« Rocketeer » par Dave Stevens, etc.

Cette semaine, le chef-d’œuvre de Dave Stevens dans une sublime réédition, et deux comics qui valent le coup d’œil si le cœur vous en dit…

« Rocketeer » par Dave Stevens

« Rocketeer » ! Yeah ! La sortie de cet album chez Delcourt est l’un des vrais événements de cette rentrée comics – à plus d’un titre. La toute première raison est que « Rocketeer » est un vrai petit bijou, une œuvre qui a marqué les esprits, cultissime pour beaucoup. Il faut dire que le graphisme impeccable de Dave Stevens a fait tourner bien des têtes, et que la brièveté de la série (en tout et pour tout deux aventures principales) a participé au mythe… tout autant que le malheureux décès de l’auteur en 2008 qui a anéanti tout espoir de lire une suite réalisée par ce brillant et discret dessinateur. La présente réédition a de telles qualités que vous ne pouvez pas passer à côté. Si vous ne connaissez pas « Rocketeer », alors vous êtes des petits veinards, car les meilleures conditions sont réunies au sein d’un album élégant : les deux aventures de Rocketeer sont restaurées et proposées dans leur intégralité, et l’album se clôt sur une galerie de couvertures bienvenues. Si vous êtes déjà fan de « Rocketeer » et que vous possédez l’édition de la première aventure parue en 1985 chez Albin Michel (ou sa réédition de 91 chez Glénat-Comics USA ainsi que sa suite en 96 chez le même éditeur), alors vous devez aussi acheter cette réédition. Impérativement. Ou alors vous n’aimez pas vraiment Dave Stevens.

En effet, contrairement à ces précédentes éditions, la netteté du rendu des planches y est très supérieure, rendant vraiment hommage au trait unique de Stevens, et, cerise sur le gâteau, la mise en couleurs a été totalement refaite par la très grande coloriste Laura Martin : l’un des grands intérêts de cette édition. Car Laura Martin (dont le talent n’est plus à démontrer, ayant déjà magnifié bien des œuvres) nous livre un superbe travail chromatique, réinvestissant le trait de Stevens comme jamais, lui redonnant vie après des mises en couleurs antérieures parfois empiriques… Afin que vous vous rendiez bien compte de cette véritable renaissance de « Rocketeer » grâce à Laura Martin, je vous propose de regarder les deux planches ci-dessous. À gauche : les couleurs des anciennes éditions françaises. À droite : l’édition Delcourt. Do you understand ? That’s great !!!

« Rocketeer » nous raconte les aventures de Cliff Secord, aviateur dans un cirque volant, qui devient par hasard un super-justicier après la découverte dans un hangar d’un prototype de réacteur miniature. Cette fusée dorsale (qui semble appartenir à Howard Hughes) attire toutes les convoitises, jusqu’aux plus dangereuses puisque nous sommes en 1938 et que la menace nazie enfle. Cliff Secord est impulsif et caractériel, et ce n’est pas sans difficultés qu’il va garder le mini-réacteur afin de continuer à jouer au héros… malgré lui ? Épaulé par Peevy, un vieux mécano débrouillard et réaliste, Cliff va vivre des péripéties hautes en couleurs qui rappellent les meilleurs récits d’aventures fantastiques de l’Âge d’Or. « Rocketeer » est un vibrant hommage aux années 30 et 40, à leurs pulps et leurs serials peuplés d’héroïnes sexy, de héros baroques et de vilains gangsters, entre polar et SF. On pense bien sûr au fabuleux serial « Rocket Man » de Fred C. Brannon (36 épisodes réalisés entre 1949 et 1952 pour Republic Pictures). L’esthétique et le découpage dynamique de Dave Stevens, son style glamour et son sens de l’humour font de « Rocketeer » un spectacle parfait, proche de la jubilation générée par un autre hommage à cette époque : « Indiana Jones ». On notera que de nombreux dessinateurs ont assisté Stevens sur le « deuxième épisode new-yorkais », et pas des moindres : Art Adams, Geof Darrow, Gary Gianni ou Michael Kaluta, pour ne citer qu’eux. Il en découle un style moins souple que dans la première aventure (où l’on retrouve Jaime Hernandez en assistant), mais cela n’amoindrit en rien la beauté intrinsèque de l’œuvre, lui donnant plutôt une nouvelle impulsion.

Comment ? J’ai oublié quelque chose ? Oui, vous avez raison. Il y a un autre élément primordial, dans « Rocketeer ». Un personnage de choix sans qui « Rocketeer » ne serait pas « Rocketeer ». Une véritable bombe sensuelle. Un cataclysme. L’érotisme incarné. L’époque évoquée dans « Rocketeer » est aussi un âge d’or de la pin-up. Pour donner une fiancée digne de ce nom à Cliff Secord, Dave Stevens n’y est pas allé par quatre chemins, puisqu’il a choisi rien de moins que la Queen of Pin-up : j’ai nommé la pétulante, la provocante, la fascinante Bettie Page (ici prénommée « Betty »). Le style de Dave Stevens n’a pas besoin de la gent féminine pour être glamour : il l’est au-delà du sexuel. Mais lorsqu’il se met à dessiner Betty, alors le glamour atteint des sommets. Son interprétation de cette coquine impétueuse est une réussite totale, sur le fond comme sur la forme. Drôle, tendre, fragile, impulsive, perverse, sous le pinceau de Stevens elle crève l’écran et hypnotise n’importe quel œil en état de marche. Certes, le dessinateur Jim Silke avait donné une belle version de Miss Page, mais les dessins de Betty par Dave Stevens sont une véritable déclaration à la belle, dignes des plus grandes pages du good girl art. Avec Betty, « Rocketeer » acquiert sans réserve la réputation d’œuvre glamour culte.

