« Parle-moi d’amour ! » par Aline et Robert Crumb, et « Incognito » T2 par Phillips et Brubaker

Cette semaine, deux comics très différents qui me permettent d’appuyer encore et toujours combien la production américaine est diverse et riche, très loin des seuls archétypes du super-mec encapé en slip. Au programme, le journal intime, caustique et exhibitionniste d’un couple de monstres sacrés, et un récit d’espionnage surhumain et direct comme un uppercut dans la nuit. By jove !

« Parle-moi d’amour ! » par Aline et Robert Crumb

Autant le dire tout de suite, voilà un album réjouissant, hilarant, intéressant, revigorant, charmant, épatant, et tout ce que vous trouverez de qualités finissant par « ant ». Crumb est un dessinateur tellement énorme qu’il fait partie de ces auteurs qu’on serait prêt à détester s’il cabote ou patine, ou se croit tout permis, l’attendant au coin du bois avec une grosse demande passionnelle. Ce sentiment ambivalent de celui qui aime trop… J’avoue que – même si j’ai tout de suite été séduit par la couverture et la tenue de l’ouvrage, j’avais quelque appréhension d’avoir affaire à « trop de Crumb », avec ce journal intime écrit et dessiné à quatre mains. Allait-on avoir droit à du déballage égocentrique pendant des centaines de pages ? Gasp ! Ce n’est pas parce que c’est Crumb qu’on doit tout lire de lui en criant au génie ! Et puis, très vite, de manière épatante, on est irrémédiablement séduit par le toupet, la crudité et l’autodérision du couple Crumb. C’est drôle, culotté, mais c’est aussi une expérience narrative et graphique tout à fait passionnante qui fait de cet album un incontournable pour tous ceux qui sont fans de Crumb, mais aussi pour ceux qui aiment l’expérimental débridé…

Ce volumineux album propose rien de moins que l’intégralité des bandes dessinées autobiographiques dessinées et écrites ensemble par Robert Crumb et son épouse Aline, soit 260 pages réalisées entre 1974 et 2011 ! Nous suivons donc les délires quotidiens de notre couple Crumb pendant plus de 35 ans, des États-Unis au sud de la France, assistant à leurs doutes existentiels et aux vicissitudes de leur couple. Tous deux font preuve d’une belle franchise, n’hésitant pas à pratiquer sur eux-mêmes ou sur l’autre une introspection analytique aussi lucide que complètement barrée. Aline et Robert osent tout et s’étalent sur le papier sans concession, mais leur exhibitionnisme est digne d’intérêt et évite tous les écueils grâce à un humour dévastateur et une humanité, une sensibilité, une connaissance de soi qui rend tout ceci aussi intelligent que touchant. Même si c’est constamment outrancier, c’est toujours terriblement humain, le couple Crumb devenant le miroir de notre histoire amoureuse commune, s’avérant d’une justesse de ton et d’intention, d’une honnêteté rarement atteinte ailleurs. On rit, on lève les yeux au ciel, on réfléchit, bref, on vit avec eux, se sentant concerné par tant de sincérité déglinguée.

J’en arrive à ce qui a fait réagir négativement tant de fans de Crumb par rapport à ces bandes dessinées où Robert et Aline se dessinent respectivement dans leurs cases. Car c’est réellement une œuvre à quatre mains, faisant fi de la dichotomie visuelle possible pouvant s’installer à cause de ces deux styles différents qui cohabitent dans le même espace. Apparemment, beaucoup de fans de Crumb n’ont pas apprécié de voir le style magistral de Crumb être « pollué » par le trait moins « élaboré » de son épouse (Aline le rappelle plusieurs fois dans ces pages, disant qu’elle a reçu de nombreuses remarques désobligeantes sur ce point). Mais cet avis n’est que l’émanation d’extrémistes crumbiens, des idolâtres bornés et fans dans le plus mauvais sens du terme. Car cette cohabitation est tout à fait passionnante, c’est vraiment une très belle expérience graphique et amoureuse. Pourtant, bien sûr que le trait de Crumb me rend patois d’admiration et que ma sensibilité se porte loin du style brut et direct d’Aline. Aline Kominsky-Crumb le dit elle même : son univers graphique tourne plus autour de l’art brut, de Frida Kahlo, des dessins d’enfants ou de malades psy.

Alors c’est sûr, Aline n’est pas Robert, ce sublime artiste qui ne cesse d’évoluer dans son trait aux hachures veloutées, mais est-ce pour cela que le style d’Aline est inférieur ? Techniquement, oui, mais expressivement ? L’archaïsme polymorphe d’Aline est plus que digne d’intérêt, qui plus est en tenant compte de ce qui s’y trouve en sous-jacence… Car si Aline Crumb ne cesse de se mettre en valeur et de se dévaloriser en même temps dans son texte et ses dialogues, elle n’hésite pas à s’enlaidir à satiété lorsqu’elle se dessine, ne s’en cachant pas, et se permettant d’innombrables fluctuations représentatives. Parfois, elle se dessine différemment de case en case, comme si elle cherchait à exprimer toutes les facettes de sa personnalité, toutes les Aline qu’elle sent exister en elle. Elle l’avoue elle-même : elle se voit aussi changeante que ça. Tout au long de ces pages, nous voyons donc Aline se métamorphoser constamment en Aline, selon le moment vécu, et c’est vraiment… infiniment passionnant (oui, je sais, j’emploie souvent cet adjectif, mais cet album est passionnant, que voulez-vous que j’y fasse, moi ?).

