tome chronologique d’une intégrale revenue aux sources après avoir débuté par les années 70.


Aaaah, quel plaisir cela avait été, en 2002, de découvrir chez nos libraires préférés le premier volume sorti dans le cadre d’une intégrale des X-Men ! Marvel France avait décidé d’opter pour la période 1975-1976 (correspondant à la naissance des Nouveaux X-Men sous la houlette de Chris Claremont et Dave Cockrum) en guise d’ouverture des cérémonies. Il faut dire que la résurrection de cette équipe -qui s’était un peu perdue dans les méandres éditoriaux pendant plusieurs années- allait marquer le début d’une nouvelle ère pour nos mutants favoris, la plus importante alors depuis leur création. Et puis cette nouvelle ère nous a amenés à ce que je ne suis pas le seul à considérer comme un must absolu du genre : la géniale collaboration de Chris Claremont et John Byrne sur la série, peut-être la plus belle période des X-Men, profonde, tragique, d’une énergie folle, épique tout autant que psychologique, éminemment bouleversante.


 


Aujourd’hui, ce sont donc les origines et les jeunes exploits des premiers X-Men que nous pouvons lire grâce à l’édition de cet opus, chose que les lecteurs français n’avaient pas pu faire depuis belle lurette (plus de vingt ans, dans la revue Spidey, éditions Lug) ; d’autant plus que nous pouvons dorénavant apprécier cette œuvre dans une version enfin non censurée… Au menu, les huit premiers épisodes parus en 1963 et 1964 (comme beaucoup de séries débutantes, X-Men était au départ bimensuelle) et les couvertures originales. C’est donc un grand moment de lecture qui s’amorce ici… Une édition historique ? Par la force des choses, puisque même s’ils ont connu des débuts plutôt difficiles, les X-Men sont maintenant devenus de véritables stars ; à juste titre, car dans l’univers Marvel, rares auront été les super-héros ayant acquis autant de profondeur et de superbe que les X-Men, autant d’évolutions souvent novatrices, risquées, et plus intéressantes que gadgétisantes. Mais revenons à la genèse…


 


Nous sommes au début des années 60, aux Etats-Unis. Le monde des comics est en pleine ébullition grâce à l’énergie conjuguée de deux auteurs de bd au sein du Marvel Comics Group: le scénariste Stan Lee (The Man) et le dessinateur Jack Kirby (The King). Ensemble, ces deux trublions de génie allaient réussir à faire entrer la déjà ancienne mythologie du super-héros dans l’ère moderne grâce à un ton plus intimiste et ancré dans la réalité que celui que l’on trouvait chez DC, mais de manière tout aussi flamboyante, voire même plus délirante que ne le faisait ce dernier. Ils créent les Quatre Fantastiques en 1961, Hulk, Spider-Man, Thor et l’Homme-Fourmi en 1962. En mars et juillet 1963 apparaissent respectivement Iron Man et Docteur Strange, et puis arrive septembre avec coup sur coup la naissance de deux nouvelles équipes de super-héros : les Vengeurs, et les X-Men. Lee et Kirby frappent fort : cela fait maintenant deux ans que les Quatre Fantastiques règnent en tant qu’équipe unique sur la galaxie Marvel, et de nouvelles équipes semblent alors les bienvenues pour étoffer l’univers qui se met en place. En effet, les lecteurs sont toujours plus nombreux, toujours plus demandeurs de nouveautés. Les créations sortant de chez Marvel sont de véritables succès, renouvelant le genre et passionnant la jeunesse. La machine est lancée, Lee, Kirby (et Ditko) se retrouvent dans un mouvement ascendant que rien ne semble pouvoir freiner. Malgré leurs hésitations, la soif de défricher, d’inventer, reste la plus forte, et ensemble ils façonnent –sans le savoir ?- un monde qui allait changer la face de la bande dessinée au niveau planétaire…


 