Vous l’aurez compris, cette nouvelle édition est tout simplement incontournable, d’autant plus que cette œuvre était indisponible depuis une quinzaine d’années et qu’elle comble donc un manque certain. C’est une immense satisfaction de pouvoir admirer à nouveau le merveilleux trait de Stevens dans toutes ses nuances, de pouvoir enfin ausculter son style en détails, et de redécouvrir fébrilement Bettie Page en esthète confirmé, tout ceci sublimé par la palette plus qu’inspirée de Laura Martin… Un must!

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« A God Somewhere » par Peter Snejbjerg et John Arcudi

Mon ressenti sur ce comic est assez flou… Comme un rendez-vous manqué ; et le manque est cruel, car le potentiel est beau. John Arcudi et Peter Snejbjerg nous offrent un récit intéressant et des dessins souvent très chouettes, de belles ambiances, mais malgré ses qualités intrinsèques l’œuvre semble s’arrêter au factuel sans jamais vouloir creuser ce qu’elle exprime. Pourtant, le nombre de pages le permettait, et l’on aurait alors pu lire une création d’une grande profondeur. Certes, les critiques semblent assez unanimes et Mignola dit de « A God somewhere » que c’est selon lui « l’approche la plus humaine qu’on ait jamais réalisée sur une histoire de super-héros », mais plus humaine ne veut pas pour autant dire la meilleure… Loin de moi l’idée de vouloir dire de mauvaises choses sur cet album, au contraire, car le sujet est intéressant et Snejbjerg excelle parfois (comme pour le dessin de la peluche de la petite fille), mais il y a vraiment une déception face au traitement en surface d’Arcudi.
Pour une raison inconnue, le héros devient un super-héros, puis « quelque chose » d’encore plus puissant… Un dieu ? En tout cas, son entourage et le monde entier vont avoir affaire à une tout autre personne, désormais… Au sein de cette problématique sur la valeur et la nature réelles du bien et du mal, de l’humanité, l’auteur se borne à égrener les faits, presque de manière inaliénable, comme si nous ne pouvions rien faire, comme si nous ne pouvions pas comprendre, de toute façon. Si c’est bien l’optique choisie par Arcudi, il aurait dû pousser ce postulat encore plus loin afin d’accéder au bout de son discours. Peut-être ai-je trop lu ce comic dans l’attente d’une finalité, d’une compréhension… Il m’en reste tout de même un sentiment positif grâce aux différents caractères des personnages qui sont joliment abordés, ainsi qu’à quelques scènes très sombres, très fortes, nous parlant tout au fond. Une œuvre contrastée, donc, à découvrir…

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« The Authority : L’Année perdue » T2 par Brandon Badeaux, Jerry Ordway, JJ Kirby, Michael Lopez, David Williams, Kelsey Shannon, Grant Morrison et Keith Giffen

Cette « Lost Year » n’est pas ce que je préfère de Morrison ni de « The Authority ». Mais la chose reste plus qu’agréable à lire, et réserve tout de même quelques belles surprises. Cette « année perdue » équivaut au temps passé par la super-équipe dans la Plaie où leur Porteur s’est perdu… Ils errent de monde parallèle en monde parallèle, espérant enfin rentrer chez eux mais ne tombant que sur des Terres alternatives où leurs doubles s’avèrent insupportables. Ce second volume clôt l’aventure avec beaucoup d’énergie et d’humour. Cet arc est une potacherie expérimentale où Morrison s’amuse à reprendre ces personnages massifs en les déstabilisant et en jouant avec leurs nerfs. C’est sympa, surtout que Morrison a écrit le scénario avec Keith Giffen. Mais l’un des grands intérêts de l’album est graphique, à l’instar du premier volume que j’avais chroniqué ici même et où j’avais mis en avant la belle esthétique de Jonathan Wayshak : http://bdzoom.com/spip.php?article5112. Ici, c’est Brandon Badeaux qui retiendra notre attention, dans un style raffiné où les peaux recouvertes de rosiers en arabesques nous offrent de très belles sensations visuelles et sensuelles, grâce évidemment au remarquable travail chromatique de Jonny Rench.

Cecil McKINLEY

« Rocketeer » par Dave Stevens Éditions Delcourt (17,50€)

« A God Somewhere » par Peter Snejbjerg et John Arcudi Éditions Panini Comics (18,00€)

« The Authority : L’Année perdue » T2 par Brandon Badeaux, Jerry Ordway, JJ Kirby, Michael Lopez, David Williams, Kelsey Shannon, Grant Morrison et Keith Giffen Éditions Panini Comics (13,00€)

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