« The Boys » T11 et « DMZ » T9

Lorsqu’une série est bonne et le reste, il n’y a aucune raison d’arrêter d’en parler. C’est bien le cas avec « The Boys » et « DMZ » qui tiennent toujours leurs promesses au bout d’une dizaine de volumes…

« The Boys » T11 (« Les Innocents »)

Ce onzième volume de « The Boys » est un très bon cru. Tragi-comique et outrancier, comme d’habitude, mais bénéficiant d’un Garth Ennis plus humaniste que jamais. Son regard mordant et son goût de la provocation restent intacts, mais il n’hésite plus à se montrer tendre et compassionnel, que ce soit envers le P’tit Hughie et sa p’tite chérie, ou bien l’équipe de super-héros qui apparaît dans ces pages, aussi ridicule que touchante. Un événement de poids survient à ce stade du récit, puisque Butcher découvre que la petite amie du P’tit Hughie n’est autre que Stella, l’une des Sept – c’est-à-dire un membre de l’équipe de super-héros agissant sous la houlette de Vought-American, rien de moins que l’ennemi à abattre. P’tit Hughie serait-il un agent double, un traître, une taupe ? C’est ce que Butcher redoute, ne sachant pas qu’Hughie ne sait pas qui est réellement sa chérie. À ce petit jeu du « je ne sais pas qu’il ne sait pas », notre équipe des P’tits Gars va s’enfoncer rapidement dans un sac de nœuds qui risque de faire de gros dégâts, surtout que Butcher prend l’initiative de réagir sans consulter les autres membres du groupe, prenant des décisions qui pourraient s’avérer désastreuses. Afin de tester l’intégrité d’Hughie, il va envoyer celui-ci sur une pseudo-mission improbable : surveiller les Super Pépère, une équipe de super-héros aussi gentille et innocente que catastrophique et inefficace. J’en profite pour réaffirmer le petit bémol que j’éprouve en lisant les traductions de Nikolavitch, à mon avis très surestimées car très inégales et ne méritant pas cette réputation intouchable, consensuelle et politiquement correcte. Je sais qu’il ne faut surtout pas dire de mal de Nikolavitch, mais franchement, « Super Pépère », c’est nul, moche, et cela ne colle vraiment pas à l’identité de cette équipe plus naïve que « pépère ». Il me semble que « Super Duper » peut se traduire bien autrement, et « Super Trop Top » aurait été plus en accord avec l’intention d’Ennis, en adéquation avec la nature de cette équipe qui – effectivement – se trouve trop chouette, trop sympa, trop super super classe les amis on vous aime. Rien à voir avec des pépères. Mais bref. Y en a marre des réputations qui tiennent sur la réputation et non le travail effectif. Si un traducteur a quelque chose à dire sur ma remarque, qu’il n’hésite pas à me remettre vertement à ma place, j’adore ça.

La lecture de ce onzième volume est délectable, on s’y amuse beaucoup tout en étant pris par le postulat d’Ennis et la sensibilité qu’il fait bien de ne point éteindre face à tant de provocations. En même temps qu’Hughie et Stella concrétisent de plus en plus leur histoire d’amour, cette dernière hésite à révéler à son p’tit chéri qui elle est vraiment, et ce qu’elle a fait pour devenir membre des Sept. Hughie, lui, cherche à outrepasser ses peurs pour assumer pleinement ce qu’il ressent. Le Français prend soin comme jamais de la Fille. Et la Crème veille sur Hughie afin que les initiatives de Butcher à son encontre ne dérapent pas. Enfin, Ennis aurait pu aborder les Super Duper de manière très cynique et destructrice. Au lieu de ça, il nous dresse un portrait édifiant qui – malgré des situations scabreuses, pathétiques, dégradantes et à hurler de rire – ne peut qu’engendrer une vraie compassion, une vraie tendresse pour ces jeunes super-héros quelque peu déficients mentalement, inadaptés au point de ne pas réussir à faire descendre un chat d’une branche d’arbre comme le ferait n’importe quel pompier de base. L’une n’arrive pas à comprendre que son pouvoir de passer à travers les murs à disparu et se retrouve avec des cocards et de multiples blessures à force de se fracasser contre les parois, l’autre est si gros qu’on doit lui chercher le « zizi » afin de l’aider à faire la petite commission, sans parler du syndrome de Tourette ou de la phobie des slips géants dont souffrent d’autres membres… Tout un programme ! Avec le temps, « The Boys » acquiert de la profondeur et de l’humanité sans jamais se départir de son outrance naturelle, et c’est tout ce qu’on pouvait espérer d’une telle série. Alors, à ceux qui ne connaîtraient pas encore cette œuvre et qui ont envie de lire un comic super-héroïque totalement décalé et prompt à la critique de son propre terreau, je ne peux que conseiller de le découvrir et de s’y plonger sans aucune appréhension, ils en auront pour leur argent !

