« Princess Jellyfish » T1 par Akiko Igashimura

Les séries telles que  » Genshiken  » ont permis de comprendre le phénomène Otaku(1). Ce qu’il est plus difficile d’envisager, pour nous occidentaux, ce sont les Otakus passionnés par autre chose que le manga. Pourtant,  » Pincess Jellyfish  » nous fait rentrer dans un monde où l’on peut être accro des trains, des poupées traditionnelles, des romans historiques et également des méduses. Oui, fans de ces choses visqueuses en majeure partie constituées d’eau et à l’intellect inversement proportionnel à ses capacités urticantes.

© Akiko Higashimura / Kodansha Ltd

Tsukimi Kurashita est donc une Otaku des méduses.

Colocataire de la résidence Amamizu à Tokyo, elle se qualifie, elle même, de fille moisie (Fujoshi). Ce terme peu reluisant lui convient portant parfaitement au début du manga. D’une timidité maladive, elle n’a d’yeux que pour cet animal gélatineux, vivant dans les océans. Sa passion date d’une visite à l’aquarium avec sa mère. Pour son mariage, elle lui a promis de lui confectionner une robe avec des froufrous semblables aux filaments des méduses : ces êtres étranges dont les tentacules, tel un ballet gracieux, forment un spectacle de toute beauté. © Akiko Higashimura / Kodansha Ltd

Raide dingue des méduses, Tsukimi ne peut que réagir le jour ou elle aperçoit, dans une boutique, deux méduses d’espèce différente dans un même aquarium. L’une va tuer l’autre, c’est dans la nature des choses ! Il faut intervenir, quel que soit le risque encouru : péripéties extrêmement drôles qui se terminent par l’apparition d’une superbe jeune fille, à mille lieues du physique de Tsukimi. Celle-ci sait s’habiller avec goût, se maquille comme il faut, a de bonnes manières et n’hésite pas à aborder les gens qu’elle ne connaît pourtant pas. Devant son charme naturel, le vendeur cède et Tsukimi emporte chez elle « Clara », la petite méduse qu’elle venait de sauver. De retour à la pension, épuisées, elles s’endorment simplement et c’est au réveil que Tsukimi a une grosse surprise : cette jeune fille n’est en fait qu’un beau garçon déguisé. En plus, ce n’est pas n’importe qui, c’est le fils d’un homme politique influent vivant dans le quartier. Le souci, c’est qu’aucun homme n’est toléré dans la résidence. Du coup, cela entraîne nombre de quiproquos et situations rocambolesques, pour notre plus grand plaisir.

© Akiko Higashimura / Kodansha Ltd

Il faut dire que les autres occupants sont eux aussi complètement déconnectés des réalités. Mayaya est déjà  » vielle « , elle a trente ans et n’as d’yeux que pour la série  » Les Trois royaumes « , roman historique chinois extrêmement célèbre au japon et adapté de nombreuses fois en animé, série TV, film et bien sur manga. Bamba est une accro des trains, elle est capable de monter dans un wagon sans avoir besoin de voyager, juste pour prendre place dans ces monstres de métal. Chieko collectionne les poupées traditionnelles japonaises en kimono, sa mère est la propriétaire de la pension. Jiji est peu loquace et sa passion concerne les hommes d’âge mûr, voire déjà décatis. Enfin, nous avons Mejiro Sensei, la seule personne qui travaillerait dans ce lieu. Elle est dessinatrice de Boy’s Love, ces mangas d’amour remplis exclusivement de garçons et destinés principalement aux jeunes filles. Sa particularité est d’être en permanence enfermé dans sa chambre et de ne parler à personne. Elle est un peu la mentore des lieux et quand une des colocataires a un doute sur une action à mener, elle écrit sa question sur un papier qu’elle glisse sous la porte de la mangaka. La réponse, souvent cinglante, ne se fait jamais attendre. Tous ces membres se complaisent dans cette vie oisive et ont développé une phobie pour le monde extérieur. De quoi rendre la plupart des situations burlesques et, ainsi, de développer la narration de l’histoire de manière parfois inattendue.

© Akiko Higashimura / Kodansha Ltd

Comme vous pouvez le comprendre,  » Princess Jellyfish  » n’est pas un manga ordinaire. Il utilise pourtant des poncifs du genre : la pension remplie de personnages incongrus, un groupe de personnes évoluant en cercle fermé, un secret pesant sur chaque protagoniste. Aidé par un sens certain de la narration, Akiko Igashimura a su renouveler ce genre d’histoires avec une touche de fantaisie particulièrement adaptée à notre époque.

© Akiko Higashimura / Kodansha Ltd

Ça n’est d’ailleurs pas un hasard si une série d’animation a été tirée de ce manga. Pour le moment, il n’existe que dix épisodes et un spécial qui sont déjà disponibles sur KZplay.fr. Le DVD étant annoncé courant 2012.

Comme son héroïne, l’auteur(e) de  » Princess Jellyfish « , Akiko Igashimura, est venu à Tokyo pour réussir dans le dessin. À 23 ans, elle avait déjà publié quelques planches et sent que son avenir d’artiste se trouve dans la capitale. Elle fréquente le gratin du show-business et se sert de ce monde pour promouvoir ses séries. S’inspirant de sa propre vie, elle transcende ses histoires avec des faits réalistes. Cela permet à  » Princess Jellyfish  » d’être sacré meilleur Shôjo manga de l’année 2010. Prix largement mérité, car il y a peu de chose à critiquer sur cette œuvre. Les dessins sont exceptionnels et loin d’être stéréotypés. Chaque personnage a son propre design et l’on est plus proche d’une diversité habituellement développée dans les shônen plutôt que dans les shôjo. Pourtant, le thème de ce manga le destine bien aux jeunes filles et s’intéresse à leur préoccupation quotidienne concernant leur look, leur relation avec leur corps ainsi que leur beauté intérieure comme extérieure.

© Akiko Higashimura / Kodansha Ltd

 » Princess Jellyfish  » c’est un huis clos complètement déjanté. Ce shojo devrait aussi bien plaire aux garçons qu’aux jeunes filles. Il va plus loin dans l’exploration du phénomène Otaku que la plupart des autres mangas plutôt destinés aux garçons. Ici, ces Geekette nous ouvrent les portes d’un monde souvent insoupçonné et involontairement hilarant.

Gwenaël JACQUET

(1) Otaku : Terme japonais désignant un fan extrémiste vivant reclus chez lui. La plupart du temps, sans emploi, il n’a de vie sociale qu’au travers de sa passion. Ce terme extrêmement péjoratif à l’origine s’est assoupli depuis quelque temps et désigne, maintenant, un fan à fond dans sa passion, mais pouvant, néanmoins, avoir une vie sociale. Ce terme peut se rapprocher du mot Geek aux USA.

 » Princess Jellyfish  » T1 par Akiko Igashimura

Édition Delcourt (6,95€)

ISBN : 978-2-7560-2621-3

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