C’EST L’INTEGRALE DE « SNOOPY ET LES PEANUTS » QUI CONTINUE, CHUCK !

Génial. Indispensable. Mythique. Brillant. Poétique. Cultissime. Intelligent. Drôle. Magnifique. Incontournable. Légendaire. Chef-d’œuvre. Merci Dargaud.

Par une nuit noire et orageuse de l’année 2005, les éditions Dargaud eurent la remarquable initiative de vouloir éditer la version française du travail entamé par Fantagraphics Books aux Etats-Unis depuis 2004, à savoir rien de moins que l’intégrale des Peanuts de Schulz ! Une première mondiale ! 50 ans de carrière en 25 beaux albums à l’italienne regroupant chacun deux années de strips quotidiens et de planches du dimanche, prévus sur une dizaine d’années (après les deux volumes annuels déjà parus, Dargaud va s’aligner dès 2007 sur le rythme américain de deux albums par an, avec en prévision le tome 3 en mai et le tome 4 en novembre)… Le tome 2 paru ce mois-ci nous offre les créations de 1953 et 1954 ; il est préfacé par l’ami F’murrrrrrrrr et est vendu avec le coffret permettant d’y insérer le premier tome… Qui dit mieux ? (Ci-dessous, vous pouvez admirer la couverture du premier volume.) Au milieu de bon nombre de sorties d’albums fracassantes tout autant que superficielles, l’édition de cette intégrale par Dargaud est très certainement l’événement éditorial le plus important de ce début de XXIe siècle en France quant à la bande dessinée. Une merveille, un rêve devenu réalité, un cadeau des dieux (ou de la Grande Citrouille ?).

Éditer l’intégrale des Peanuts, ce n’est pas juste reprendre une série mythique, c’est perpétuer un patrimoine primordial de l’histoire mondiale de la bande dessinée. En effet, Peanuts est bien plus que le récit des tribulations d’un beagle et de quelques mômes qui divaguent avec acuité : ce fut (tout comme le génial Pogo de Walt Kelly) une révolution dans le paysage éditorial des comics, le passage d’une époque à une autre, l’avènement de la bande dessinée intellectuelle après des décennies d’aventures en tous genres, ouvrant la voie à Jules Feiffer, Johnny Hart ou Brant Parker.

Les produits dérivés de la série (faisant de Snoopy une véritable icône, mais il est tellement craquant…) ont malheureusement fini par occulter l’essence et la profondeur de l’œuvre en strips qui est tout sauf une BD infantile. La série – pourtant mondialement reconnue – a toujours souffert de ce malentendu venant du fait que ce sont des enfants qui sont les héros de l’œuvre de Schulz, alors que quiconque se plongeant dans Peanuts ne peut que percevoir le contenu on ne peut plus adulte d’une vision du monde existentielle exprimée par la poésie, la philosophie, la psychanalyse ou l’humour cinglant d’enfants aux questionnements précoces; mieux, Peanuts est une création aux préoccupations universelles, d’une intelligence et d’un humour jamais égalés dans une telle continuité, une telle longévité, constituant – comme on l’a souvent et justement dit – une véritable comédie humaine.

