FIGURATION NARRATIVE

Depuis le 14 avril 2008 se tient une exposition au Grand palais intitulée Figuration Narrative. On découvre dans la presse de nombreux articles sur cette manifestation où il est rappelé les différentes expositions consacrées à la Figuration narrative, depuis 196O.

Mais on notera que l’exposition Bande dessinée et Figuration narrative présentée au musée des arts décoratifs en 1967 réalisée par Pierre Couperie, moi-même et Gerald Gassiot Talabot est oubliée. Pourtant comme on le découvrira dans cet article publié dans L’œil en avril 1967,


Gerald Gassiot-Talabot reconnaissait que la BD avait eu une réelle influence sur le Pop Art et la Figuration narrative. 


Dans l’importante section de l’exposition consacrée aux influences de la bande dessinée sur l’art actuel on découvrait que de  nombreux artistes avaient recours non seulement aux nombreux procédés techniques employés par les dessinateurs de bandes dessinées mais également aux « plans > des bandes dessinées elles-mêmes grossies des dizaines de fois et incorporés sur la toile avec d’autres éléments. Il s’agissait  pour eux de rendre sensible la multiplicité des im­pressions dont l’homme qui vit dans les villes est aujour­d’hui bombardé. L’une des peintures exposées, «  F 111 »  de l’Américain James Rosenquist n’avait pas moins de 28 mè­tres de long. Disposée tout au­tour d’une salle elle enveloppait littéralement le spectateur, créant un assez extraordinaire climat obsessionnel


Bandes a part


L’exposition conjointe, consa­crée par le Musée des arts décoratifs à la Bande des­sinés  et à   la Figuration narrative, peut au premier regard décontenancer, car c’est la premjère fois qu’un groupe, de peintrès, parmi lesquels des artistes internationalement connus, comme Rosenquist, Fahlstrôm, Monory, Lichtenstein, Rancillac et quelques autres exposent leurs œuvres à côté de celles des « cartoonists », dont les travaux sont trop souvent considérés comme les manifestations d’un art mineur.


En réalité, cette conjonction, qui illustre une sympathie et un respect mutuels, repose sur des phénomènes fondamentalement différents. La bande dessinée a trouvé ces dernières années des exégètes et des spécialistes. Elle est une forme d’expression radi­calement liée à notre siècle dans ses modalités. Elle ne peut être jugée que par rapport à elle-même et non en une comparai­son toujours trompeuse avec la peinture.


La figuration narrative, elle, n’est ni une nouvelle école fon­dée sur une base philosophique ou politique, ni une nouvelle ten­dance rivée à un genre plastique précis, mais simplement un mode d’expression impliquant à la fois une référence à la dimension temporelle, dans l’élaboration de la toile, et une évolution du pro­cessus de lecture de cette même toile par celui qui la regarde. A l’appréhension globale de l’œu­vre, telle que l’impliquait, par exemple, l’abstraction lyrique, succède une perception progres­sive selon un déroulement dans la durée. La toile possède un commencement et une fin. On la parcourt du regard d’étape en étape pour la pénétrer.


La grande exposition organisée en octobre 1965, par les galeries Creuze et Europe, avait mis au jour les différentes catégories narratives par lesquelles les pein­tres cherchent à s’exprimer ; elle établissait ce que l’on pourrait appeler le « constat sociologique » de ces préoccupations, qui sont, nous le verrons plus loin, fort anciennes, mais dont le re­nouveau (dans une période pictu­rale qui semblait vouée à la célé­bration de l’espace pur) a pris quelquefois le tour d’une vérita­ble provocation.


A la différence de chapelles telles que celle du Mec’Art, qui décernent des brevets de génie aux peintres qui consentent à se soumettre à leurs règles (réfé­rences à des moyens mécaniques et abandon du processus pictu­ral), la figuration narrative n’est pas un dogme pour jeunes pein­tres arrivistes. Elle concerne des artistes qui appartiennent à des tendances plastiques très diffé­rentes : Arroyo est réaliste, Bertini utilise des procédés mécani­ques (toile sensibilisée), Rancillac et Télémaque peignent à l’épiscope a partir de documents, Monory est un onirique qui cons­truit un monde étrange et per­sonnel sur les données du réel, Foldès est très classique dans son dessin, ainsi que Voss, tandis qu’Adami, Recalcati, Romagnonl, Lemaître découpent l’espace ou structurent l’image selon des pro­cédés plus ou moins complexes.


Le peu de peintres exposés au Musée des arts décoratifs ? qui abrite pour la première fois l’im­mense composition de 28 mètres de long de Rosenquist, F III, l’œuvre phare du Pop’art ? mon­tre qu’une partie seulement des problèmes posés par la narration ont été abordés : c’est moins la technique du récit ou l’évolution des formes qui ont été traitées que le rapport qui s’établit entre l’image picturale et le document ou la source réelle.


Le peintre narratif, sauf excep­tion (Foldès, Lemaître), ne ra­conte donc pas une histoire mais décrypte le monde où il vit selon un langage personnel (sans quoi la valeur de son œuvre est nulle), mais en se référant au processus de la durée, du changement, du mouvement.


