La souffrance passée de Sibylline

Après « Premières fois », un recueil collectif de courts récits érotiques, Sibylline s’attache, avec « Sous l’entonnoir », à un sujet autobiographique plus grave : le placement d’une adolescente dépressive dans un hôpital psychiatrique, après une tentative de suicide. Sans fausse pudeur mais avec une digne retenue, la scénariste nous fait partager l’angoissant quotidien d’une épreuve perçue comme interminable, mais dont elle revendique aujourd’hui l’utilité en rendant hommage aux professionnels qui l’ont suivie.

« Je n’avais pas trop envie de raconter cette expérience, nous confie Sibylline. Mais, suivant le conseil de David Chauvel « d’écrire n’importe quoi mais d’écrire », et pour éviter de succomber au grand vide qu’on éprouve après la parution d’un livre, je l’ai couchée sur  le papier. C’était une histoire à portée de main, sans rebondissements ni astuces, que je n’avais pas du tout vocation à publier. Encore une fois, je me suis laissé convaincre par David Chauvel qui y voyait matière à intéresser des lecteurs. »

A 7 ans, la narratrice, rebaptisée Aline,  est confrontée à l’une des pires situations humaines : la disparition prématurée de sa maman, qui vient de mettre fin à ses jours. Dix ans plus tard, elle tente, à son tour de se suicider. Cette TS (Tentative de suicide dans le jargon médical) conduit sa famille à la placer en Hôpital psychiatrique, dans un service d’admission volontaire. Pas de gens violents, pas non plus d’électrochocs ou autres traitements à la « Vol au dessus d’un nid de coucou », bien ancrés dans l’imagerie populaire quand il s’agit de ce sujet,  mais un sentiment terrible de liberté volée, de silence et de solitude : « Sur place, les patients ne se parlent pas. Une des raisons est qu’on ne sait pas à quelle pathologie on s’adresse, quelle va être la réaction des autres. Mais c’est tant mieux car il faut en priorité s’occuper de soi, être totalement égocentré. »

Les jours se succèdent, entre repas, télévision, activités sporadiques et prises de médicaments. Et si quelques événements, qui pimentent  son récit, viennent  bouleverser quelque peu le train-train, ceux-ci sont rarissimes : « Je les ai regroupés dans l’ouvrage, nous confie la scénariste. Mais si je les avais replacé en temps réel, le livre aurait fait 857 pages ! »

Au final, un interminable mois après son admission, Aline peut enfin sortir. À la lecture, ce mois en a semblé beaucoup plus : « C’est voulu, nous explique Sibylline. Le temps, dont on n’a plus vraiment la notion quotidienne,  s’étire à l’infini. Ca m’aurait fait le même effet si on m’avait dit que j’étais resté 6 mois. »

À l’époque Sibylline vit cet enfermement comme une vraie agression, d’autant plus que mineure, elle n’est pas libre de son choix de partir : « Mais aujourd’hui, je me rends vraiment compte de l’utilité de la démarche, destinée à me protéger du monde extérieur, avec lequel je n’étais pas compatible. Je ne souhaite pas que cet album soit perçu comme critique du système  et de la psychiatrie. La dépression est une vraie maladie et si les médecins ou ma famille m’avaient écoutée sur mon refus de me faire soigner dans ce service, j’aurais surement recommencé et fait d’autres bêtises. »

Cette reconnaissance du travail du corps médical ne lui fait plus aucun doute aujourd’hui : « C’est une fois mon écriture terminée que j’ai été saisie par le doute du droit légitime à raconter cette histoire, de parler de ça, des autres, de moi, … Donc, je suis allée récupérer mon dossier médical au service des urgences psychiatriques de l’hôpital Sainte-Anne. Sa consultation a été un des premiers facteurs déclenchant que je n’avais pas fait juste une crise d’adolescence mais qu’il y avait une vraie souffrance. Mais aussi une vraie écoute de la part des médecins et infirmières, dont le rôle, contrairement à ce que j’estimais, ne s’était pas résumé à me prescrire et me fournir des médicaments, mais vraiment à observer l’ évolution de mon comportement. »

Cette histoire, Sibylline ne l’a pas relaté avec colère : « Je ne règle aucun compte avec ce récit, ni avec ma famille, ni avec les médecins, précise-t-elle. J’ai voulu montrer l’utilité de ce type de traitement et aussi qu’un passage dans un établissement spécialisé ne condamne pas. » Et pour appuyer ce propos d’ouverture, la scénariste a su trouver la dessinatrice idéale, en la personne de Natacha Sicaud, dont la clarté du trait souligne l’envie de s’éloigner d’un récit claustrophobe ou oppressant : « Elle a une fluidité magique dans le dessin et j’ai totalement retrouvé l’expressivité des gens que j’ai côtoyé, leurs regards perdus. Elle est tellement forte ! »

Laurent TURPIN

« Sous l’entonnoir » par Natacha Sicaud et Sibylline

Éditions Delcourt, collection « Mirages » (17,50 euros) – ISBN 978-2-7560-2459-2

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