Durant 50 ans, Schulz a su décliné des situations sans jamais se répéter ou lasser, creusant chaque jour les nuances possibles de son art pour en tirer petit à petit toute la richesse des personnages de son théâtre de papier, par une sédimentation parcellaire se reconstituant à l’infini. Umberto Eco avait fait allusion aux variations de Bach en parlant passionnément des Peanuts ; l’image est assez juste, convenons-en. Variations en quatre cases, donc, dans lesquelles la narration simple, limpide parce que lucide, de Schulz fait merveille. Nous continuons d’explorer avec un rare bonheur les facettes étonnantes d’un terrain pourtant connu, chaque situation – aussi futile semble-t-elle paraître – recelant en elle une infinité de possibilités dans la compréhension qu’on peut en avoir. Ne pas recevoir de carte de St Valentin, faire planer un cerf-volant, assumer l’échec cuisant de son équipe de base-ball, écrire un roman à succès sur sa niche, réussir à shooter dans un ballon, attendre la Grande Citrouille, avoir une sœur psychopathe et psychiatre, pourchasser le baron rouge, se débarrasser de sa couverture, emmener des piafs en randonnée, aimer Beethoven, la maîtresse ou la petite fille rousse… Voilà les quelques thèmes fondamentaux qui traversent l’œuvre de Schulz et desquels se déploie toute l’humanité de cet auteur à la justesse de ton et de trait remarquable. Son sens du running gag, considéré ici comme un des beaux-arts, permet à Schulz d’établir plusieurs niveaux dans la continuité des Peanuts et de choisir de développer une idée selon son potentiel narratif.

Un potentiel narratif qui ravit plusieurs générations de lectrices et de lecteurs dans le monde entier, jusqu’à cette nuit du 13 février 2000 où Schulz s’éteignit, le jour même de la parution de sa dernière sunday page annonçant l’arrêt de la série, laissant derrière lui un univers dessiné dont la cohérence et la portée humaniste échappent encore à toute concurrence, toute comparaison. Les Peanuts, œuvre unique et parfaite, entre les rires et les larmes.

L’intérêt de cette édition intégrale intitulée Snoopy et les Peanuts est multiple. Premièrement, faut-il le rappeler, la nécessité de l’édition complète d’un pareil monument me semble évidente ; mais c’est une première mondiale ! Puis la venue tant espérée de ce moment où nous allons enfin pouvoir intégralement et chronologiquement apprécier l’évolution de cette œuvre dans toute son ampleur : quel plaisir, nom d’un beagle ! Les deux premiers volumes parus chez Dargaud permettent ainsi de découvrir comment les grands thèmes de la série sont apparus, comment Schulz a réparti et fait évoluer la psychologie de ses personnages. Avant de devenir un garçon assez « molli molla » (comme l’a qualifié notre charmante Lucy), Charlie Brown était beaucoup plus vif et farceur, par exemple.

On redécouvre aussi qu’au tout début Snoopy ne « parlait » pas, était sage, gentiment espiègle, et n’était pas le chien attitré de Charlie Brown mais bien le chien d’une bande de copains, allant chez l’un ou chez l’autre, promené en laisse par qui le voulait bien. Oui, vous avez bien lu : en laisse ! Inimaginable, non ? Le chemin parcouru par ce chien à la bouille légendaire, qui des années plus tard viendra foutre des coups de pieds dans la porte de Charlie Brown pour réclamer sa pâtée avec démesure, mérite tous nos applaudissements. Ce retour aux sources nous permet aussi de suivre des personnages qu’a abandonnés Schulz par la suite, comme Shermy, Patty ou Violette. On appréhende alors mieux comment certaines personnalités en ont supplanté d’autres dans l’esprit de Schulz, comment leurs caractères ont cristallisé les plus fortes inflexions humaines que Schulz a eu à cœur d’exprimer. Ainsi les caractères sympathiques mais assez lisses de Shermy, Patty et Violette se sont vite effacés face à la puissante mauvaise foi de Lucy, la névrose de l’attachant et étrange Linus, l’inquiétude chronique de Charlie et la passion psychorigide de Schroeder pour Beethoven.

