Delaf et Dubuc, « Les Nombrils », tome 1 : POUR QUI TU TE PRENDS?

Pour Richard Langlois, cette nouvelle série vedette qui vient de paraître chez Dupuis, réalisée par deux auteurs québécois, est mieux qu’une réussite : c’est une révélation !

 

 

Delaf et Dubuc racontent des mésaventures amusantes et touchantes dans lesquelles on retrouve une merveilleuse anthologie de gestes, de mots, parfois même d’intonations, qui révèlent les modes du moment, mais aussi en sourdine, le refus de ces modes aliénantes et éphémères. De là, découle une galerie de portraits très enlevés, qui évite la caricature facile, d’une jeunesse en pleine effervescence hormonale.

 

La couverture nous offre une excellente synthèse de cette nouvelle série. Dans un premier coup d’oeil, ce qui nous frappe, c’est une configuration classique du ménage à trois où il y a toujours une personne de trop. Vicky et Jenny occupent le centre de l’éclairage, elles sont les seules sous le feu de la rampe; elles se « prennent » pour les vedettes. Elle poussent Karine dans l’ombre, en se disant: « Pour qui elle se prend, cette fille pas comme nous autres ». L’arrière-plan se limite à trois casiers; un décor à peine esquissé et très stylisé. Nous sommes dans un lieu privilégié pour les confidences et les manigances. Un endroit qui sert de trait d’union, entre les classes pour les activités académiques et l’extérieur pour les activités familiales et sociales. Le titre POUR QUI TU TE PRENDS ?, sous forme de question, demande une réponse, éveille notre curiosité et nous force à participer, avant même de commencer la lecture de la première page.

 

Le succès actuel de cette série , en plein épanouissement , s’explique par une conception de personnages auxquels on s’identifie et avec qui on partage les péripéties quotidiennes et contemporaines. On nous plonge dans un monde où l’on privilégie l’enveloppe artificielle, le nombrilisme du bien paraître. Vicky est l’adolescente la plus superficielle, la plus sournoise, la plus chipie. Le ruban rouge avec une pointe sur sa tête suggère une petite flamme rouge feu; c’est vraiment l’allumeuse. Comme il n’y a pas de fumée sans feu, la chevelure frisée monte en boucane au-dessus de sa tête, pour achever le côté un peu satanique du personnage. Ses pantalons, noirs comme les ténèbres, sont d’un seul tenant avec les souliers aux pointes fines comme des aiguilles; qui s’y frotte, s’y pique. Il y a un côté direct et irresponsable de garçon dans son comportement de planificatrice de mauvais coups. Sa complice, Jenny, est celle qui se laisse influencer sans réfléchir. Sa longue chevelure rousse est plus décorative et plus neutre que celle de Vicky. Le petit chapeau mou et rond manque de piquant, sa couleur verte semble la refroidir. Elle possède un petit nez rond à la Bécassine qui l’humanise une peu, à l’opposé du nez pointu, retroussé et menaçant de Vicky. Ses souliers aux talons pointus connotent un peu de fétichisme, avec ses lèvres très charnues. Sa petite jupette semble une version plus moderne de la première héroïne de papier qui en porta: NATACHA. Ces deux complices ont en commun une grande gueule, fendue qu’aux oreilles, des vêtements sexy, des maquillages provocateurs et surtout un nombril décoré, une par un bijou et l’autre par un piercing. Leur piège à mecs se résume en trois directives: serrer les fesses, rentrer le ventre et sortir les seins.

