PLUS DE LECTURES DU 5 SEPTEMBRE 2005

Du déluge d’albums BD parus pendant cette rentrée autant scolaire que littéraire, nous avons retenu 5 albums incontournables : “ Betelgeuse T.5 : L’autre ” par Leo aux éditions Dargaud, “ 3 ardoises ” par Benoît Springer et Séverine Lambour aux éditions Carabas, “ Les mauvaises gens : une histoire de militants” par Etienne Davodeau aux éditions Delcourt, “ Les champs d’honneur ” par Denis Deprez et Jean Rouaud aux éditions Casterman et “ Antoine Sèvres T.1 : Abyssus abyssum invocat ” par Alessio Lapo et Laurent Rullier aux éditions Humanoïdes associés.

 


Betelgeuse T.5 : L’autre ” par Leo


Editions Dargaud (9,80 Euros)


Chargée d’élucider le mystère d’un astronef ayant embarqué des milliers de jeunes gens à destination de la planète Bételgeuse, la jeune Kim retrouve l’équipe chargée de l’exploration de cet astre fascinant, dont la faune et la flore n’ont rien à envier à celle d’Aldébaran (titre général du premier cycle de ce chef-d’œuvre de la BD de science-fiction, lequel comprend également cinq tomes, parus chez Dargaud). Dans cet ultime épisode sur Bételgeuse, notre charmante héroïne va faire la connaissance d’un séduisant extraterrestre alors que l’auteur, déployant une imagination et une logique sans pareille, dévoile quelques informations sur la mantrisse, animal fabuleux qui accorde l’immortalité à certains êtres humains. En attendant un troisième volet (qui s’appellera «Antarès» et qui s’annonce aussi palpitant que ses deux prédécesseurs), n’hésitez pas à parcourir cette étonnante histoire d’anticipation écologique, laquelle a déjà conquis un large public. Rien d’étonnant à ce succès : le récit est complexe mais reste compréhensible à tout un chacun, les relations entre les différents protagonistes sont bien approfondis, les rebondissements sont nombreux et inattendus, les décors sont somptueux et attractifs, les animaux sont extraordinaires et pittoresques… Comme la narration est de plus en plus maîtrisée, s’accordant parfaitement avec le dessin sans fioritures, les univers fantastiques de Leo (auteur d’origine brésilienne) sont de plus en plus attachants !


 


3 ardoises ” par Benoît Springer et Séverine Lambour


Editions Carabas (13 Euros)


Les éditions Carabas diversifient leurs productions en lançant divers ouvrages brochés de fort belle facture, dans leurs nouvelles collections «Révolution» et «Réservoir». Cette dernière accueille un très intéressant recueil de trois nouvelles qui retracent trois meurtres du quotidien, et cet ouvrage fait partie des bonnes surprises de la livraison de rentrée. Ces histoires sociales de règlement de comptes, perverses mais qui se révèlent, finalement, assez banales, sont particulièrement bien narrées par une nouvelle venue (Séverine Lambour), laquelle s’attarde sur les personnalités de ces protagonistes tout en privilégiant l’aspect humain à l’enquête policière. Cependant, son style court, grinçant, acide, noir et efficace, n’a rien à envier à celui des grands auteurs de polars. Quant à Benoît Springer, il s’essaie à trois graphismes qui diffèrent totalement de ce qu’il a pu déjà faire sur ces séries phares («Terres d’ombre» ou «Volunteer») : il alterne ici divers outils ou techniques (pinceaux, lavis, crayons…). Audacieux et convainquant !


