« Tina Modotti » par Ángel de la Calle

Quel magnifique album, que ce « Tina Modotti » d’Ángel de la Calle récemment paru chez Vertige Graphic ! Assurément l’une des très belles surprises de cette année 2011, qui mérite toute notre attention… Un ouvrage d’une rare intelligence, profond et exigeant, libre et passionné. À lire absolument.

Lorsque j’ai montré cet album à Jean-Pierre Dionnet pour lui dire tout le bien que j’en pensais, dès le premier survol de l’ouvrage celui-ci me rétorqua : « Enfin un roman graphique qui ressemble à un roman graphique ! » La cohérence et l’extrême exigence de l’auteur sont en effet si fortes, si évidentes, qu’un seul coup d’œil peut appréhender la haute tenue de cette œuvre, se révélant dans son ensemble tout autant que dans les détails. Ángel de la Calle a mis tout son talent, toute sa passion, ses tripes et son âme dans cette création ; cela transpire à chaque coin de case. Malgré les apparences, « Tina Modotti » n’est pas une biographie, du moins pas une biographie classique. Ce serait plutôt la transcription en bande dessinée du périple d’un artiste à la recherche d’une figure emblématique de notre histoire culturelle mondiale, de ses efforts pour mieux la cerner, la comprendre… Presque une quête initiatique où l’auteur va trouver des ramifications sensibles et politiques à ses propres prérogatives, le poussant à se reposer les questions fondamentales de son investissement humain et artistique. Mais chaque once de papier est dédiée à Tina, et l’album est en soi un vrai cri d’amour à la grande artiste, à la femme sensible et engagée. Tina.

Ángel de la Calle réussit le tour de force d’éviter tous les écueils de ce genre d’exercice en faisant preuve d’une justesse de ton absolue, grâce entre autres à un humour salvateur, une vraie sensibilité et une intransigeance de bon aloi. Il nous parle de Tina Modotti avec un rare amour, sans verser pour autant dans l’empathie pathologique de l’hagiographe trop épris de son sujet ; non, sa passion folle pour Modotti, il la revendique et la décortique assez pour l’exprimer sans s’y noyer. Il parle de ses recherches sur Tina qui le mènent notamment au Mexique, en Allemagne, aux États-Unis, en France, et le ramènent dans son propre pays, cette Espagne où Modotti vécut tant de choses, jusque dans sa chère ville de Gijón ; mais là aussi il va autant à la rencontre de Tina qu’il s’efface devant elle, s’imprégnant de l’aura de son passage encore palpable en ces lieux. Ángel ne profite pas de la nature du projet pour se mettre en avant – comme beaucoup le feraient, dans une fausse modestie gluante. Lui reste droit et passionné, ne se regardant jamais le nombril mais osant nous dire quelques bribes intimes de son être sans jamais perdre Tina de vue. Une histoire d’amour, de résonance… Il reste encore beaucoup de parts d’ombre dans notre connaissance de Tina Modotti ; plutôt que de chercher à tout expliquer et affirmer des hypothèses comme des vérités fort probables, de la Calle préfère reposer les questions et accepter de laisser dans le flou ce que sans doute personne ne pourra jamais saisir… Il en résulte un rythme d’ambiances narratives naviguant entre factuel et acceptation d’un néant débouchant sur le sensible fantasmé – maintenu comme tel et très vite résorbé le temps d’une vision poétique.

Comme beaucoup, j’ai découvert Tina Modotti en faisant connaissance avec le travail d’un des maîtres de l’histoire de la photographie du 20ème siècle : Edward Weston. Très vite, le nom de Modotti apparaît dans n’importe quel ouvrage consacré à ce photographe, que ce soit en tant que modèle, compagne d’aventures photographiques, ou amour… platonique (?). Le visage et le corps de cette jeune femme italienne – provocante et pudique à la fois dans sa beauté la plus essentielle – hantent le parcours de Weston et débouchent sur l’effigie d’une personne insaisissable. Une figure fascinante nous entraînant presque inexorablement à mieux faire sa connaissance. Un sentiment qu’a puissamment vécu de la Calle et son compère Paco Ignacio Taibo II. Actrice improbable à Hollywood, photographe plus que douée, militante communiste et activiste antifasciste, amante malheureuse, la vie de Tina Modotti est un vrai roman. À travers elle s’expriment toutes les ébullitions culturelles de l’entre-deux guerres, période contrastée et intense où artistes et intellectuels s’ouvraient au monde et à la politique pour que l’art et la culture aient droit de cité dans le combat pour les droits humains, pour éviter que le fascisme ressurgisse, pour donner à l’avenir une vision, une respiration, une réflexion. La création comme acte politique.

