DAREDEVIL : SUITE D’UN CHEF-D’ŒUVRE ABSOLU…

Courant avril est paru le 10ème tome de Daredevil dans la très belle collection « 100% Marvel » chez Marvel France. Intitulé « La Veuve », il est en fait le 7ème tome consacré au travail de Bendis et Maleev commencé au tome 4 de la collection par l’épisode « Underboss ».

Aux États-Unis, La Veuve (The Widow) était paru en 2004, donc au moment du quarantième anniversaire de Daredevil, et la présente édition française nous propose en fin de volume l’épisode fêtant l’évènement (The Universe), dessiné par huit dessinateurs différents. Ce 10ème tome marque le retour d’un des personnages les plus marquants de la série : Natasha Romanov, alias la Veuve Noire, super-héroïne et espionne russe, un ancien amour de Daredevil. Disons-le tout de suite : la reprise de la série Daredevil par Brian Michael Bendis et Alex Maleev entamée fin 2001 dans la collection « Marvel Knights » (dirigée par Joe Quesada) est ce qui est arrivé de mieux depuis longtemps dans le monde des super-héros. Pour en juger, et pour fêter les quarante ans du « diable rouge de Hell’s Kitchen », revenons d’abord sur l’historique de ce personnage…

Créé en 1964 par Stan Lee, Daredevil est un des personnages les plus atypiques de la galaxie Marvel, car il n’a pas réellement de super-pouvoirs : un accident radioactif l’a rendu aveugle et lui a hypertrophié les autres sens, faisant de lui un véritable radar vivant ; celui-ci traque alors le crime à l’aide de ses lassos-cannes et grâce à un rude entraînement physique. De son vrai nom Matthew Murdock, il exerce de jour la profession d’avocat, et les vicissitudes de son parcours personnel le rendent proche de Spider-Man . Le Caïd, Bullseye, le Hibou et l’organisation « La Main » sont ses ennemis récurrents.
Si dès le départ de grandes signatures s’illustrent dans cette série (Bill Everett pour le premier épisode, puis Joe Orlando, Wallace Wood, Bob Powell, Jack Kirby, et John Romita), il faut bien avouer que peu de dessinateurs ont réellement envie de s’y investir durablement. Il faudra attendre 1966 pour que Daredevil connaisse une belle continuité avec Gene Colan qui le dessinera avec talent jusqu’en 1973. Colan est le premier à avoir insufflé une noirceur graphique en corrélation avec l’esprit et l’essence mêmes du justicier aveugle. Durant cette période, Roy Thomas et Gerry Conway succèderont à Stan Lee en ce qui concerne le scénario. Puis c’est la dégringolade… Les auteurs se succèdent, sans jamais arriver à approfondir dignement le personnage ni le récit, et Daredevil devient une série anodine, voire parfois médiocre, si bien qu’elle devient bimensuelle et échappe de justesse à un arrêt définitif. Heureusement, en 1979, c’est le grand sursaut : sur un scénario de Roger McKenzie, un dénommé Frank Miller apporte un renouveau pictural remarquable. Celui-ci prendra la série en main (scénario et dessins, encré par Klaus Janson) de 1981 à 1983, transfigurant littéralement la mythologie daredevilienne en une plongée sombre et implacable qui fera date et marquera longtemps les esprits : découpage audacieux et efficace, narration muette ou introspective, violence crue et sujets difficiles, et bien sûr l’avènement de la magnifique, de la sublimissime Elektra. Jamais un super-héros n’avait été traité de manière aussi adulte. Avec Miller, Daredevil s’enfonce toujours plus en avant dans un contexte névrotique, entre mysticisme et psychiatrie. Puis, jusqu’à la fin du volume 1 de la série (en 1998), Daredevil passe à nouveau entre les mains de beaucoup d’auteurs inégaux… il est bien difficile d’arriver après le raz-de-marée Miller ! Retenons tout de même Denny O’Neil, Ann Nocenti ou Dan Chichester pour les scénarii, et Klaus Janson, David Mazzuchelli, Scott Mac Daniel ou John Romita Jr pour les dessins (à noter les participations éphémères de Todd McFarlane ou Barry Windsor Smith). Mais les œuvres qu’il faut retenir de cette longue période sont sans aucun doute celles de 1986 où Frank Miller revisite le mythe Daredevil : Born Again avec Mazzuchelli, Love & War et Elektra avec le génial Bill Sienkiewicz, mais aussi en 1990 Elektra Lives Again avec Lynn Varley.

En 1998, afin de relancer certaines séries à bout de souffle, Marvel décide de créer la collection « Marvel Knights » où s’inscrivent Les Inhumains, La Panthère Noire, Le Punisher… et Daredevil, qui inaugure ainsi le Volume 2 de son histoire. Ce dernier retrouve une belle impulsion avec Joe Quesada et Jimmy Palmiotti aux dessins et Kevin Smith et David Mack au scénario.
Fin 2000, Brian Michael Bendis entre dans le monde du justicier aveugle en écrivant une mini-série pour Rob Haynes dans le plus pur esprit d’Elektra (Daredevil : Ninja). De mai à août 2001, il signe une autre mini-série très singulière (Wake Up) avec David Mack aux pinceaux.

