PLUS DE LECTURES DU 5 DECEMBRE 2005

Et voici encore 5 albums indispensables parus récemment : “ Le sourire du clown T.1 ” par Laurent Hirn et Luc Brunschwig aux éditions Futuropolis, “ Pin-up T.9 : Venin ” par Philippe Berthet et Yann aux éditions Dargaud, “ Hemingway ” par Jason aux éditions Carabas, “ Morris, Franquin, Peyo et le dessin animé ” par Philippe Capart et Erwin Dejasse aux éditions de l’An 2 et “ Klezmer T.1 : Conquête de l’Est ” par Joann Sfar aux éditions Gallimard.

 


Le sourire du clown T.1 ” par Laurent Hirn et Luc Brunschwig


Editions Futuropolis (13,50 Euros)


Après les remarquables albums de Blutch et de De Crécy, la réédition inespérée d’un livre essentiel de Tardi, et  en même temps qu’un très beau livre de croquis de voyages signé Jean-C. Denis, la parution de ce premier volet d’une trilogie efficace et empreinte de poésie, prouve l’éclectisme des choix opérés par les nouvelles éditions Futuropolis. Même si certains ne manqueront pas de dire que cet album exceptionnel, qui dresse un portrait réaliste des banlieues françaises, tombe à un moment plutôt opportun avec une actualité braquée sur les récentes émeutes, il est certain que la résurrection de ce label est plus que réussie. Epaulé par le scénariste Luc Brunschwig, ici en pleine possession de ces moyens narratifs et imaginatifs, le directeur littéraire responsable, Sébastien Gnaedig, a su, sans intellectualisme à outrance, nous proposer des œuvres fortes où l’émotion est omniprésente et qui peuvent toucher un public très large. Peut-être plus encore que sur sa précédente collaboration avec l’alsacien Laurent Hirn («Le pouvoir des innocents» chez Delcourt), Brunschwig a su installer une vraie ambiance, presque onirique, qui nous imprègne page après page, alors que les événements se précipitent et se coltinent au réel et au politique. Quant au dessin, il touche au somptueux, sublimé par des couleurs réalisées à l’aquarelle. Enfin, si les auteurs ont mis en scène des personnages forts (un clown triste et éducateur confronté à la violence, un jeune garçon traumatisé par le crime de sa mère, un curé, un journaliste…), le principal acteur, c’est la banlieue, devenue, à part entière, une entité vivante et active.


 


Pin-up T.9 : Venin ” par Philippe Berthet et Yann


Editions Dargaud (13 Euros)


Bon, OK ! Yann fait ici dans l’aventure exotique et on est loin du premier cycle (bourré de clins d’œil et de références cinématographiques ou bédéphiles) avec Poison Ivy, l’héroïne des strips que les soldats lisaient en pleine guerre du Pacifique. Pourtant, bâtissant son histoire sur un long flash-back et la ponctuant de séquences sous-marines totalement adéquates, notre scénariste (qui avait, jusque-là assez mal réussi sa reconversion dans la BD d’aventure pur jus), arrive à vraiment nous captiver, tout en rendant son personnage principal de plus en plus humain. Ici, notre ex-pin-up quitte Las Vegas et se réfugie à Hawaï pour se reconvertir en chasseresse de serpents aquatiques, ceci afin d’échapper à la mafia. N’oublions pas non plus l’excellent travail graphique de Philippe Berthet qui a tout à fait réussi certains passages (ah ! les scènes de tatouages !!!) en employant une mise en pages assez différente de celle qu’il avait pu utiliser jusque-là.