Des richesses saccagées par le bulldozer du sociologue


Mais venons-en aux origi­nes : les historiens de la bande dessinée et de la figuration  narrative font remonter les origines de la préoccupation narrative à la plus lointaine antiquité: aux pictogram­mes du Tassili, aux fresques pha­raoniques, au style continu de la colonne Trajane, à la tapisse rie de la reine Mathilde. Plus près de nous, les éléments de cet art purement narratif se re­trouvent dans l’œuvre des cari­caturistes anglais du XVIII’ siècle et plus particulièrement chez Wil­liam Hogarth, qui fut l’un des  premiers à utiliser le – ballon », ce nuage blanc qui sort des lèvres des per­sonnages et sert de véhicule à leurs propos.


Mais ces efforts restaient dé­cousus et sans suite. Ce ne fut qu’au XIX* siècle que les histoires racontées en images connurent leur véritable essor, avec la pu­blication des images d’Epinal, des Biiderbogen en Allemagne, suivis un peu plus tard des al­bums illustrés, domaine où de­vaient spécialement briller le Suisse Tôpfer, l’Allemand Busch et le Français Christophe. Les éléments essentiels de la bande dessinée ? la narration en sé­quences d’images, la continuité des personnages d’une séquence à l’autre, le dialogue inclus dans l’image ? s’y trouvaient déjà tous réunis, et leur fusion devenait inévitable à plus ou moins longue échéance.


La première bande dessinée fut les Katzenjammer Kids, de Rudolf Dirks, apparue pour la première fois en 1897. Depuis, la bande dessinée (ou comics, comme on les appela très tôt aux Etats-Unis) se mit à foi­sonner dans toutes les directions. Elle comporte tous les niveaux de qualité, de l’exécrable au chef-d’œuvre. Au lieu d’exploiter uniquement l’héritage stéréotypé du conte de fées, du dessin hu­moristique et du roman d’aven­tures pour jeunes, elle recueille, transpose, ranime une infinie va­riété d’influences, de traditions centenaires et de modes passa­gères, créant le plus vaste champ iconographique jamais produit par une civilisation : influences de Mark Twain et de Michel-Ange, de Kipling et du cubisme, du cinéma et du roman arthurien, de l’actualité scientifique et d’un merveilleux millénaire, création de conventions originales ? de nouvelles techniques de récit et de narration ? tout un enchevê­trement de richesses dédaignées par l’historien et saccagées par le bulldozer du sociologue.


Comme l’a si bien déclaré Maurice Horn dans un article récemment paru dans un maga­zine américain :


« La bande dessinée n’est pas une simple juxtaposition de textes et d’illustrations, mais la syn­thèse de la narration et de l’ima­ge, et constitue de ce fait uns forme d’expression Indépendante. Il serait donc vain de juger la bande dessinée selon les critères de l’art ou de la littérature, mais il faut en faire l’analyse selon des normes qui lui sont propres et qui jusqu’ici n’avaient pas encore été définies. »


C’est dans le dessein d’établir cette méthodologie de la bande dessinée que la SOCERLID a été chargée d’organiser dans le ca­dre du Musée des arts décoratifs une exposition traitant de l’art narratif figuré.


Après un rapide panorama de ses antécédents, la première salle présente les éléments du voca­bulaire et des conventions pro­pres à cet art : le cadre et ses formes variées, le ballon et ses signes conventionnels. La deuxiè­me salle met en relief la struc­ture narrative de l’image consi­dérée en elle-même. Car l’image n’a pas de rôle direct dans la bande dessinée et elle n’est vue ici que sur le plan de la signifi­cation dramatique. L’image ne prend sa valeur et son sens que par rapport à celles qui la précèdent et la suivent.


Les troisième et quatrième sal­les montrent comment ces moyens sont employés en diver­ses combinaisons dans la tech­nique narrative. Née en même temps que le cinéma, la bande dessinée est, elle aussi, un des plus importants moyens d’expres­sion contemporains : si elle pré­sente avec lui certaines parentés de techniques, elle dispose de ressources propres très variées qui n’on’ jamais été analysées pour le publie : utilisation d’un écran de dimensions variables, profondeur de champ, moyens matériels et truquages sans autre limite que l’habileté du des­sinateur, un découpage beau­coup plus rapide que celui du cinéma et, inversement, l’utili­sation possible de ia très longue durée ? des années ? poursuite du dialogue alors qu’on ne voit plus les personnages, perdus dans un Immense paysage, par exemple, mais localisés par l’ori­gine des « ballons », procédé impossible en cinéma muet et d’un emploi délicat dans le ci­néma parlant.


Hier encore dénigrées et atta­quées de toutes parts, les bandes dessinées suscitent aujourd’hui un engouement et un intérêt ex­traordinaires. Les psychologues les analysent, les sociologues les dissèquent, les peintres essaient d’en capter l’essence et les uti­lisent comme un matériau de base particulièrement riche.


 


Gerald Gassiot-Talabot  et Claude Moliterni  Avril 1967


 


F iguration Narrative


Paris, 1960-1972


 


Galeries nationales du Grand Palais


16 avril- au 13 juillet 2008


Entrée Clemenceau, avenue du Général Eiwsenhower 75008 Paris

Galerie

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