Je pourrais vous parler encore longuement de cet album, vous dire combien il contient de moments jouissifs, allant dans tous les sens tout en se recentrant toujours plus sur nos amoureux underground avec méchanceté et tendresse. Ainsi, je ne résiste pas au plaisir de vous montrer ci-dessous l’un de mes passages préférés où Charles Burns et Art Spiegelman rendent visitent au Crumb dans le sud de la France, et où Burns, regardant des planches de Robert et Aline, pète progressivement un câble parce que le couple dessine de petites cases non tracées à la règle, avec plein de croisillons à la place du dessin « propre et droit » qu’il pratique, jusqu’à exploser dans une grande case où Crumb dessine Burns « à la Burns », le faisant hurler : « Ahh ! Voilà ! C’est mieux ! Ummm.. La noirceur ! L’encre noire apaisante ! Des traits droits et durs… Ahh ! Uhnn ! Uh ! » : génial… Bravo, chers Aline et Robert, c’est vraiment super, ce que vous avez fait là… En conclusion, je dirais comme notre couple mixte : Juif + Goy= Joy !

« Incognito » T2 (« Mauvaises influences ») par Sean Phillips et Ed Brubaker

Voici enfin le deuxième volume d’« Incognito », la belle série du couple Brubaker/Phillips. Dans la lignée de leur autre série « Sleeper », « Incognito » est une immersion dans le monde des agents secrets, dormants ou infiltrés, qui déploie un ton très adulte, sombre et violent, quelque peu désespéré (mais Brubaker n’est pas connu pour être le rigolo de service, et c’est bien pour ça qu’on l’aime). Ce deuxième volume tient toutes ses promesses, la série ne baissant pas en qualité et en intérêt, et c’est avec appétit qu’on parcourt l’album, en demandant toujours plus. Le scénario de Brubaker continue d’explorer la psychologie et le contexte de vie de notre héros avec une belle pugnacité, sans trop creuser mais en effleurant l’essentiel à ressentir, ce qui est un peu son image de marque… Sean Phillips, quant à lui, reste intéressant du début jusqu’à la fin, allant parfois vers une épure à la Mignola contrebalancée par des dessins fouillés et très noirs, très incarnés, finalisés à coups de pinceaux et de hachures bien senties, brutes, sans fioritures. Il en ressort un style aussi réaliste qu’enlevé, semblant vouloir percer quelque secret…

Comme d’habitude je ne vous dirai rien ou presque de l’histoire, car le chroniqueur n’est pas là pour vous paraphraser une œuvre, mais bien porter un regard dessus. Sachez seulement que Zack Overkill, notre super-criminel « repenti », a quitté la protection des témoins et travaille maintenant pour S.O.S., l’agence gouvernementale, depuis un an. Il va même prendre goût à celle nouvelle vie où il passe « de l’autre côté », « chez les gentils ». Mais, lorsqu’on lui demande d’infiltrer le milieu criminel pour rechercher un agent double, les frontières entre bien et mal vont devenir de plus en plus floues, jusqu’à risquer d’engloutir à nouveau Overkill… L’une des choses qui le rattachent à la lumière, c’est Zoé Zeppelin, sa supérieure hiérarchique avec qui il couche et dont il est en train de tomber amoureux – c’est du moins ce qu’il craint. Ne vous attendez pas à lire des rebondissements éclatants et des coups d’éclats ostentatoires, en lisant cette série. Attendez-vous plutôt à vous plonger dans des méandres quelque peu labyrinthiques où Brubaker et Phillips s’amusent à creuser en sillonnant les éléments de vie qui font que les êtres prennent des décisions ou non… s’ils ont le choix ou non de faire un choix. Souvent coincés dans des situations inextricables, les héros de Brubaker embrassent les grands archétypes des tragédies antiques puis classiques, devant traverser un contexte cornélien où la victoire n’est possible que par la perte, le sacrifice, la mort.

Peut-être même plus que dans le premier volume, Brubaker et Phillips nous offrent aussi – subtilement – un bel hommage à toute une imagerie super-héroïque fondatrice. Certes, il est question de super-pouvoirs, dans « Incognito », mais cette facette surhumaine n’en est pas la finalité, même si elle reste primordiale. Alors que l’histoire de Brubaker tient dignement la route sans surhumanité, la dimension super-héroïque apporte aussi une esthétique et un esprit proche de ce qu’on a parfois vu dans les « Watchmen ». Ici, que ce soit par le biais de Lazarus, du colonel ou de certains personnages secondaires, on pense aux premiers justiciers masqués des pulps et de l’Âge d’Or, mais aussi à Kirby. C’est beau et c’est fort, c’est à lire, les amis !

Cecil McKINLEY

« Parle-moi d’amour ! » par Aline et Robert Crumb 

Éditions Denoël Graphic (35,00€) – ISBN : 978-2-207-10958-8

« Incognito » T2 (« Mauvaises influences ») par Sean Phillips et Ed Brubaker 

Éditions Delcourt (14,95€) – ISBN : 978-2-7560-2357-1

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4 réponses à « Parle-moi d’amour ! » par Aline et Robert Crumb, et « Incognito » T2 par Phillips et Brubaker

  1. fromental dit :

    Juste un mot : merci. Et deux autres : bien vu ! La justesse de votre analyse sur « Parle-moi d’amour ! » me touche bien sûr en tant qu’éditeur du livre, mais je crois surtout qu’elle ira droit au cœur des deux auteurs, qui tenaient particulièrement cette fois à ce que leur démarche soit comprise.

    • Cecil McKinley dit :

      Cher Jean-Luc Fromental,
      Je vous remercie infiniment pour ce si gentil commentaire… Si mon article vous plaît, plaît aux auteurs, si j’ai vu juste et que je donne envie aux Internautes de lire ce bel album, alors je me dis que je n’écris pas totalement pour rien!
      Bravo pour la qualité éditoriale de Denoël Graphic,
      Offrez-nous encore longtemps de si beaux albums,
      Bien à vous,

      Cecil McKinley

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