 


Hemingway ” par Jason


Editions Carabas (12,90 Euros)


Après s’être fait connaître dans toute la Scandinavie avec de nombreuses BD muettes en noir et blanc, le norvégien John Arne Saeterøy, plus connu sous le pseudonyme de Jason, a commencé à être publié dans le reste du monde, à partir de1999. Cinq ans après, tout en réutilisant incessamment ses personnages filiformes qui ont tous des têtes de chiens tristes et noirs, Jason a tenté l’expérience de la couleur avec l’aide expérimentée du coloriste Hubert, ceci afin de conquérir un plus large public. Alors que cette attitude lui a attiré les foudres de certains lecteurs et critiques trop sectaires, ces derniers devraient reconnaître, au moins, qu’il maîtrise parfaitement ses petites avancées vers le public populaire, en dosant humour et réflexions personnelles. Dans ce deuxième album réalisé pour Carabas (traduit par l’éditeur lui-même : Jérôme Martineau), Jason anime des personnages familiers de la littérature des années 1920 (Hemingway, Fitzgerald, Joyce, Pound, Gertrude Stein…) en leur donnant cette forme animalière qui est l’une de ses caractéristiques graphiques et en leur donnant un nouveau statut : celui de créateur de BD. Les histoires proposées par ces dessinateurs (ou scénaristes) sont régulièrement refusées par les éditeurs et ceux qui ont trouvé du travail sont très souvent en retard dans la livraison de leurs planches : c’est du vécu ! Voici donc (et j’ajouterais : «enfin»), l’album qui vous permettra d’appréhender l’univers intimiste et burlesque de cet auteur que l’on pourrait surnommer «le Trondheim norvégien» !


 


Morris, Franquin, Peyo et le dessin animé ” par Philippe Capart et Erwin Dejasse


Editions de l’An 2 (32 Euros)


Les rapports entre le cinéma et la BD ont souvent été évoqués dans divers ouvrages érudits sur le 9ème art, mais peu se sont particulièrement intéressés à ceux, pourtant encore plus évidents, entre le dessin animé et la BD. S’appuyant particulièrement sur le parcours des trois auteurs belges marquants des années 1940 à 1960 que sont Morris (« Lucky Luke« ), Franquin (« Spirou« , « Gaston« ) et Peyo (« Johan et Pirlouit« , « Les Schtroumpfs« ), deux passionnés du sujet ont analysé l’influence de l’animation sur leur travail. Ils nous démontrent, preuves historiques à l’appui, que c’est même l’une des principales explications de la modernité de leur trait. L’ouvrage, au format à l’italienne, est richement illustré et est écrit dans un style limpide. Enfin, il nous propose, en bonus, un DVD passionnant où l’on découvre de nombreux documents d’archives cinématographiques pratiquement inédits. Il est évident que des ouvrages sérieux de ce type font beaucoup plus pour la reconnaissance et le renom de la bande dessinée que n’importe quelle compilation d’articles fumeux ou même que certains pamphlets contestataires, extrémistes et totalement sectaires.


 


Klezmer T.1 : Conquête de l’Est ” par Joann Sfar


Editions Gallimard (15,90 Euros)


De plus en plus d’éditeurs généralistes s’intéressent désormais à la BD : après Actes Sud, Hoëbeke, Grasset, M6 ou Hachette Littératures, et en attendant Lito et Robert Laffont, c’est aujourd’hui le tour de Gallimard Jeunesse, avec la collection «Bayou». Cette dernière propose de grandes histoires lisibles par tous, et ceci dès l’adolescence. Quatre ouvrages inaugurent la collection, dont l’un signé Joann Sfar, lequel a été promu directeur de ce label auquel il a apposé, d’entrée, son identité. Identité que l’on retrouve dans ce flamboyant «Klezmer» (prévu en trois volumes) où son écriture graphique, ici remarquablement aquarellée, est plus désinvolte que jamais ! Comme la musique conceptuelle (et sémantique) yiddish du même nom, ce feuilleton, touffu et surprenant, est joyeux et nostalgique à la fois. Il nous raconte les pérégrinations de musiciens ashkénazes ambulants, dans la Russie des tsars. Ainsi, avec cette fable philosophique et historique (qui est aussi une analyse kabbalistique), le célèbre auteur du pourtant très séfarade «Chat du rabbin» remonte les fils des origines de sa famille, mais cette fois-ci, du côté maternel.


 


Gilles RATIER


 


 


 

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