Franz à Tintin (1ère partie)

À l’occasion de la sortie des intégrales du péplum « Jugurtha », dont deux tomes sont déjà parus aux éditions Le Lombard, penchons-nous sur la longue et très dense participation du dessinateur Franz à l’hebdomadaire Tintin(1) ; ceci afin de compléter les informatifs dossiers de huit pages (réalisés par Jacques Pessis) contenus dans ces deux recueils. Sachant que chacun regroupe quatre albums de cette série historique initiée graphiquement par Hermann (à partir de mai 1967) et scénarisée par le journaliste Jean-Luc Vernal, un passionné d’Histoire qui signait alors Laymilie.

 

Les premiers épisodes de « Jugurtha  » sont donc dessinés par Hermann(2) et sont publiés sous formes de maxi-chapitres dans Tintin, à coups de sept planches par numéro, du moins au début.

S’ils se veulent une version plus ou moins documentée de l’authentique vie de ce prince Numide qui finira sa vie dans les geôles romaines, les treize longs récits suivants(3), mis en images par Franz, à partir du n°11 de la version belge de Tintin, en 1976 (ou du n°39 français du 8 juin), jusqu’au n°108 d’Hello Bédé du 15 octobre 1991, n’ont plus grand-chose à voir avec le personnage originel.

Pour l’occasion, Jean-Luc Vernal, reprend son véritable patronyme afin d’inventer une autre destinée au protagoniste qui va explorer les steppes asiatiques et la savane africaine, avec sa charmante compagne Vania : « Mes rapports avec Jean-Luc Vernal sont bizarres et riches parce qu’ils reflètent l’affrontement de deux personnalités diamétralement opposées…  » (interview de Franz par Emmanuel Proust dans le fanzine Dommage Jeunes n°2 de mai 1982).

Franz, quant à lui, adopte un graphisme nerveux, pas si éloigné que cela de celui d’Hermann qui était encore, à cette époque, assez académique. En tout cas, cela tranche inévitablement avec quelques-unes de ses productions précédentes où il s’était essayé au style humoristique, usant d’un trait vif et précis, notamment sur la drolatique série moyenâgeuse « Korrigan » : trente et un récits de six à douze planches, chacun, scénarisés par Vicq et publiés à partir du n°28 de la version belge de Tintin, en 1971 (ou du n°1185 français du 15 juillet), jusqu’au n°37 du pocket Tintin Sélection, en septembre 1977 ;

à noter que les épisodes 1, 2, 4, 5 et 6 ont été repris dans un album broché, en noir et blanc, aux éditions Chlorophylle (en 1980) et qu’ils furent réédités, en couleurs et en cartonné, aux éditions P & T Productions (en 1997)(4)  : « Desclez est passé à la tête de Tintin et je n’ai pas su broncher. Il m’a forcé la main et il m’a dit : « Voilà, tu ne dessines plus « Korrigan  »…, tu reprends « Jugurtha  »  ! » Je lui ai répondu : «  Je ne veux pas de ce machin-là ! Je vais me casser la gueule avec !  ». Il m’a dit : « Si ! Tu le prends, parce que tu n’auras rien d’autre ! ». Bon, ben voilà ! Contraint et forcé, je m’y suis mis. J’ai entamé le premier « Jugurtha  » sans grande conviction.  » (interview de Franz par Claude Ecken dans Schtroumpf Fanzine n°30 de mai 1979).

Alors que Franz est donc obligé de se remettre au style réaliste(5), c’est pourtant sur «  Jugurtha  » que l’on peut voir son style évoluer, se bonifier et s’affirmer : notamment sur sa représentation des personnages féminins et des décors : « Je suis passé directement de l’humoristique au réalisme. J’avais le choix : ou bien je plagiais carrément Hermann en prenant son style, sa ligne, ou bien je prenais le cap opposé : et je suis parti dans un style à moi… Je me cherchais en dessinant… J’ai eu du mal pour faire deux albums, deux et demi même, jusqu’au moment où, par le plus grand des hasards, Jugurtha sauve une jeune fille dans «  La Guerre des sept collines  »…  » (interview de Franz par Claude Ecken dans Schtroumpf Fanzine n°30 de mai 1979).

Et cette série deviendra, petit à petit, l’un des piliers du journal Tintin, malgré quelques interruptions incompréhensibles : la fin de l’épisode «  Les Loups de la steppe  » restera inédite dans la version française (en 1978) et le récit suivant (« La Grande muraille ») n’y sera pas repris, du moins en France (mais il sera publié directement en album par le Lombard).

