LES ÉDITIONS TOTH RENDENT À CÉZARD CE QUI APPARTIENT À SES ARTS

Le cinquième tome des aventures d’Arthur le Fantôme justicier (Arthur au Texas) vient de paraître, toujours sous l’égide de l’excellente maison d’éditions Toth.

Il y a, dans la maintenant longue histoire de l’édition, des injustices, des censures de toutes natures (morales, snobes, économiques) ; certaines de ces injustices sont plus graves que d’autres, mais leur point commun est d’appartenir à une famille bien trop nombreuse, celle des œuvres ignoblement oubliées. Comment faire, aujourd’hui, lorsque l’on a envie de se plonger dans les bandes dessinées de Guido Crepax, Cliff Sterrett, Jean-Claude Claeys, George Herriman, ou… Jean Cézard? Oh, il y a bien quelques rééditions -aussi précieuses que rares- qui fleurissent parfois çà et là, mais pratiquement jamais de suivi « rééditorial » qui permette à l’amateur de vivre ses passions ou au novice de découvrir dans son évolution –voire son intégralité- une œuvre d’importance ; non, le gros de la troupe se concentre sur la « mouvance économico-artistique » du moment, sans que personne ou presque ne se demande ce que deviendront leurs albums lorsqu’il auront été oubliés par les éditeurs de demain : une césure se met en place dans l’histoire de la bande dessinée, comme si elle pouvait aborder l’avenir sans prendre en compte son passé, donc son histoire, donc son évolution, et donc sa nature même… Imagine-t-on un monde sans les films de Buster Keaton ou de Méliès ? Moi non. Et j’aimerais imaginer un monde où nos amis les bouquinistes ne soient pas les seuls qui –en vendant d’anciennes éditions- permettent aux passionnés de lire les grandes et belles œuvres du 9e art.

Heureusement, au milieu de la cohorte d’albums sortant chaque année se dégagent les intentions de quelques vrais éditeurs. Des connaisseurs. Des enthousiastes. Des fanatiques. Des qui rendent possible par leur acharnement ce que ceux qui ont les moyens de faire les choses sans effort maintiennent impossible. Et le monde reprend des couleurs… Bernard Mahé, l’homme des éditions Toth, est de cette trempe-là. Il réédite par exemple des chefs-d’œuvre de Corben, ou bien l’intégrale du mythique Male Call de Milton Caniff, ainsi que des livres d’entretiens, comme ceux entre Cauvin et le très regretté Roba, ou encore les dessins de Don Lawrence…
Depuis 2002, il a commencé à publier de manière chronologique les aventures d’Arthur le Fantôme de Jean Cézard, prenant comme point de départ 1962, date à laquelle le journal Vaillant change de formule et où Arthur prend réellement son essor, passant d’une à deux planches hebdomadaires. Ce faisant, Bernard Mahé rend enfin justice à ce très grand dessinateur qu’était Cézard (1925-1977), un immense artiste incompréhensiblement relégué au rang des dessinateurs mineurs. Peut-être parce qu’un oiseau malchanceux (Kiwi), un Fantôme justicier (Arthur), un jeune flibustier (Surplouf), des extra-terrestres hilares ou dépressifs (Les Rigolus et les Tristus), un bébé flingueur (Billy Bonbon) ou un professeur farfelu (Professeur Pipe) paraissant dans des journaux pour la jeunesse d’une époque moins cyniquement correcte qu’aujourd’hui ne donnent pas de passe-droit au panthéon des stars du 9e art. Peut-être parce que Cézard n’a jamais fait de vagues pour se faire reconnaître, n’a jamais cherché à exister par son ego mais bien par son art. Peut-être parce que son goût pour les calembours « borderline » qui truffent ses œuvres comiques dérange les intellos (ceux-là mêmes qui se gargarisent pourtant d’un Audiard, devenu « culte » à juste titre). Peut-être parce que la cécité règne ici-bas… et qu’on n’est jamais prophète dans son pays puisque seuls nos amis belges ont récompensé le talent de Jean Cézard en lui remettant le Prix international de la bande dessinée à Bruxelles en 1968…

Pourtant, le colossal talent de Cézard crève les yeux : force et dynamisme du dessin dans une souplesse de trait rendant à merveille les tensions et les mouvements (€hhhh… je ne me lasserai jamais d’admirer ses autos, diligences, chars et autres engins détalant sur les routes sans toucher le sol, la carrosserie et les roues déformées par la vitesse, se détachant avec volonté d’une ombre portée noirissime), sens aigu des physionomies et du grotesque (on rencontre souvent dans les œuvres de Cézard des tronches pas possibles, reflétant une théâtralité élaborée dans la plus pure matière de l’art comique), utilisation drôle et parfaite de l’onomatopée, sens de la narration d’un dynamisme remarquable (le récit semble sautiller constamment sans que jamais le lecteur ne soit perdu, lassé, ou ressente un trop plein, au contraire : l’art de Cézard est une balle de caoutchouc qui rebondit en riant, nous entraînant dans son sillon pour notre plus grand bonheur, avec une trouvaille ou un gag presque à chaque case), goût pour les grandes cases foisonnantes de personnages nous offrant de véritables scènes bruegeliennes où les détails créent la circulation dans l’image, inconscience dans le calembour (on se demande parfois comment il a pu oser commettre certains jeux de mots littéralement effarants, mais ils sont si affreux qu’ils n’en sont que plus drôles!), et enfin –mais j’en oublie- son extraordinaire talent pour le noir et blanc et l’art du contraste (qu’on se penche enfin sérieusement sur ses dessins de châteaux plus ou moins en ruines, en contre-lune, et l’on y découvrira de petits chefs-d’œuvre d’esthétique, élastiques et expressionnistes). Jean Cézard ? Un immense artiste, je vous dis…

