« 1629, ou l’effrayante histoire des naufragés du Jakarta » : voyage au bout de l’amer…

Prenez un équipage issu des bas-fonds d’Amsterdam, des caisses remplies d’or et de diamants, un apothicaire aussi ruiné que machiavélique et rajoutez-y un capitaine inflexible : autant dire que les passagers du Jakarta, navire en partance pour l’Indonésie, ont signé un terrifiant voyage au bout de l’enfer. Inspiré par l’une des pages les plus sanglantes de toute l’histoire maritime, Xavier Dorison et Thimothée Montaigne réalisent l’impressionnant premier volet d’un diptyque qui n’épargnera personne : de mutinerie en massacre, qui ressortira vivant de ce thriller du XVII e siècle ? Bon voyage…

Une réplique grandeur nature du Batavia.

L'empire colonial néerlandais.

De 2008 à 2010, Christophe Dabitch et Jean-Denis Pendanx racontaient dans la trilogie « Jeronimus » (Futuropolis) le drame du Batavia, navire amiral de la Compagnie des Indes orientales, perdu corps et âmes à partir du 4 juin 1629. Subtilement raconté et traduit en couleurs directes, le périple de Jeronimus Cornelisz, apothicaire à Haarlem, confinait au véritable chef-d’œuvre. Autant dire, par conséquent, que la barre – à tribord… – était haute pour tous ceux qui souhaitaient renouveler l’expérience. Mais c’était sans compter sur les talents réunis de Xavier Dorison et Thimothée Montaigne. Côté scénario, l’auteur de « Long John Silver », « Undertaker » et du « Château des animaux » n’a plus grand-chose à prouver ; idem pour le second, dessinateur notamment chez Glénat du « Troisième testament : Julius » (T2 à T5, entre 2012 et 2018) et du « Prince de la nuit » (T8 et T9 en 2018-2019). Nul doute que la conception de ce premier opus de « 1629 », long de 136 pages, aura mérité de longs mois de labeur… à commencer pour les auteurs par un voyage documentaire au musée maritime d’Amsterdam et une visite de la réplique du navire (musée Batavialand).

Des hommes à la mer... (planches 7 et 8 - Glénat 2022).

Résumons cet incroyable fait divers… Le 26 octobre 1628, le Batavia (référence à l’ancienne appellation de Jakarta, nom plus récent que les auteurs ont choisi de conserver dans l’album), trois-mâts de 45 mètres de long, embarque 320 personnes – dont 20 femmes – depuis les Pays-Bas à destination des Indes néerlandaises. Les deux tiers sont des marins et des soldats, les autres des colons : une bonne moitié d’entre eux sait qu’elle ne reviendra pas de ce périple plus que risqué au bout du monde (au XVIIe siècle un navire sur trois ne rentre jamais au port). En guise de cargaison : 300 000 florins d’or et d’argent destinés au commerce des épices. Et comme responsables : le subrécargue (superintendant) François (ou Francesco) Pelsaert, assisté de son adjoint Jeronimus Cornelisz (Jéronimus Cornélius dans l’album), un apothicaire ayant fait faillite. Dans un monde, la Hollande, qui vit un âge d’or en matière de prospérité, d’art et de libertés politiques ou religieuses, les ambitions et désirs démesurés d’un homme – qui entrevoit les perspectives de refaçonner le monde à sa guise – vont avoir des conséquences terrifiantes…

Fonds de cale (planche 13 - Glénat 2022).

Encrage et mise en couleurs par Clara Tessier pour les planches 14-15 - Glénat, 2022).

Au cours du long voyage vers les antipodes, Cornelisz se lie peu à peu d’amitié avec le capitaine du Batavia, Ariaen Jacobsz (Arian Jacob dans l’album). Leur aversion commune à l’égard du commandeur du navire Francisco Pelsaert les transforme en comploteurs : appuyés par un petit groupe de partisans, ils ne vont pas hésiter à organiser secrètement une mutinerie qui puisse leur permettre de prendre possession du navire… En parallèle, une femme tente de tenir tête à ce monde d’hommes : Lucrétia Jans, qui a quitté son pays pour rejoindre son mari à Batavia, la capitale des Indes orientales. Devenue objet de conquête et de désir, elle devra défendre son honneur aussi bien que sa vie.

Lucrétia (planche 10 - Glénat 2022).

S’il est difficile d’en dire plus dans cette chronique sans dévoiler des rebondissements ou détails importants de l’intrigue, observons que les principaux éléments du récit figurent en couverture : navire malmené par une nature capricieuse, apothicaire et noble dame en habits néerlandais traditionnels, jeux d’ombres et de lumières entre forces positives et négatives, crocodiles, serpents, corbeaux, papillons de nuit et têtes de mort annonçant de funestes horizons.

La liberté capitaliste de convoiter (planche 18 - Glénat 2022).

D’après ce visuel, si Jéronimus s’avère tout à la fois cultivé, intelligent et charismatique, nul ne devra pour autant empêcher sa prise de pouvoir : le seul obstacle sera bel et bien Lucrétia, littéralement perdue dans un microcosme sordide, face à l’un des pires psychopathes de l’Histoire. Si la préface de Xavier Dorison donne le ton, toute la place – ou latitude – est ensuite laissée au traitement psychologique des personnages, à la représentation dantesque de la noirceur de l’âme humaine, au portrait magistral d’une histoire que même le cinéma n’a pas encore adaptée à l’écran : une chance finalement, tant ce premier volet porte haut l’intensité narrative et graphique du duo Dorison-Montaigne. Une ligne esthétique clairement influencée par celle de Mathieu Lauffray, développée dans les sagas « Long John Silver » et « Raven ». Un angoissant thriller, tour à tour récit de voyage et récit de survie, évocation du matérialisme cynique, de la soumission et du dévoiement du libre arbitre, qui trouvera sa conclusion dans le tome 2 : « L’Île rouge ».

Recherches pour la couverture.

Ex-libris (2022).

Philippe TOMBLAINE

« 1629, ou l’effrayante histoire des naufragés du Jakarta T1 : L’Apothicaire du diable » par Thimothée Montaigne et Xavier Dorison

Éditions Glénat (35 €) – EAN : 978-2344045107

Parution 16 novembre 2022

Galerie

Une réponse à « 1629, ou l’effrayante histoire des naufragés du Jakarta » : voyage au bout de l’amer…

  1. Patrick BOUSTER dit :

    Bel album, qui semble solide et maitrisé, ce qui se confirme en le feuilletant en librairie. Très soigné (et même classe), épais, prenant, son contenu confirme les promesses de la chronique. L’ombre de Lauffray plane sur les dessins, ce n’est pas un mince compliment.
    Tout est beau, y compris la couverture, si originale. Oublions le prix, car avec 136 pages, il faut le diviser par 2 pour avoir l’équivalent d’un gros album.
    Les grands albums très qualitatifs, de haute volée, seraient-ils l’avenir de la BD réaliste ?