C’est cette dimension qui obsède aussi Ángel de la Calle, au-delà de la femme et de l’importance de son œuvre photographique. Lui-même se sent impliqué dans le combat culturel politique. Il n’est donc pas étonnant de voir à ses côtés Taibo II qui l’accompagne tout au long de l’album dans son périple pour retrouver la trace de Tina, l’impétueux écrivain hispanique appelant Modotti sa « sœurissime ». Dans leur ville de Gijón, en Espagne, les deux hommes œuvrent activement à la Semana Negra, manifestation artistique pluridisciplinaire et engagée. Taibo II et de la Calle pensent à juste titre que l’art agit sur le monde – certes pas aussi fort qu’on l’aimerait, mais pas aussi peu que les hommes en gris veulent nous le faire croire. Durant tout l’album, de la Calle nous fait part des discussions qu’il a avec Taibo II à propos de ses dernières découvertes sur Tina et toutes les questions qu’elles soulèvent. L’expression de ces doutes, de ces questionnements allant dans le sens d’une meilleure connaissance du destin de Modotti, est l’une des facettes de ce roman graphique qui expriment le mieux l’intention de l’auteur, acceptant de laisser s’échapper cette femme qu’il aimerait tant saisir entièrement… mais ne réussissant pas à s’enlever de la tête tout ce qu’il croit comprendre.

Le nom de Modotti fait aussi résonner en nous un temps où de grands artistes et écrivains se retrouvèrent en exil plus ou moins long et volontaire à cause de contextes incertains et anxiogènes où l’on sentait le fascisme poindre malgré la fin d’un premier conflit mondial. C’est l’époque de James Joyce et de Sylvia Beach. Dans un Mexique postrévolutionnaire où elle peut agir et militer pour les droits du peuple, Tina Modotti rencontre des figures importantes du monde de la culture : Maïakovski, Weston, Dos Passos, ou Frida Kahlo pour ne citer qu’eux. Mais assez vite, malgré un travail reconnu par certaines sommités, Tina va arrêter de photographier pour ne plus se consacrer qu’à son combat politique et social, comme si elle tournait une page pourtant importante de sa vie, poussée par quelque chose qui surpasse tout et la submerge. Cette envie, ce besoin de changer le monde. Cette incapacité à se résigner devant l’inacceptable. Du combat aux côtés du peuple mexicain à celui des républicains espagnols, cette communiste humaniste va subir insidieusement mais de plein fouet le dictat stalinien entraînant trahisons, meurtres, espionnage, violences et exil. Tina va beaucoup voyager, portée par son éthique en action, mais semblant aussi ne plus jamais réussir à se retrouver en elle-même, nulle part, n’arrivant pas à s’incarner totalement dans son environnement en tant que femme. Tous les hommes qui croisent sa vie semblent ne pas pouvoir rester en vie, ou tout simplement près d’elle.