Et en décembre 2001, au n°26, c’est l’envolée magnifique : Bendis, accompagné d’Alex Maleev au dessin, nous offre Underboss, premier volet d’une nouvelle ère pour Daredevil, peut-être la plus belle et la plus passionnante jamais créée, qui vient de s’achever aux États-Unis en mars 2006. Certes, le thème traité ici n’est pas nouveau (la sauvegarde de la double identité du héros et par conséquent la viabilité d’un justicier masqué au sein d’une société corrompue) ; mais cette fois-ci, Bendis envisage le problème d’une manière extrême, ancrée de plain-pied dans une réalité sans concessions, au point de pousser la logique du récit dans ses derniers retranchements et de faire passer la mythologie du super-héros en deçà de la capacité humaine –concrète et quotidienne- à supporter l’enchaînement de faits que personne ne semble pouvoir endiguer. Rassurez-vous, je ne vous dévoilerai pas les nombreux méandres de cette œuvre, et je me bornerai à vous donner la matière principale du sujet. Le postulat de départ posé par Bendis dès la première case d’Underboss met à mal tout l’univers que nous connaissions : Sam Silke, le fils d’un vieil ami du Caïd, entreprend de se débarrasser à la fois de ce dernier et de Daredevil pour prendre le pouvoir à la tête de la pègre, annihilant ainsi tous les codes d’honneur et l’équilibre des choses. Mais la mise à mort du Caïd entraîne la vengeance de Vanessa, sa femme, et Silke, sur le fil du rasoir, n’a plus d’autres moyens que de demander la protection du FBI en échange de la révélation de la véritable identité de Daredevil. L’information circule, et dès lors Matt Murdock se retrouve acculé par la société entière à devoir révéler sa double identité, ce qui –par rapport à sa profession d’avocat- le mènerait tout droit en prison. Tout l’enjeu créé par Bendis dans cette œuvre est de savoir jusqu’où Murdock ira pour ne pas tout perdre et pour garder son intégrité. Rarement un super-héros aura été autant éprouvé par une situation aussi invivable et à laquelle il ne semble y avoir aucune issue.

Bendis évite tous les écueils et tous les clichés pour nous offrir un récit poignant, sombre, violent, où la psychologie des personnages –principaux ou secondaires- prend un relief tout particulier, éminemment proche de nous. Ce scénariste hors pair, qui a reçu un Eisner Award pour Torso (un trade paperback sur la vie d’Elliott Ness), est avant tout un passionné de cinéma et de polar, ce qui se ressent à chaque page de son magistral scénario, nous plongeant dans une épopée urbaine, réaliste et suintante de violence inexorable. Nous sommes ici bien plus dans l’atmosphère lourde d’un film noir que dans une bd de super-héros avec batailles fantastiques et super-pouvoirs. Ce faisant, Bendis ne se contente pas de renouveler un genre qui peine à se réinventer : il le transfigure totalement et, du coup, révolutionne dans son entier la manière d’aborder les récits de super-héros. Son découpage très cinématographique atteint des paroxysmes d’efficacité par des inventions jamais gratuites et imposant une mise en scène hypnotique. Ce monsieur a tout compris à la narration, ici impeccable et implacable, de très haut niveau (son travail sur l’articulation du temps est remarquable). Ce très haut niveau requérait un grand artiste, et Alex Maleev est celui-là.
Ce dessinateur d’origine bulgare a fait depuis ses débuts (The Crow) des progrès insensés : il culmine maintenant à des sommets de beauté graphique. Son style unique, reconnaissable entre tous, réussit la performance d’être abrupt tout en exprimant beaucoup de finesse. Maleev ne se contente pas d’illustrer le scénario de Bendis, il est en parfaite osmose avec celui-ci, si bien qu’en lisant ce Daredevil on a beaucoup de mal à imaginer comment quelqu’un d’autre pourrait le dessiner à sa place. Ces deux-là se sont trouvés, il n’y a aucun doute… Mieux que cela, l’adéquation entre le style noir de Maleev et la nature de Daredevil en fait –avec Colan et Miller- un des dessinateurs les plus en phase avec le personnage. Il a un grand sens de la composition, il sait travailler à la perfection les contrastes entre ombres impressionnantes et lumières exactes donnant aux images une force peu commune. De même, son talent à camper les postures et les expressions des personnages dans un style réaliste mais libre colle à la perfection à l’esprit qu’a installé Bendis. Mais ce qu’il y a de plus génial –à mon goût- chez Maleev, c’est son sens de la matière : il gratte, il trame, il solarise, il tache, et enfin il utilise des photos pour les retravailler en les insérant avec bonheur dans ses cases ; un ensemble de procédés qui engendre une richesse visuelle dont l’impact indéniable renforce encore plus la densité du propos. En parcourant les sept volumes déjà édités en France, on s’aperçoit que son dessin n’a cessé de s’améliorer, et l’on se prend déjà à regretter qu’il n’y ait plus que trois volumes à venir signés par ce formidable duo (Golden Age, Decalogue, et Murdock Papers). Il serait injuste de finir cet article sans parler de l’excellent travail de Matt Hollingsworth en ce qui concerne les couleurs, toujours en parfaite harmonie avec le scénario et le dessin.
Pour toutes ces raisons, le Daredevil de Brian Michael Bendis et Alex Maleev est bien plus qu’un chef-d’œuvre de bande dessinée de super-héros : c’est un chef-d’œuvre de la bande dessinée tout court.

Cecil McKinley

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