PLUS DE LECTURES DU 21 AOÛT 2006

Sélection spéciale MANGAS avec cinq titres qui servent de passerelle entre la BD européenne et celle venue d’Asie : “ Zipang T.9 ” par Kaiji Kawaguchi, “ Rivage T.1 ” par Haruko Kashiwagi, “ Voyage à Uroshima ” par Yôji Fukuyama, “ La vie de Bouddha T.8 ” par Osamu Tezuka et “ Oreillers de laque : du vent sur les fleurs ” par Hinako Sugiura.

 


Zipang T.9 ” par Kaiji Kawaguchi


Editions Kana (7,35 Euros)


Le Mirai est un bâtiment de la marine japonaise qui fait route vers l’Amérique du Sud, pour une mission de soutien. Il est soudainement pris dans un orage magnétique et, dès que le beau temps revient, les hommes sur le pont constatent que la lune n’est plus au même quartier ! Il semble qu’ils aient remonté le cours du temps, se retrouvant juste après l’attaque de Pearl Harbor, en 1942… L’inexpérience de l’équipage, lequel n’a jamais connu la situation d’une guerre réelle, le pousse à se tenir à l’écart de cette bataille du Pacifique où nos militaires ne savent pas quel camp privilégier : leurs ancêtres (qui soutenaient un régime fasciste) ou bien les alliés américains ? Cependant, le cours de l’Histoire étant modifié, suite aux événements survenus pendant les tomes précédents, les marins du Mirai décident de donner un coup de main aux guerriers de l’Empire japonais, en déclenchant une opération de rapatriement des troupes isolées. Mais, la flotte américaine approche… Dans cette bande dessinée d’aventure qui s’interroge sur l’identité du Japon contemporain, Kaiji Kawaguchi (l’auteur de l’excellent «Eagle») tourne le dos à la geste guerrière pour s’intéresser, sans aucun manichéisme, au gouffre qui sépare les Japonais des années 1940 de ceux des années 2000, ceci dans une ambiance palpitante de polar ou de film d’espionnage. En effet, le scénario prend une tournure carrément dantesque avec un lot d’événements qui se succèdent à une vitesse folle et avec des situations totalement inattendues : l’histoire s’organisant autour de deux personnages principaux qui s’estiment et se haïssent à tour de rôle. En définitive, entre brio narratif et élégance graphique, voici un très bon manga qui s’inscrit dans une dimension fantastique et humaniste, un peu comme ceux de Naoki Urasawa («Monster», «20th century boys»…).


 


Rivage T.1 ” par Haruko Kashiwagi


Editions Delcourt ( 7,50 Euros)


Après son étonnant «Initiation» (seinen ethnographique et, comme son nom l’indique, initiatique), paru en 5 volumes chez le même éditeur, Haruko Kashiwagi explore une nouvelle fois le terrain foisonnant des rituels millénaires, teintant ses BD d’érotisme et d’émotion. Egalement prévu en 5 tomes, «Rivage» nous transporte sur une petite île perdue du Pacifique où la nature semble devenir folle : une éruption volcanique majeure étant en train de se préparer. Or, alors que le cataclysme est imminent, une jeune fille est découverte sur la plage par la peuplade primitive autochtone. L’arrivée de cette «étrangère» ne serait-elle pas aussi l’une des causes de ce désordre qui touche l’île ? Ce qui frappe, d’emblée, dans ce récit où la mangaka (née à Chiba) continue à nous parler de la place que tient le sexe dans la société japonaise, sans jamais verser dans la pornographie, c’est la précision de son graphisme. Ce qui n’est pas le cas, il faut bien le dire, de nombre de mangas à notre disposition sur le marché francophone. D’autre part, la narration et la mise en scène, plus elliptiques que dans la plupart des BD d’origines asiatiques, permettent d’apprécier assez bien cette aventure humaine qui confronte deux approches de l’humain : celle qui consiste à vivre dans la nature et celle de l’intrus «face» à la nature !