Quoi qu’il en soit, les éditions Toth entreprennent un véritable travail de réhabilitation du talent de Cézard, et cela par trois aspects que l’on retrouve dans chaque album : en tout premier lieu, bien sûr, la réédition des œuvres en elle-même, œuvres restaurées avec grand soin d’après les films négatifs de Vaillant, scannées et nettoyées des scories du temps, puis colorisées en respectant la chromatique des anciennes publications. Ainsi, Arthur retrouve une seconde jeunesse, comme une renaissance lui permettant à nouveau de traverser l’espace et le temps… Deuxièmement, chaque album se termine par un dossier sur Cézard (variable selon les volumes) regroupant des textes sur sa vie et son œuvre, des chronologies de publications, des dessins inédits, des couvertures d’époque… Ces dossiers –trop courts, snif !- permettent néanmoins d’accéder à des documents et des informations historiques depuis longtemps disparues du paysage éditorial, comblant ainsi une triste lacune. Troisièmement, chaque album s’ouvre sur le témoignage appuyé d’un auteur de bande dessinée, et pas des moindres : Régis Loisel, Florence Cestac, Ben Radis, Jean-Louis Mourier et Jean Solé sont venus tour à tour nous déclamer leur admiration pour le papa d’Arthur. Quand on pense que même le génial Franquin admirait le travail de Cézard… Ces témoignages, en vis-à-vis d’une photo de Cézard ou d’un hommage dessiné, sont très importants car ils remettent les pendules à l’heure, ils prouvent l’importance qu’a eu et qu’a toujours Jean Cézard dans l’histoire de la bande dessinée française, démontrant l’étendue de son influence sur des auteurs de cultures, de générations et de styles différents.

Arthur au Texas… Ce cinquième tome des aventures d’Arthur le Fantôme paru cet été chez Toth (pardon pour le retard de cet article) est sans aucun doute l’un des plus réussis, des plus complets : un régal ! En effet, après une histoire complète de 59 pages (En plein dans le Mille) où l’on suit Arthur et le Père Passe-Passe (magicien diplômé) dans un western trépidant et décalé, l’album se poursuit par un recueil d’histoires courtes de western assez introuvables, de véritables pépites d’or pour tout amoureux de Cézard. On pourra donc lire avec délectation : La Fête à Dock (Vaillant, décembre 1962), Jesse-Jessy-James le sheriff cordial (Vaillant, février 1963), des planches de Sem-Sem Cow-Boy première version (Camera 34, 1953) et seconde version (Vaillant, 1963), et admirer quelques couvertures de Vaillant, des croquis, ainsi qu’un dessin sublime en double-page illustrant une nouvelle de Jean Ollivier (Un Patelin bien tranquille). L’album se termine sur une chronologie argumentée d’Arthur le Fantôme signée par Gérard Thomassian et couvrant la période 1953-1965. Voilà ! Que demander de plus ? Que Toth continue d’éditer du Cézard, encore et toujours, toujours et encore, et qu’après Arthur vienne enfin Les Rigolus et les Tristus, ce chef-d’œuvre d’humour outrancièrement absurde, cet ovni jouissif et complètement dingue, cette série qui elle aussi subit depuis trop longtemps l’opprobre imbécile jetée par la grande famille de la bande dessinée.

Bernard Mahé a édité en quatre ans autant d’albums d’Arthur le Fantôme que tous les autres éditeurs français confondus en 43 ans (si l’on exclut une compilation sortie chez Vents d’Ouest en 1996). Alors moi je dis : « Cézard, ceux qui vont rire te saluent ! », et aussi : « Pour Bernard Mahé, pour les éditions Toth… Hip Hip Hip Hourra !!! »

JEAN CEZARD CHEZ TOTH (Archives Vaillant):

-Tome 1 (Année 1962) :
ARTHUR CONTRE CESAR (novembre 2002).

-Tome 2 (Année 1962/1963) :
ARTHUR A LA RECHERCHE DU « CHERCHEUR » (mai 2003).

-Tome 3 (Année 1963/1964) :
ARTHUR CONTRE LE SEIGNEUR DE MALPARTOUT (novembre 2003).

-Tome 4 (Année 1964) :
ARTHUR CONTRE L’INSAISISSABLE PRINCE NOIR (octobre 2004).

-Tome 5 (Année 1964/1965) :
ARTHUR AU TEXAS (août 2006).

Cecil McKinley

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