Avec humilité et respect – mais avec quelle ardente passion aussi ! – Ángel de la Calle explore les méandres de la vie de Tina afin de tenter d’en dresser un portrait qui soit juste et bienveillant. L’intelligence de sa démarche – sachant faire la part des choses, mettant en regard l’affect et l’intellect pour les croiser sous le feu de l’histoire, ne se permettant pas d’extrapoler outre mesure et tentant une approche aussi sensible que factuelle – font dire aujourd’hui à certains spécialistes que cet ouvrage est vraisemblablement la meilleure biographie jamais faite sur Modotti. Outre la justesse des faits, il est vrai qu’Ángel de la Calle a su rendre sa création tout à fait passionnante. Même si je n’étais pas forcément dans l’atmosphère intérieure adéquate pour me lancer dans un récit touffu de 250 pages, la qualité graphique et narrative de cette œuvre est telle que je n’ai pu faire autrement que d’être happé par l’histoire, entraîné dans une lecture passionnante et riche en émotions, admiratif devant tant de sérieux et d’invention. Oui, une lecture passionnante car imaginative en diable, capable d’annihiler tout état d’âme de lecteur en un instant. Une belle lecture, dont on se souvient.

De la Calle dresse des ponts entre le passé et le présent, et nous emmène sur des chemins de traverse qui semblent digressifs – voire délirants – alors qu’ils sont en analogie avec le sujet. Ainsi, le combat de Modotti en tant qu’artiste résonne fort dans le cœur et l’esprit de Taibo II et de la Calle, faisant écho aux difficultés qu’ils rencontrent dans leur parcours intellectuel et artistique afin de contrer l’uniformisation, la censure et la déperdition du savoir, du plaisir, de la culture qui jouit et réfléchit. Plus étonnantes, les apparitions de Batman et Superman qui ont sacrément vieilli et qui se posent tout un tas de questions sur ce qu’ils ont toléré ou non, ce qu’ils ont fait ou non pour réellement éradiquer le mal, symbolisant trotskysme et stalinisme mais stigmatisant aussi le choix de l’engagement des artistes par leurs œuvres. Passant du fantasme à la réalité, du passé au présent, de Tina à lui-même, Ángel de la Calle construit une mécanique fluide, complexe, impeccable, et signe là une œuvre de tout premier ordre. Comme le fait remarquer Taibo II, de la Calle a un large éventail graphique à son actif. Le style qu’il a utilisé pour « Tina Modotti » est étonnant et séduisant. Avec leur nez stylisé par un cercle, les personnages traversent la vie avec une bille de clown triste, flirtant avec le cartoon tout en préservant une belle intimité réaliste. Par là, de la Calle renoue avec une grande tradition qu’on a souvent vue aux États-Unis dans la première moitié du 20ème siècle ou aux débuts de l’underground, entre McManus et Spiegelman. Son trait est épais, on sent sa masse, mais il s’arrache à la pesanteur pour devenir souvent léger et subtil, jusqu’à certaines évanescences bienvenues. Parfois, les visages, les silhouettes, semblent s’effacer ou prêtes à le faire. On sent aussi que de la Calle veut aller à l’essentiel du trait, de la forme, de la représentation, ne s’attardant pas sur tous les détails mais privilégiant le sens et l’émotion. C’est tendre et beau.

Ne refermons pas cet article sans parler de l’excellent travail éditorial de Vertige Graphic qui nous offre ici un magnifique ouvrage sur le fond comme sur la forme. Beau format, belle couverture, préface et double postface de Paco Ignacio Taibo II, recueil de photos de Tina Modotti ainsi que son texte « Sur la photographie », notes sur le travail de l’auteur, et enfin une belle bibliographie établie par la librairie Envie de Lire : bravo ! Avec cet album, celles et ceux qui ne connaissent pas Tina Modotti auront la chance de découvrir qui était cette femme incroyable et de mieux saisir le poids de certaines implications artistiques au sein des marasmes et des ondes de choc de nos sociétés modernes. Et celles et ceux qui comme moi aiment Modotti depuis longtemps auront l’extrême plaisir de la retrouver dans les meilleures conditions qui soient, avec amour et force. L’un des meilleurs albums sortis cette année, tout simplement.
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« Lorsque je veux me souvenir de Tina Modotti,

Je dois faire un effort, comme s’il s’agissait

D’attraper une poignée de brouillard.

Fragile, presqu’invisible. L’ai-je connue

Ou ne l’ai-je pas connue ? »

Pablo Neruda

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Cecil McKINLEY

« Tina Modotti » par Ángel de la Calle
Éditions Vertige Graphic (26,00€)

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