Enfin, les aventures de « Jugurtha  » connaîtront une longue interruption entre 1985 et 1991 : « Ça ne marchait pas du tout avec l’ancienne équipe du Lombard. D’autres auteurs ont aussi eu des problèmes, à l’époque. Je suis parti en Espagne en 1985 et j’avais rentré une dizaine de planches de « La Pierre noire  ». Les dernières ont été livrées après le départ de Rob Harren (le directeur du Lombard alors en place, ndlr)…  » (interview de Franz par Erik Kempinaire et Franz Van Cauwenbergh dans Rêve-en-Bulles n°8 de juin 1994).

Entre-temps, Franz va voguer vers d’autres cieux : dans le Charlie Mensuel des éditions Dargaud (avec « Thomas Noland  » scénarisé par Daniel Pecqueur, l’une de ses meilleures séries, injustement méconnue, qui fût publiée à partir de 1982),

aux Humanoïdes associés (avec l’original « Mémoires d’un 38  » écrit par Jean-Luc Fromental et José-Louis Bocquet, édité partiellement dans Métal Aventures et Métal Hurlant, dès 1984

; et, plus tard, en 1990, sous le label Alpen Publishers, avec la reprise de « Jerry Spring  » scénarisée par Festin, pseudonyme qui dissimulait José-Louis Bocquet secondé par Thierry Smolderen),

aux éditions des Archers (avec un album du jockey « Captain Tom  », en 1984),

dans le mensuel (À Suivre) des éditions Casterman (le temps d’un récit complet de trois planches intitulé «  Magical Mistery Tour  », en 1986),

chez Glénat (avec « Poupée d’ivoire  », le destin mouvementé d’une jeune femme, dans la Chine du IXe siècle, publié dans le mensuel Vécu, à partir de 1987),

aux éditions Blanco dirigées par Guy Leblanc, le fils de Raymond Leblanc le fondateur du Lombard (avec « Brougue  », une série d’anticipation réalisée à partir de 1989)

et chez Dupuis (avec l’adaptation, par Jean Amnestay, des romans de Paul-Loup Sulitzer, « Hannah  » et « L’Impératrice  », dans trois albums publiés entre 1991 et 1993)…

Plus tard, on le retrouvera aussi dans divers collectifs, où il exploitera, à nouveau, ses talents de dessinateur humoristique : aux éditions Vents d’Ouest (le tome 2 de « Brassens en BD  », en 1990), F.I.R. (« Rire c’est rire  », en 1995), Soleil («  Uderzo croqué par ses amis  », en 1996) et Pictoris (« Le Père Noël dans ses petits souliers  » ou « Chirac dans tous ses états  », en 1997) :

« J’ai refait quelques pages d’humour dans Tintin, il y a deux ans. Mais je trouve l’humour beaucoup plus difficile à écrire. Quand la rédaction me demande un récit complet sur tel ou tel sujet pour un numéro spécial, j’ai toujours l’impression que je ne trouverais rien. Je passe par des affres épouvantables et puis, quand l’idée arrive, je pleure de rire et je me roule par terre tellement je suis bon public – mon propre public en l’occurrence !  » (interview de Franz par Thierry Groensteen dans Les Cahiers de la Bande dessinée n°64 de juillet-août 1985).

Franz ne délaissera pas pour autant sa veine réaliste puisqu’il dessinera plusieurs autres albums d’aventures chez Dargaud (le western « Wyoming Doll  », dans la collection « Long courrier », en 1999), au Lombard (sept planches pour participer à la conclusion du récit commencé par Will avant son décès et scénarisé par Rudy Miel : «  L’Arbre des deux printemps », en 2000),

chez Delcourt (avec la série sur la flibuste « Compagnons de fortunes », en 2001)

et chez Glénat, pour son ultime travail : le dernier tome de la série « Le Décalogue  » scénarisé par Franck Giroud, en 2003.

Mais revenons donc aux prémices de la carrière du prolifique Franz Drappier, qui ne signera plus tard que de son seul prénom : « Auparavant, je mettais une journée pour faire une planche… Actuellement, il m’en faut trois… Auparavant, je dessinais… Actuellement, je travaille… Non pas que j’ai plus de difficultés à dessiner qu’avant, mais parce que l’intérêt peut naître et naît de problèmes qu’on prend plaisir à se poser…  » (interview de Franz par Emmanuel Proust dans le fanzine Dommage Jeunes n°2 de mai 1982) !