Autre pan intéressant soulevé par cette édition intégrale et qui fera réfléchir toute personne affirmant que Schulz a passé un demi-siècle à dessiner les mêmes petits bonshommes à tête ronde : la constatation d’une évolution graphique très sensible dans l’art graphique de ce grand dessinateur. On peut dire que dans le premier volume (sorti l’hiver dernier et reprenant les débuts des Peanuts, 1950-1952), le style de Schulz – au départ assez rigide et maladroit – gagne en affirmation, et passe d’un style « illustration de presse » à une réelle stature cartoonesque dans le trait ; de même les compositions semblent plus volontaires, les décors moins schématiques… Schulz et les Peanuts font connaissance et se forment ensemble…

Dans le deuxième et présent volume (1953-1954), on dira plutôt que le style de Schulz gagne en souplesse et en expression purement graphique, notamment dans le son et le mouvement : le dessin des onomatopées est mieux senti, plus présent, les mouvements moins raides. Le trait général est plus « généreux », tout ceci commence à rebondir et à s’arracher d’un certain statisme des débuts. Schulz dessine les émotions de ses personnages de manière plus esthétique, et leurs expressions avec plus d’outrance stylistique. C’est encore plus évident en parcourant le premier volume de cette intégrale – car nous assistions là à la réelle naissance d’un style – mais faites le test avec le présent volume : pour chaque personnage, prenez la première et la dernière case où il figure, et comparez-les : vous apprécierez l’évolution du trait et l’affirmation graphique de chacun d’eux à deux ans d’intervalle.

Ainsi l’ovale du visage de Charlie Brown s’accroche au corps dans une proportion plus souple, et l’on sent que Schulz a déjà trouvé dans l’exécution de son profil la future ligne élastique qui fera l’identité des Peanuts. De même sa satanée mèche de cheveux au-dessus des yeux prend de l’ampleur et devient une sorte de grosse bouclette. Lucy, elle, a déjà bien grandi. Elle a le visage moins angulaire, et sa coupe de cheveux s’épanouit (plus ronde, moins « en casquette »). Snoopy s’est bien épanoui, lui aussi : il a pris au niveau des pattes antérieures, a le museau plus long ainsi que les oreilles, et tire des tronches de plus en plus incroyables. Il passe progressivement de l’image du petit chien tout mignon à l’allure d’ado un peu pataud et rigolo. D’une manière générale, à cette période, les yeux, nez et bouche des personnages de Schulz tendent à se resserrer dans leur ovale, redéfinissant petit à petit leurs caractéristiques physiques. Certes, nous n’en sommes pas au style magnifique des sixties – pour moi la plus belle période – mais justement, quelle joie de se dire qu’on va enfin pouvoir lire et regarder l’évolution de cette œuvre… Je me répète un peu, je sais, mais cette perspective est vraiment enthousiasmante, tellement passionnante… Indispensable !

Ce deuxième volume de l’intégrale de Snoopy et les Peanuts contient des événements historiques : Lucy commence à s’enticher de Schroeder (sait-elle quel long marathon elle entame là ?), Linus émet ses premières pensées et adopte sa couverture, Pig-Pen fait son apparition, nous assistons aux premières vraies vicissitudes de l’équipe la plus nulle de toute l’histoire du base-ball, Snoopy laisse échapper quelques bulles. Et Lucy Van Pelt (qui trône sur la couverture) passe lentement mais sûrement du statut de petite enquiquineuse à celui de reine des emmerdeuses toutes catégories confondues. AAAAUUGGHH !!!! LUCY VAN PELT ! La mauvaise foi élevée au rang de la normalité ! La contrariété incarnée ! Le bulldozer des crèches ! Le cataclysme fait fille ! À côté d’elle, Red Sonja ou Elektra ne sont que de jolies poupées de porcelaine inoffensives… Une horreur, une malédiction ambulante, une peste, un cauchemar… qu’on ne peut s’empêcher d’adorer. Elle est vraiment à mourir de rire… « Aimer détester » disait l’autre…

Eh bien voilà… Qu’ajouter à tout ça ? Des banalités : Schulz était un artiste génial, un immense auteur. Peanuts est une œuvre majeure du neuvième art. La personne qui a eu l’idée d’éditer cette intégrale en France ne peut foncièrement pas être mauvaise. Et moi il faut que je vous laisse, y a Joe Cool qui m’attend…

Cecil McKinley

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