JE REVIENS DE L’EXPO DE FRANK PE : C’EST SUPERBE !

Une exposition à ne louper sous aucun prétexte, à la Galerie 9ème Art, 4 rue Crétet Paris 9e. Jusqu’au 15 novembre 2006.

Le 25 octobre dernier nous vous annoncions ici-même le vernissage de l’exposition-vente « Hommages » de Frank Pé. Ne croyez surtout pas que nous allions nous contenter d’annoncer l’évènement, non : nous y sommes allés, nous avons regardé, bu, regardé, goûté, regardé, parlé, et encore regardé. Car même après avoir admiré les œuvres de Frank avec toute l’attention qu’elles suscitent naturellement, celles-ci ne cessèrent de nous rappeler à leur regard ; entre deux contacts sympathiques (chez Bernard Mahé, grand manitou de la galerie, on est bien reçu), entre deux paroles échangées et un verre de vin rouge servi, rien n’y fit : les peintures sur papier de Frank continuaient de nous chercher, de nous épier, de nous happer de leur présence qui transfigure les maries-louises, les cadres et le verre pour nous parler intimement de nos passions profondes, à l’insu de toutes les personnes présentes, et nous rassemblant pourtant tous autour d’une même connivence.

 

 

 

Car tous les portraits réalisés par Frank sont des hommages aux grandes figures des héros de bande dessinée qui ont marqué ce dessinateur, que dis-je, cet auteur, que redis-je, ce poète. Et son interprétation sensible des grands mythes du 9ème art fait écho à nos madeleines cachées tout autant qu’elle revisite avec une grande acuité visuelle et un talent merveilleux la personnalité profonde de chacun des personnages portraiturés. Comme si Frank avait réussi à percer je ne sais quel voile de notoriété de ces héros pour en capter l’essence même et nous offrir une vérité sortie des cases ; nos héros n’ont pas tombé le masque, ils sont toujours ceux que nous connaissons, sans ambiguïté, mais ils nous regardent maintenant sans les ambages de l’aventure dessinée, se retrouvant eux-mêmes face à leur nature profonde, et cherchant dans notre regard un miroir à cette révélation qu’ils nous font partager. Il faut dire que Frank, en grand amoureux de la peinture, connaît bien l’art du portrait.

 

 

 

Ce sont des moments assez émouvants de voir ainsi Haddock, le comte de Champignac, Falbala, De Maesmeker, Tournesol, Corto Maltese, Adèle Blanc-Sec, le Marsupilami, Little Nemo, Isabelle, Clifton, Laureline ou des personnages plus secondaires comme le Dr Kilikil, Careidas ou Allan. Par exemple (et quel exemple !), le portrait du capitaine Haddock est tout simplement extraordinaire : nous découvrons un Haddock enfin incarné, aux traits burinés de fatigue et d’aventures, éminemment humain, exprimant par l’intimité de son attitude et par son regard implacable toute l’ampleur de ce qu’a dû être sa vie, finalement pleine de cassures et de pudeur étouffée par une fierté enracinée dans l’instinct de soi, ainsi que le poids immuable qu’il porte depuis des décennies en tant que faire-valoir de Tintin. Une œuvre-hommage comme celle-ci nous apprend beaucoup plus de choses essentielles sur le personnage que bon nombre d’élucubrations de spécialistes ayant trop souvent laissé le sensible au vestiaire. Frank, lui, par sa poésie, son humour, sa belle sensibilité, son style à la fois proche et détaché du réel par la forte souplesse du trait, nous plonge dans des visions très personnelles qui –par leur qualité graphique et la connaissance affective qui les traverse- deviennent des miroirs pertinents de l’histoire de la bande dessinée.