Mais pourquoi donc les Vengeurs n’ont-ils pas atteint la notoriété des X-Men ? Certes, dans les premiers temps, les Vengeurs étaient plus familiers aux lecteurs car cette équipe regroupait des héros fraîchement éclos de la maison à idées Marvel et, malgré une formation plutôt hétéroclite et difficilement tenable (Thor, Hulk, Iron Man, l’Homme-Fourmi et la Guêpe), ceux-ci avaient en commun des origines propres à la logique de Lee : des êtres acquièrent des pouvoirs surnaturels par le biais d’évènements extérieurs (accidents ou mises en relation chimiques, cosmiques, nucléaires, scientifiques, extra-terrestres…). Les X-Men, eux, n’étaient pas nés de cette logique et étaient bien plus qu’un regroupement de super-héros classiques : l’austérité esthétique qu’ils présentaient et surtout la nature foncièrement différente de leurs origines, si elles ont pu interloquer les lecteurs, ont fini avec le temps par évoluer de manière si spécifiquement intrinsèque que l’originalité de ces super-héros mutants a définitivement enflammé les passionnés de comics.


 


Car tout est là : les X-Men n’ont pas « attrapé » leurs pouvoirs, ils sont nés avec. Ce ne sont pas des super-héros classiques, ce sont des mutants. Ce faisant, Stan Lee a ainsi créé –relativement tôt !- une ramification essentielle dans la mythologie de ses surhommes de papier : cette nuance dans la possession d’un pouvoir, aussi anecdotique puisse-t-elle paraître de prime abord, s’avère être en fait une véritable nébuleuse dans la cosmologie marvelienne puisqu’elle a ouvert d’innombrables possibilités, nuances et prises de positions allant bien au-delà du petit monde des « Bing », « Pang » ou « Bam » des grandes batailles épiques et parfois manichéennes.  Dès le départ, le statut des mutants a posé la question épineuse de leur légitimité à vivre au sein d’une humanité dite « normale » et heureuse de l’être, craignant tout ce qui ne lui ressemble pas. En effet, face aux difficultés montantes de la coexistence Homo sapiens/Homo superior, le Professeur Xavier a ouvert son école spécialisée afin d’accueillir les jeunes mutants pour qu’ils puissent vivre une adolescence « normale » tout en apprenant à vivre avec leurs pouvoirs, à canaliser leur énergie. Mais le simple fait que les mutants doivent grandir retranchés du monde amène une foule d’interrogations sous-jacentes éminemment reliées à de grands thèmes humanistes : le racisme, la différence, la compréhension, le respect, l’ouverture, et même l’évolution de l’humanité quant à ses gènes. Si au départ tout ceci n’est qu’un état de fait, la série va –au gré des scénaristes et des dessinateurs- atteindre de manière paroxysmique l’expression de ces grands thèmes. Je pense notamment à Chris Claremont qui creusa cette équation vers un monde apocalyptique rappelant les heures les plus sombres de notre histoire avec les épisodes Days of Future Past et Mind out of Time en 1981 (dessinés par le géant John Byrne) ainsi que dans le très beau et très perturbant Dieu crée l’Homme détruit en 1982 (intensément dessiné et mis en page par Brent Eric Anderson), parfois un peu pompeux mais traversé d’un flux si prégnant qu’il continue d’influencer encore aujourd’hui le monde mutant des comics, abordant le sujet du fascisme latent qui traverse en l’occurrence les Etats-Unis par le biais du prédicateur Stryker, symbole de tout ce que peut engendrer une société malade avec pour conséquence des drames gigantesques nous ramenant aux questionnements de fond face aux idéologies telles que celles des nazis (quelle race a le droit de vivre : Magneto a lui-même été confronté de très près à cette question dans son enfance, on le sait). Peu de super-héros ont réussi à devenir de tels symboles de la liberté ; pas de cette liberté conceptuelle ou naïve qui ne veut plus dire grand-chose ou qui s’habille de démagogie, non, la liberté en tant que valeur existentielle primordiale pour la survie et l’évolution de l’humanité. Une liberté extrêmement fragile qu’on côtoie et perd constamment.