 


Voyage à Uroshima ” par Yôji Fukuyama


Editions Casterman (9,95 Euros)


Voici une œuvre inclassable, bien délirante, qui démontre la diversité éditoriale des mangas. Son auteur (Yôji Fukuyama) est d’ailleurs habitué à passer d’un genre à l’autre : après la fantaisie musicale («Don Giovanni»), le polar («Le jour du loup») et le fantastique («Bienvenue au Gamurakan»), il s’attaque ici à l’érotisme onirique, y adaptant son trait protéiforme : un homme d’âge mûr rêve qu’il fait l’amour avec une lycéenne en uniforme devant les autres passagers de ce train qui le ramène d’un séjour en montagne. Il se réveille en sursaut, lors de l’arrêt en gare d’Uroshima, et voit la jeune fille sur laquelle il a fantasmé qui descend de ce moyen de transport. Il part alors à sa poursuite, dans une ville où les habitants baisent comme ils disent bonjour, sans la moindre retenue et à la vue de tous les passants. Cette variation facétieuse d’un conte très populaire au Japon se révèle, au bout du compte, plus poétique que graveleuse, même si son principal personnage, d’abord interrogatif sur ces pratiques, prend vite goût aux coutumes locales. La morale, en tout cas, semble la même : «on ne gagne rien à chercher à savoir de quoi le bonheur est fait» ou alors «un bonheur que l’on paye du prix d’une séparation avec ses proches n’est qu’une illusion».


 


La vie de Bouddha T.8 ” par Osamu Tezuka


Editions Tonkam (12 Euros)


Les éditions Tonkam proposent une nouvelle version de luxe de leur première édition du «Bouddha» de Tezuka. Le tome 8 vient de paraître, mettant un terme à cette louable initiative, laquelle se présente sous couverture cartonnée, avec les premières pages en couleurs (en général 10 sur les 300 que contient chaque volume) et respectant le sens de lecture européen (en inversant donc les dessins d’origine). Quand ils ont commencé à éditer cette remarquable BD japonaise, les Tonkam ont certainement beaucoup amélioré l’image qu’avaient les amateurs francophones des mangas. Aujourd’hui, cette fiction monumentale reste incontournable : évocation humaniste d’un personnage hors du commun et seule série historique dans l’univers des plus de 500 000 pages dessinées par le génial Osamu Tezuka (l’inventeur du manga moderne et l’équivalent japonais d’Hergé), elle s’écarte des écrits sacrés en intégrant des détails humoristiques, anachroniques et fantastiques. Une vision décapante et réussie d’une philosophie encore bien méconnue chez nous !


 


Oreillers de laque : du vent sur les fleurs ” par Hinako Sugiura


Editions Picquier (16,50 Euros)


Grâce aux éditions Picquier (spécialistes des littératures asiatiques) qui se sont également lancé dans la traduction de mangas, nous découvrons l’œuvre de la mangaka Hinako Sugiura. Décédée en 2005, à l’âge de 47 ans, elle était devenue une spécialiste incontestée des moeurs et traditions de l’ancienne Tokyo, creuset d’une culture urbaine unique : elle fut d’ailleurs, pendant longtemps, une conseillère recherchée sur les tournages de films d’époque pour le cinéma et la télévision. Les petits récits nostalgiques compilés dans ce recueil, dirigé par l’érudit traducteur et directeur de la collection Patrick Honnoré, parodient l’art de l’estampe (Hokusai and Co.) et ont été publiés principalement dans le célèbre mensuel underground Garo, au début des années 1980. A travers cette suite d’haïkus (poèmes graphiques) satiriques, c’est toute la vie quotidienne du peuple d’Edo (d’avant la restauration de Meiji) et particulièrement celle du quartier des plaisirs de Yoshiwara, avec ses courtisanes et leurs clients plus pauvres que riches, qui nous est tranquillement conté ; ceci avec un langage raffiné et sophistiqué, comme la mise en images ! On ne peut qu’applaudir des deux mains l’initiative éditoriale de cette respectable maison, laquelle met en exergue des auteurs importants du Japon (on trouve aussi dans le catalogue Picquier d’autres BD datant d’il y a une vingtaine d’années, dues à Shin’ichi Abe, Kazu Yuzuki ou Yû Takita) : cela nous change des quêtes fantastiques à la «Naruto», «Fullmetal Alchemist» et autres «Dragon Ball».


 


Gilles RATIER


 

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