 

 

 

Au-delà de l’affectif, deux éléments très importants parcourent ces œuvres. Tout d’abord l’humour, parfois léger et tendre comme on a eu le plaisir de le connaître dans les divers ouvrages de Frank, parfois plus corrosif, comme ces visions des Schtroumpfs qui vous feront bien rire, je vous le promets… Le deuxième point est un fil rouge qui traverse la quasi totalité des peintures, à savoir la présence plus ou moins équivoque de chats et autres félins plus voluminous, euh… minets, euh… mineux au sein des portraits (Quelle surprise !) Croyez-moi, un homme qui aime les chats comme ça depuis tant d’années ne peut pas être un mauvais bougre ! La félinité est inscrite dans l’art de Frank comme l’eau est constituante de la rivière : à force d’observer les chats et de les dessiner, il est passé il y a déjà bien longtemps de la main du dessinateur à la patte de l’artiste, souple, électriquement baudelairienne, proche d’une certaine volupté frôlant l’étrange.

 

 

 

Un autre élément me semble particulièrement réussi, signe que Frank -qui n’est pas comme certains à sortir un album dès qu’ils se sentent excités par de fausses idées n’intéressant qu’eux et dessinées avec les genoux, pas de noms pas de gros mots- est un véritable artiste, concevant ses univers avec une cohérence si forte et si limpide qu’elle ne peut être que le résultat d’un art intrinsèquement vécu dans une continuité évolutive, le travail d’une vie, d’un auteur, créant lorsqu’il faut créer, se taisant lorsque le silence est de mise, ce qui permet de regarder la couleur des feuilles lorsque le soleil les réchauffe sans les brûler. Mais je m’égare, là, hein… Je voulais parler du fait que les portraits réalisés par Frank ont tous comme fond une superposition d’ocres brossés, plus ou moins chauds, plus ou moins jaunes et lumineux, qui sculptent un même espace différemment selon les personnages peints. Ce décor commun à tous les personnages agit à l’instar de l’identité visuelle qui a fait l’aura et la reconnaissance des studios Harcourt. Ici, le décor unanimement ocre invite les membres d’une même famille à poser pour le photographe-peintre des stars de la bande dessinée. Cet élément pourrait paraître anecdotique, il est je pense primordial : il amène une cohérence visuelle à la série de portraits, créant  un ensemble homogène, une continuité graphique (il y a bien sûr quelques nuances esthétiques pour certaines peintures, mais rien d’inadéquat); il rassemble les personnages dans un même contexte, créant ainsi une complicité, une complémentarité, resserrant même certains liens entre différentes appartenances artistiques. Un véritable album de famille, en quelque sorte, avec il est vrai une forte percée belge, ce qui est tout à fait naturel…

 

 

 

Dans notre article du 25 octobre (rubrique « En Coulisses »), ces propos de Frank étaient rapportés : « Capter le regard, la présence, établir ce lien qu’on ressent en face d’une personne et le retransmettre au spectateur, tout en s’effaçant pour laisser la rencontre s’accomplir, tout cela m’a toujours paru passionnant. » Je ne vois pas pourquoi j’ai écrit cet article, puisque cette phrase explique parfaitement à elle seule ce que nous pouvons admirer dans cette exposition…

 

Peut-être parce que Frank, depuis ses débuts avec la série L’Elan en passant par Broussaille et Zoo, n’a cessé de progresser, d’évoluer, de travailler à la conception de sa vision très personnelle de la nature et des êtres humains, avec comme lien entre les deux l’Animal, la puissance silencieuse de l’animal qu’il creuse avec passion et respect afin d’en tirer une certaine substantifique moelle, souvent inexprimable par les mots. L’art de Frank est un art profond, vrai, simple et complexe à la fois, qui fait de lui le véritable fils spirituel de René Hausman mais surtout un des grands auteurs belges contemporains, aussi discret qu’important. Enfin, sa collaboration en tant que responsable du concept, des plans et des dessins du parc animalier Paradisio (avec Eric Domb, le directeur) démontre la réelle passion de cet auteur qui semble réussir à trouver une adéquation forte entre son œuvre et sa vie, chose rare et précieuse.

 

 

 

En conclusion je ne peux que vous conseiller vivement d’aller voir cette très belle exposition, si possible avec votre chat, il en sera ravi j’en suis certain.

 

 

 

Cecil McKinley.

 

 

 

 

 

PS :  Pour plus d’infos, allez sur www.galerie9art.com ou bien sur le site officiel de Frank www.frankpe.com

 

 

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