« Sur la route de Banlung » par Vink et J. Rochel

Sous-titré « Cambodge 1993″, « Sur la route de Banlung » se démarque de tous les albums abordant ce pays en évoquant, non pas les années terribles liées aux massacres des années 70, mais l’après Khmers Rouges. Tout le monde a en mémoire ce que ces derniers, dirigés par Pol Pot, ont imposé à leur pays et à leur population, comment 1 million de Cambodgiens a été sacrifié sur l’autel d’une « société socialiste dans les champs »… des champs d’horreur ! Afin de créer un nouveau peuple et des hommes nouveaux, les Khmers rouges supprimèrent alors toutes les libertés, bannirent la culture, déshumanisant à outrance et imposant une tyrannie sans précédent.

En 1978, les Vietnamiens franchissent la frontière et viennent mettre fin à ce génocide à la suite duquel certains procès se tiennent actuellement. La République populaire du Kampuchéa est née. Tout est à reconstruire, notamment la démocratie. De ces années de guerre civile qui précèdent l’éradication des individus jusqu’à l’après Pol Pot, où des conflits frontaliers persistent, le pays est plus que désorganisé. C’est à l’ONU qu’incombe en 1991 de restaurer la paix et des élections libres. C’est là que commence l’album avec, en « guest star », un membre de l’UNTAC (United Nations Transitional Authority in Cambodia), Jacques Rochel, celui-là même qui co-scénarise le récit avec Vink.

Nous sommes dans le Nord-Est du pays, dans la province natale de Pol-pot et du mouvement des Kmers Rouges dont les sympathisants n’ont pas tous disparu par miracle. L’album est la chronique de ces missions de l’ONU qui permettront d’installer les conditions favorables aux élections : 80 % iront voter en mai 93 ! Parallèlement aux démarches et aux opérations administratives, la vie cambodgienne est présente presque partout, Vink veillant à représenter les scènes de rue ou les échanges intercommunautaires. Ce qui aurait pu n’être qu’un « journal de campagne » est heureusement doublé de deux intrigues : d’un part, la trame liée à l’enfant autiste de Jacques dont il suit par téléphone les difficultés; d’autre part, la mise en place d’un complot, de sorte que cette évocation politique se nourrit de la vie populaire et d’éléments familiaux qui la rend sensible et attachante. Graphiquement, Vink, l’auteur des séries « Le Moine Fou » et « Les Voyages d’He Pao« , a confié son travail de couleurs à Hubert pour se consacrer totalement au traitement réaliste et crayonné des personnages. Il ne s’est autorisé que deux peintures pleine page et une quatrième de couverture, superbes. A noter qu’un dossier photographique complémentaire éclaire le contexte de cette production.

Pour compléter cette découverte, il faut se procurer les deux albums que Séra à consacrés à l’histoire cambodgienne : « L’eau et la terre – Cambodge 1975-1979 » (Delcourt, 2005), qui traite des destins de ceux qui se sont retrouvés sur les routes quand les Khmers rouges ont brutalement chassé les populations des villes (Séra était alors lycéen, au Cambodge). Avec « Lendemains de cendres : Cambodge 1979-1993″ (Delcourt, 2007), il évoquera l’après Pol Pot, en 1978 avec l’histoire de deux frères que tout oppose. Séra avait déjà mis en images ce monde fait de cris, de douleurs et de morts dans « Impasse et Rouge« , publié chez Rackham en 1995 et réédité chez Albin Michel en 2003.

Signalons d’ailleurs « L’Année du lièvre. 1, Au revoir Phnom Penh » (cf. notice L@BD), sorti récemment (Bayou, 2011) où Tian évoque lui aussi l’histoire de sa famille pendant la dictature. Dans les productions récentes, traitant du Cambodge, signalons encore : « Fête des morts » (cf. notice L@BD), sur le tourisme sexuel, et « La Colline empoisonnée » (cf. notice L@BD), sans oublier les deux tomes d’ »Enfant soldat » (cf. notice L@BD).

Alors, bon voyage…

Didier QUELLA-GUYOT (L@BD et blog)

« Sur la route de Banlung » par Vink et Jacques Rochel
Éditions Dargaud (14, 95€)

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