« Tijuana Bibles, bandes dessinées clandestines 1930-1950″

Les éditions de La Martinière éditent, dans le style luxueux et soigné qui leur est habituel, un volume indispensable à toute personne intéressée par l’histoire de la BD, et qui ravira aussi nombres d’amateurs.

 

 

Avec une introduction enlevée du grand Art Spiegelman (auteur de renom habitué des polémiques), et de longues notices de Bob Adelman et Richard Merkin (tous deux critiques réputés de la Côte Est et personnalités du monde artistique new-yorkais), l’intérêt de l’entreprise semble acquis (la bibliographie annotée et les index qui closent l’ouvrage n’étant pas l’aspect le moins intéressant de l’apport des commentateurs). Rien n’empêche cependant de s’attacher d’abord à la lecture de ces 100 récits lestes jusqu’à l’irrévérence et grivois jusqu’à l’obscénité : chaque page correspond à une histoire en une planche noir et blanc que les commentateurs ont regroupé en quelques grands chapitres (personnages de bd, show business, mafia, etc.) avec la volonté de replacer ces productions sans prétention dans le contexte social et moral de leur époque, où plutôt de leurs époques devrions-nous dire, puisque les Tijuana Bibles ont continué à être produites pendant près d’une trentaine d’années.

 

            Leurs thèmes ? Le sexe bien sûr, dans sa composante la plus physique. Mais si le coït reste l’objet essentiel de ces brefs récits, la chute passe toujours par un trait d’humour, pique rarement cruelle et jamais vraiment méchante. Il n’y a de fait aucune malveillance réelle dans la mise en scène de ces personnages de papier à la sensualité frénétique.

 

            Les cibles privilégiés? Toutes les célébrités : héros de bd détournés de leurs chastes aventures (Betty Boop, toujours aussi naïve et affriolante, Mickey –and co–, Flash Gordon et quelques princesses, Popeye, Olive…et Wimpy…), les vedettes d’Hollywood (Laurel et Hardy, les Marx Brothers, Greta Garbo, Clark Gable, etc.), les truands (Al Capone, Jesse James), bref ceux dont on parlait alors (le boxeur Joe Louis, le musicien Benny Goodman), sans oublier les dirigeants politiques (Staline, Hitler, Mussolini, en attendant Gandhi).

 

            Quant au style, il doit son homogénéité relative au petit nombre de dessinateurs ayant produit les Tijuana Bibles. Ce qui n’exclut pas une certaine originalité et de réelles réussites ponctuelles, comme le signalent justement les commentateurs : « Pour un mode d’expression underground, les Bibles étaient souvent inspirées et informées » (p. 152) De fait, parcourir ce recueil suffit à se convaincre de la variété des choix graphiques et à la justesse (parfois) des saillies psychologiques.

 

            Cependant, l’expression artistiques n’était pas le but premier des auteurs, d’abord pressés de traduire leurs fantaisies érotiques et burlesques. Les Bibles offrent de ce fait un véritable répertoire de positions et de pratiques sexuelles. Mais sur ce plan, inutile de rechercher l’originalités et le raffinement : les créateurs en restent finalement aux déclinaisons sexuelles les plus connues, qu’il s’agissent de pratiques ou de fantasmes. On est proche de Rabelais et d’un certain naturalisme avec ces planches qui semblent animées, par delà la pauvreté répétitive des scénarios (invariablement traversés de femmes en chaleur et d’hommes improbablement membrés) et malgré la recherche de variations superficielles proprement pornographiques (positions, lieux, partenaires), d’une inaltérable joie de vivre.

 

            Ce très bel ouvrage s’inscrit ainsi dans plusieurs registres : à la fois évocation de la production américaine de l’entre-deux-guerres en matière de BD et recueil de matériaux servant à l’histoire de la culture populaire, c’est aussi un ouvrage polisson, à la vigueur paillarde et au réalisme gaulois.

 

            Crues, les scènes le sont assurément et firent à l’époque figure d’évocations pornographiques que seules la parodie et l’outrance parviennent aujourd’hui à atténuer. Mais ces petits récits croqués souvent à la va vite (et non sans un réel sens de l’efficacité et de la pointe finale), présentent à nos yeux une vitalité, alliée à une quasi naïveté, toute juvéniles. Pour notre époque gavée jusqu’à la nausée et l’obsession d’une pornographie « hard », fadement répétitive, formatée et froide, et pourtant poussée aux extrémités des plus répulsives, ces opuscules évoquent les fantasmes d’une adolescence exubérante et réductrice à la fois, toute obsédée par l’appel du sexe : ne soyons de ce fait pas surpris du souci récurent de la pénétration dans les poses les plus scabreuses et les lieux les plus inattendues. L’humour potache triomphe ici : au demeurant, cette production clandestine, exclusivement réalisée par des hommes, s’adresse en priorité aux jeunes mâles en mal de sexe et de délivrance, dans une Amérique accablée de contraintes puritaines et castratrices. Annonçant par bien des points la libération sexuelle des sixties, les Bibles prennent un soin particulier à briser tous les tabous : homosexualité, zoophilie, bacchanales, tout y passe et dans toutes les positions, avec une préférence jubilatoire pour le sexe oral. Malgré leur côté « catalogue des prouesses sexuelles » qui remise le kamasutra au rang de curiosités cérébrales pour esthètes compliqués, les Tijuana Bibles conservent une robustesse pantagruélique et une ardeur joyeuse qui prêtent à sourire plus qu’à s’offusquer.

 

            Rien de malsain finalement dans ces pages débridées. A peine note-t-on ici ou là de rares raffinements (un fouet, un lien) annonceurs des extravagants « bondage » de l’après guerre, marquée, au niveau de la bd adulte, par l’orientation vers un sado-masochisme aussi cruel que pudique, séparant avec soin douleur et sexe, vers lequel la censure intransigeante née d’une législation obscurantiste a poussé les dessinateurs. Une dizaine d’années plus tard, les comics underground feront sauter le carcan juridique, et les auteurs, nourris dans leur jeunesse des Tijuana Bibles désormais moribondes, sauront en retrouver le souffle, sinon le ton. Car une période a pris fin avec la guerre froide. Après un long déclin amorcé dès la fin de la Seconde guerre mondiale, les « Bibles de Tijuana » disparaissent au début des années 1960, emportées par la télévision et les revues comme Playboy.

 

            De ce parcours dans les productions polissonnes et truculentes d’une Amérique mal connue, véritable envers/enfer des décors hollywoodiens, on ressort goguenard et comme revigoré au spectacle de cette énorme farce libertaire et irrévérencieuse. On regrettera tout de même l’absence de traduction intégrale qui faciliterait la lecture ; absence en partie compensée, il est vrai, par un index précis de cet américain argotique et souvent à double sens qui fait le désespoir des étrangers. Ce léger bémol posé, on ne peut que louer l’intérêt, l’agrément et la richesse de l’ouvrage qui en fait un beau cadeau pour public averti.

 

 

 

Joël Dubos

 

 

 

Présentation et commentaire de Bob Adelman, Art Spiegelman et Richard Merkin, La Martinière, 160p, 35 euros.

 

Pour adultes

 

 

 

 

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