Né le 11 juin 1948 à Charleroi (dans le Hainaut, en Belgique), il va être profondément marqué par ses lectures de jeunesses ; notamment par celles du western « Red Ryder  » de l’Américain Fred Harman, traduit dans Spirou. Également passionné par les chevaux (depuis ses études au pensionnat de Binche), il passe son temps à dessiner et réussi même à vendre ses premières illustrations d’adolescent au Journal de Charleroi.

Il part alors étudier les arts plastiques à l’Institut Saint-Luc, avant de fréquenter les Beaux-arts de Mons. C’est en 1967, alors qu’il n’a pas encore son diplôme en poche, qu’il frappe aux portes des éditions du Lombard qui lui commandent deux illustrations pour un conte d’Yves Duval : «  Le Briquet de Hans Knopp » publié au n°28 de la version belge de Tintin, en 1967 (ou au n°981 français du 10 août).

Puis, il doit effectuer son service et illustre, à ses nombreux moments perdus, un petit journal qu’il crée lui-même : La Bombarde. Dégagé de ses obligations militaires, en 1969, il retourne voir les responsables des deux grands magazines illustrés belges de l’époque (Spirou et Tintin) qui l’accueillent à bras ouverts. S’il abandonne très vite les travaux qu’il réalise, à titre d’essai, pour l’hebdomadaire des éditions Dupuis (trois « Belles histoires de l’Oncle Paul » scénarisés par Octave Joly, en 1969 et 1970,

et deux épisodes de « Soliman le magnifique  » écrits par un certain Grégoire, en 1971 et 1972), il va entamer une longue et fructueuse collaboration avec « le journal des jeunes de 7 à 77 ans » !

C’est d’ailleurs dans Tintin qu’il publie sa première bande dessinée : « Léon l’esclave : quand le chemin de la liberté passe par l’estomac  », un récit complet authentique de six planches scénarisées par Yves Duval, au n°11 de la version belge, en 1969 (ou au n°1064 français du 20 mars).

Il s’en suivra trente-neuf autres « Histoires vraies  », toujours sur scénarios d’Yves Duval – relayé parfois par G. Novembre ( ?), André-Paul Duchâteau, Jean-Luc Vernal, Danny De Laet ou Vicq pour des sujets plus contemporains -, jusqu’en mai 1985 :

« J’ai continué à faire des histoires authentiques parce que ça me passionne. En travaillant à la commande, en changeant constamment de sujet, on apprend des choses et on élargit son registre graphique.

Moi, je voudrais être Çiva, avoir de nombreux bras pour faire des tas de choses en même temps. Quand on me propose une idée, je suis incapable de la rejeter, même si je suis débordé de travail.  » (interview de Franz par Thierry Groensteen dans Les Cahiers de la Bande dessinée n°64 de juillet-août 1985).

Dans le même registre didactique, Franz illustrera aussi deux albums historiques pédagogiques : (« Bruxelles, mille ans d’épopée  » (cinquante-sept planches scénarisée par Yves Duval et publiées aux éditions Casterman, en 1979)

et « 1830, la révolution belge » (trente-trois pages sur un scénario de Jean-Luc Vernal, aux éditions Le Lombard, en 1980).

Par ailleurs, notons que la plupart de ses récits ayant trait aux courses de chevaux seront compilés dans l’ouvrage «  Pur-sang », aux éditions Le Lombard, en 1985.

Après la publication de quelques-unes de ses premières publications historiques et réalistes, Greg, à l’époque rédacteur en chef du journal édité par le Lombard, lui propose d’intégrer son studio où œuvrent déjà Dany, Dupa, Turk, Bob de Groot, Hermann, Jean-Marie Brouyère, Vicq… Même s’il regrettera, ensuite, de ne jamais avoir directement travaillé avec Greg dans Tintin, Franz refuse sa proposition : « Parce que je n’aime pas avoir quelqu’un derrière mon épaule qui me dise ce que je dois faire… Mais Greg était un vrai rédacteur en chef. Il m’a appris toutes les règles essentielles du dessin réaliste alors que, lui-même, ne pratiquait pas ce genre.  » (interview de Franz par Thierry Groensteen dans Les Cahiers de la Bande dessinée n°64 de juillet-août 1985).