 


Qui aurait cru, en cet automne 1963, que cette équipe de jeunes mutants allaient avoir une telle destinée ? Si l’on y regarde de plus près, on peut se demander si ce succès ne vient pas aussi du côté très atypique de chacun de ces héros, en plus de leur nature mutante : un mentor chauve en fauteuil roulant, cinq adolescents dans des costumes sombres et identiques qui ne sont pas ce qu’on pourrait attendre d’eux… Le Professeur Xavier est aussi psychiquement puissant qu’il semble faible physiquement, et impressionne fortement le lecteur par sa droiture profonde tout autant que sévère. Cyclope, lui, par sa stature, est dès le départ pressenti pour devenir le chef de l’équipe ; mais ce chef n’est pas un conquérant ni une forte tête, c’est un homme fragile et réservé, sombre, presque intraverti. Le Fauve, avec ses pieds immenses et son allure bestiale, est un esprit brillant, intelligent et très cultivé. Iceberg –l’antithèse de la Torche- est un garçon plutôt chaleureux et espiègle. Marvel Girl, plus connue en France sous le nom de Strange Girl (en rapport avec la revue lyonnaise Strange qui accueillit les X-Men dès son numéro 1 en 1970), est loin d’être la faible femme de l’équipe puisque son pouvoir ne cessera de croître, jusqu’aux extrémités que l’on connaît (malheureusement). Angel, lui, reste assez neutre au milieu de tous ces contrastes, peut-être par sa symbolique même.


 


Et puis il y a les vilains. Pendant l’élaboration de la série X-Men, Stan Lee avait voulu créer presque simultanément une équipe de bons mutants et une équipe de mauvais mutants. D’un côté le Professeur Xavier avec ses X-Men, de l’autre Magneto et sa Confrérie des Mauvais Mutants… Les dés en étaient jetés, les combats seraient âpres et infinis. Et les faux-semblants dont j’ai parlé pour les X-Men s’appliquent aussi aux Mauvais Mutants… Magneto est le plus ancien et le plus terrible ennemi des X-Men, mais dans son fort intérieur il respecte Xavier et a parfois combattu à ses côtés lorsque la survie des mutants était dangereusement menacée ; son lointain passé dont j’ai parlé plus haut a joué un rôle prépondérant pour ce qu’il allait devenir par la suite : un tyran parfois humaniste à sa manière, sans céder toutefois totalement à ce sentiment. Et si le Crapaud et le Cerveau restent de fieffés vilains, Vif-Argent et la Sorcière Rouge (aaaahhhh… la Sorcière Rouge…. mmmm…), eux, rejoindront bien plus tard le « clan des gentils » en intégrant l’autre équipe de septembre 1963 : les Vengeurs… La boucle est bouclée ? Pas totalement. Mais il y aurait tellement à dire…


 


Pour le moment, je vous conseille vivement d’aller vous offrir cet album historique et de le dévorer tranquillement chez vous, entre admiration et amusement d’une époque à la fois ludique et angoissée. Je n’ai même pas parlé du talent de Jack Kirby dans cette œuvre (encré par Paul Reinman puis Chic Stone), mais cela me paraît d’une telle évidence que mes mots ne peuvent que rester vains. Il faut tout de même dire qu’en parcourant cet album on ne peut que rester pantois devant certaines cases où le génie de Kirby s’exprime en de surprenantes et puissantes audaces graphiques, en adéquation totale avec l’esprit empreint d’étrangeté de cette série si singulière.


On ne peut attendre qu’avec impatience les prochains tomes de cette intégrale ; car après les dix-sept premiers numéros signés Lee et Kirby (où pratiquement tout l’univers des X-Men s’est mis en place : Magneto, les Sentinelles, le problème mutant), il y aura la période mésestimée et pourtant profonde de Roy Thomas et Werner Roth, puis l’avènement du brillantissime Neal Adams sur la série… Mais nous n’en sommes pas là…


 


 


Cecil McKinley.

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