« DMZ » T9 (« Cœurs et esprits »)

Il se passe beaucoup et peu de choses, dans ce nouveau volume de « DMZ ». Il faut dire que le contexte est si intense qu’il ne permet pas de multiples rebondissements, et Brian Wood se devait de s’arrêter un peu pour poser les choses. En effet, c’est un véritable cataclysme qui point à l’horizon depuis que Parco Delgado – élu démocratiquement pour gouverner la DMZ – a annoncé qu’il détient une arme nucléaire… et compte se servir de cet état de fait pour peser sur l’équilibre politique du pays et défendre la DMZ contre ceux qui voudraient l’attaquer de quelque manière que ce soit. Une bombe nucléaire, c’est tout de même autre chose qu’une caisse de flingues, et le monde prend peur, craignant que l’équilibre géopolitique de la région – déjà très précaire – devienne encore plus instable, menant à des tensions difficilement résorbables… Matty Roth s’étant mis du côté de Delgado, le voici donc aujourd’hui avec ce poids supplémentaire sur les épaules, et un vrai problème de conscience qu’il doit assumer et légitimer par les actes. Un dilemme de plus pour notre héros qui décidément ne coule pas des jours tranquilles à Manhattan… Il sortira même de cette aventure complètement désabusé, effaré et détruit humainement, devant faire face comme jamais aux conséquences de ses décisions.

Après un huitième volume chorale où Brian Wood nous offrait une sorte de pause afin de mieux connaître certains protagonistes de la DMZ, ce neuvième opus reprend le fil des « Pouvoirs de la guerre » à un train d’enfer, nous entraînant dans une nouvelle ère, celle du pouvoir et de la dissuasion armée totale. Il n’est plus question de combats intra-muros mais bien d’une ouverture au monde sous le sceau de la peur et de la violence en devenir, à un niveau inconnu jusqu’alors. Too much ? Peut-être. Néanmoins, l’insertion de cette dimension nucléaire au sein du récit exprime au mieux la folie des hommes et comment les choses peuvent dangereusement dégénérer lorsqu’un conflit armé existe. Comme le dit si bien le réalisateur Morgan Spurlock dans sa préface, « DMZ » met à jour ce que beaucoup d’Américains ressentent au fond d’eux, entre indignation, peur, espoir et résignation face à l’attitude politique des États-Unis quant aux guerres menées à l’extérieur pour éviter l’embrasement interne. Une fois l’album refermé, on sent que « DMZ » est à un tournant de son histoire, que les choses ne seront plus jamais pareilles et que les cartes risquent d’être violemment redistribuées. On attend avec impatience le prochain volume afin de savoir si nous sommes réellement au bord du gouffre… ou si le gouffre nous a déjà absorbés dans son néant destructeur. À suivre, donc…

Cecil McKINLEY

« The Boys » T11 (« Les Innocents ») par Darick Robertson, John McCrea et Garth Ennis
Éditions Panini Comics (13,00€)

« DMZ » T9 (« Cœurs et esprits ») par Riccardo Burchielli et Brian Wood
Éditions Panini Comics (13,00€)

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