 


Les mauvaises gens : une histoire de militants” par Etienne Davodeau


Editions Delcourt (13,95 Euros)


Après son exceptionnel «Rural», Etienne Davodeau nous propose un nouveau reportage en BD. Ce dernier est basé sur les souvenirs de ses parents qui ont été syndicalistes, dans la région, réputée conservatrice, du Maine-et-Loire : un antagonisme étonnant qui a conditionné l’artiste engagé et exigeant qu’est devenu cet auteur récompensé récemment par le prix de libraires spécialisés, pour son excellent «Chute de vélo». Dans cet épais ouvrage de 180 pages en noir et blanc, c’est toute l’histoire des mouvements ouvriers de cette contrée, où l’autorité de l’Eglise et des patrons fait loi, qui nous est racontée. Dans ce vibrant hommage, tous les témoignages sont émouvants : qu’il s’agisse de celui de sa mère entrée à l’usine à l’âge de 14 ans et qui a su profiter des activités proposées par les Jeunesses Ouvrières Catholiques, de celui de son père qui va passer, sans ambages, du statut ouvrier à celui de professeur de lycée, ou encore celui de ce discret, mais dynamique, aumônier de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, qui avait assimilé les accélérations de l’époque (les années soixante) : un prêtre qu’Etienne Davodeau a retrouvé 40 ans plus tard. Le ton et la narration employés par ce dessinateur sensible, qui se met ici en scène, ne sont jamais lénifiants ni pénibles à lire. Au contraire, les différents flash-back et mises en abîme donnent un rythme enlevé à son documentaire, lequel en devient alors passionnant, à l’instar de ce qu’a pu faire un Michael Moore au cinéma !


 


Les champs d’honneur ” par Denis Deprez et Jean Rouaud


Editions Casterman (13,75 Euros)


Cette interprétation graphique du prix Goncourt 1990 (notons que c’est la première fois qu’un prix littéraire de cette importance est adapté en BD !) a bénéficié de la contribution de son propre créateur, Jean Rouaud, lequel a totalement réécrit son roman pour cette «aventure artistique». Si l’écrivain n’a pas encore complètement assimilé les techniques narratives du 9ème art, ses dialogues n’en demeurent pas moins parfaitement ciselés et se greffent habilement dans les images peintes du belge Denis Deprez, membre du Frémok (FRMK). Cet adepte d’une création artistique alliant vision personnelle et souci des réalités contemporaines, sociales, historiques ou culturelles, tout en explorant l’ensemble des relations entre le texte et l’image, avait déjà adapté «Le château» de Kafka, «Othello» de Shakespeare ou «Frankenstein» de Mary Shelley : il se renouvelle ici en pratiquant l’aquarelle d’une manière très originale.


 


Antoine Sèvres T.1 : Abyssus abyssum invocat ” par Alessio Lapo et Laurent Rullier


Editions Humanoïdes associés (10,46 Euros)


De plus en plus de dessinateurs européens s’inspirent des codes graphiques des mangas et des comics, comme le prouve, par exemple, nombre de séries aux Humanoïdes associés. En effet, le catalogue de ces derniers rassemble des graphistes de diverses origines (surtout transalpins) maîtrisant un trait où l’on sent la nette influence des BD asiatiques et américaines, laquelle converge vers un style universel ? La nouvelle collection «Dédales» (axée sur les polars historiques) n’échappe pas à cette tendance et, après les travaux de Bruno Brindisi, de Stefano Palombo et de Giuseppe Palumbo, voici un autre italien au trait «sans frontières» : Alessio Lapo. Malgré un choix discutable pour des couleurs un peu trop sombres et agressives, il épanouit ici son style caméléon, forgé chez Disney et chez Bonelli (les deux plus grands éditeurs italiens), et ce dernier convient parfaitement à l’atmosphère «Renaissance» qui enlumine les enquêtes de ce frère prêcheur dominicain, ordre qui tient de la Sainte Inquisition. Perméable aux nouvelles idées humanistes, le religieux itinérant délaisse cependant la théologie pour les sciences et dissimule bien des doutes sur sa foi et sa croyance en l’existence de Dieu… Laurent Rullier, connu par ailleurs pour avoir scénarisé les aventures de «Victor Levallois» pour Stanislas et adapté «Spirou», «Papyrus» et «Kid Paddle» en dessin animés, a renoué avec sa formation d’historien pour nous concocter un passionnant thriller se déroulant sous le règne de François 1er !


 


Gilles RATIER


 


 

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