 

Karine, un personnage qui semble secondaire, voir même tertiaire, est la vraie vedette de la série. Il est plus facile de s’identifier à cette anti-héroïne, comme perdante et victime dans une société déshumanisée et assujettie à la surconsommation. Elle est le souffre-douleur, mais tout ce qui lui arrive nous fait rire jaune. On est mal à l’aise pour elle, on souffre avec elle. Le manque de confiance de Karine la rattache à la majorité des filles de son âge. Son apparence physique la distingue de tous les autres personnages. Elle possède une figure ronde et plus étirée avec une chevelure de garçon: les seuls éléments féminins sont deux petites barrettes qui aplatissent les cheveux sur la tête. Son amoureux, Dan, a les cheveux plus long qu’elle et il a l’air plus féminin. Son nombril, à peine visible, est très discret. Elle porte un long pantalon bouffant qui cache presque entièrement ses souliers plats. Une mode vestimentaire dépassée, propre aux années 1970. Cet accoutrement lui donne une apparence de bouffon aux « Gros pieds », que l’on retrouve dans le dessin animé burlesque. Vicky résume bien le problème existentialiste de Karine lorsqu’elle dit : « Il y a une seule chose plus laide qu’une fille laide: une fille laide qui essaie d’être belle . » Il y a de quoi pleurer… Et lorsque Karine pleure, ses yeux se liquéfient complètement en larmes: un superbe et original effet graphique. C’est une fille très lucide, lorsque sa mère lui dit . « Ça va pas, ma belle fille ! », Karine s’empresse de la corriger: « Pas belle: gentille ! » Karine ne joue pas un simple rôle destiné à assurer le bon fonctionnement des gags. Elle possède ses zones d’ombres, de tendresse, de doute et des capacités d’étonnement, de souffrance, d’humiliation et d’indignation. Derrière ses vêtement d’une autre époque et dans son corps tubulaire, on sent un coeur battre.

 

Il y a dans le dessin de Marc Delafontaine une sorte d’instinct stylistique, une passion décisive pour l’économie des lignes souples et fluides. Les bras élastiques et spaghetti de Karine deviennent vite une signature graphique. Son dessin, établi dans un trait sûr et souple, cerne à merveille l’expression psychologique des visages et, dans des abréviations graphiques calculées, il renforce le mouvement dynamique des corps et des objets. En étroite collaboration avec sa scénariste-chromiste, il intègre les couleurs en les contrôlant dans des effets psychologiques, symboliques et narratifs. Maryse Dubuc possède plus qu’un talent pour l’écriture, elle a un véritable don. Son imagination débordante, bien encadrée par une écriture dépouillée, lui a permis de publier trois romans pour ados, deux romans pour enfants, des récits pour la revue de littérature de jeunesse J’AIME LIRE des éditions Bayard. Elle a conçu des personnages ( ici des héroïnes ) non traditionnels et originaux, vivants et hors des formules stéréotypés des BD courantes. La mécanique du gag est un art fragile et difficile où il est facile de tomber dans le piège des formules répétitives.

 

En tandem exemplaire, Delaf et Dubuc ont bien ciblé le lectorat des jeunes, autant les filles que les garçons. Les héroïnes évoluent et apprennent de leurs erreurs, ce qui les distinguent des stéréotypes à la mode dans la BD actuelle. Le milieu et le temps privilégiés, ceux des études, favorisent les situations cocasses et inattendues. Chaque petit épisode se résume en une nouvelle méchanceté envers Karine, de la part du duo Vicky et Jenny. Les deux auteurs pétrissent textes et dessins dans la même pâte pour modeler leurs personnages touchants, captivants et inoubliables.

 

Ils ne font pas que raconter un épisode de vie, mais ils explorent l’état d’esprit qui caractérise toute une jeune génération remplie de bonne volonté, d’imagination débordante, d’émotions souvent confuses et un goût certain pour toute forme d’aventures… dérangeantes. Vous découvrirez une série qui nuit gravement à la morosité quotidienne et qui s’attaque à toute forme d’ennui. Une lecture qui procure des bouffées de rajeunissement, si nécessaires dans notre monde adulte troublé et troublant.

 

Richard Langlois

 

Delaf et Dubuc, « Les Nombrils », tome 1, POUR QUI TU TE PRENDS?, éditions Dupuis, 2006

 

 

 

 

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