C’est pourtant Greg qui lui susurre de se lancer dans l’humour et qui demande à Vicq de lui écrire les amusantes mésaventures du jeune cavalier errant «  Korrigan  » : « Quand on est un dessinateur débutant qui se farcit Vicq et qu’on ne renonce pas à la BD, on peut continuer. Moi, je me suis farci Vicq pendant trois ou quatre ans… Je connais le métier, monsieur ! Croyez-moi, monsieur…  » (interview de Franz par Claude Ecken dans Schtroumpf Fanzine n°30 de mai 1979) « J’ai vraiment appris sur le tas. Avec quelques années de plus, cela aurait pu donner quelque chose de plus intéressant. Surtout que la collaboration avec Vicq n’était pas des plus tranquilles. Greg m’avait fait un super-cadeau en me refilant Vicq comme scénariste ! ? Mais bon, c’était formateur…  » (interview de Franz dans le fanzine Tout Bulle or not to Bulle n°4 du printemps 1997)…

Gilles RATIER pour bdzoom.com

 

(1) Pour en savoir plus sur Franz, vous pouvez consulter les n°252, 449, 451, 494, 546 et 677 du Nouveau Tintin (entre 1980 et 1987), le n°178 du 16 février 1993 d’Hello Bédé et, surtout, les magazines Schtroumpfanzine n°30, Les Cahiers de la BD n°64, Pilote/Charlie n°15, Vécu n°30, Rêve-en-bulles n°8, La Lettre de Dargaud n°16 et n°30, Samizdat n°166, Dommage Jeunes n°2, Tout Bulle or not to Bulle n°4, La Lettre n°70, Vécu (NS) n°34 et n°35, Bo Doï n°40, Pavillon Rouge n°16 et n°21, Hop ! n°96 et 124 (avec une biographie et une bibliographie très détaillée qui nous a bien servi pour écrire cet article), [dBD] n°17 et Papiers Nickelés n°1.

Mais vous pouvez aussi lire la bande dessinée de quatre planches concoctée par son confrère Dino Attanasio et publiée au n°338 (du 26 février 1982) de Tintin  : « Franz, le cavalier dessinateur  » !

(2) Les treize épisodes de « Jugurtha  » dessinés par Hermann, comportant chacun entre quatre et huit planches, ont été publiés dans Tintin jusqu’en juillet 1970 et ont été repris en deux albums, brochés en noir et blanc, publiés d’abord par les éditions RTP (du fanzine Ran Tan Plan d’André Leborgne) en 1975, puis par Le Lombard, en couleurs et cartonnés, en 1977.

(3) Il existe aussi plusieurs histoires courtes de « Jugurtha  » qui n’ont jamais été reprises en albums ! L’une d’entre-elles est parue dans le trimestriel Super Tintin qui ne proposait que des récits complets :  « La Pensée mouette  » (six planches dans le n°35 de décembre 1986).

Enfin, trois autres correspondaient à des animations pour le journal : « Les Auteurs rencontrent… » (deux planches pour le n°329 du 24 décembre 1981),

une planche contribuant au cadavre exquis « L’Agent spatial  » (au n°554 du 22 avril 1986) et « Quelque chose a changé » (deux planches pour le n°580 du 21 octobre 1986, un spécial anniversaire). Feront-elles partie de l’intégrale en cours ? Nul ne le sait encore !!! On peut aussi se poser la même question pour la seizième et ultime grande aventure de ce héros musclé, laquelle fut dessinée par Michel Suro (toujours sur scénario de Jean-Luc Vernal, mais publiée aux éditions Soleil), en 1995 !!!

(4) Outre «  Korrigan  », Franz dessinera aussi, dans le même style comique, trois récits complets pour Tintin dont il est le scénariste : « Les Croisades  » (quatre planches publiées au n°322 du 6 novembre 1981), « Un tube de miel  » (trois planches publiées au n°351 du 28 mai 1982) et « Faut pas laisser le lin seul, il se froisse et ça le chiffonne  » (trois planches publiées au n°389 du 22 février 1983).

(5) Franz satisfera aussi son goût pour la parodie et pour une certaine forme d’humour, quelques années plus tard, dans des animations pour le journal Tintin comme les deux planches hommages à la série «  Bob et Bobette  » de Willy Vandersteen publiées dans le n°316 du 25 septembre 1981,

celle à la série «  Buddy Longway » de Derib dans le n°334 du 19 janvier 1982, celles pour les collectifs « Le Jugement de dieu » (hommage à « Ric Hochet  », au n°528 du 22 octobre 1985)

et «  L’Agent spatial  » (cadavre exquis mettant en scène « Lester Cockney », au n°546 du 25 février 1986) ou encore la page «  L’Île déserte de Franz » au n°327 du 11 décembre 1981.

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