« Et Franquin créa la gaffe » : il était une fois André Franquin par Numa Sadoul…

Parmi les multiples monographies, études et beaux livres consacrés au patrimoine du 9e art, « Et Franquin créa la gaffe » occupe indéniablement une place à part. Initialement paru en février 1986 (éd. Distri BD et Schlirf Book), cet ouvrage rassemblait alors les propos de Franquin, précieusement recueillis durant plusieurs jours de l’année précédente par le journaliste Numa Sadoul. Introuvable depuis 30 ans, l’ouvrage est enfin republié chez Glénat, dans une édition – entièrement remaquettée – de 432 pages, enrichies d’illustrations rares. Une très bonne occasion de se replonger dans la genèse d’une œuvre franquinienne devenue – de la reprise de « Spirou et Fantasio » aux « Idées noires » en passant par la création du Marsupilami et de « Gaston Lagaffe » – aussi mythique que celle d’Hergé.

Les études autour de « Tintin » et d’Hergé pullulent, mais bien plus rares sont celles consacrées à Franquin : auteur pourtant déterminant (avec Jijé) dans le développement de l’école de Marcinelle et de ce style – dit atome – propre aux récits paraissant dans le Journal de Spirou. Dans le trio des ouvrages dédiés au Grand Prix du premier Salon d’Angoulême (janvier 1974) figurent successivement « Comment on devient créateur de bandes dessinées » (où Franquin et Jijé répondaient aux questions de Philippe Vandooren : publié chez Marabout en 1969, l’ouvrage est réédité chez Niffle en 2001 et par Dupuis en 2014), les entretiens réalisés par Sadoul (1986) et « Franquin, chronologie d’une œuvre » (par José-Louis Bocquet et Éric Verhoest, Marsu Production, 2007 ; rééditions en 2012 et 2015).

« Franquin, chronologie d’une œuvre » : couverture et extrait (par José-Louis Bocquet et Éric Verhoest ; version Dupuis 2015).

En versions classique ou collector, un ouvrage devenu plus que rare depuis 1986...

En février 1986, donc, les 208 pages de « Et Franquin créa la gaffe » avaient permis à toute une génération de remonter le fil de l’ensemble des créations du maître, illustrée dans les marges par un malicieux duo composé de Yann et Hislaire. Publié avec l’accord de Liliane et Isabelle Franquin (épouse et fille de l’auteur), intégrant notamment les témoignages de Dino Attanasio, Yves Chaland, Gotlib, Greg et du rédacteur en chef Thierry Martens, l’ouvrage s’inscrivait lui-même dans la chronologie des grands entretiens alors réalisés par Numa Sadoul. Né au Congo Brazzaville en 1947, ce dernier passera aussi bien par le fanzinat que Le Monde ou les Cahiers de la bande dessinée, des années 1970 à nos jours. En 1971, âgé de 24 ans seulement, il est le premier journaliste à être reçu, pour quatre jours d’entretiens, par le père fondateur de la bande dessinée franco-belge : Hergé en personne ! « Tintin et moi » (paru seulement en 1975 chez Casterman, en raison du perfectionnisme du père de Tintin) sera suivi d’autres entretiens similaires : citons ici « Mister Moebius et docteur Gir » en 1976, « Tardi » en 2000, « Astérix et compagnie : entretiens avec Uderzo » en 2001 ou « Entretiens avec Gotlib » en 2018 (forme plus complète des entretiens réalisés du 8 au 12 juillet 1973 pour le compte d’Albin Michel ; monographie publiée en 1974). Sadoul, ayant par ailleurs et de nouveau pu enregistrer Franquin jusqu’à sa mort en 1997, possède des archives exceptionnelles… laissant espérer – depuis des décennies – une réédition digne de ce nom et enrichie en conséquences.

Extraits de la version 1986.

Devenu introuvable et très onéreux pour les collectionneurs (plus de 1 000 euros pour le tirage de tête, composé de 120 exemplaires n°/s… production presque entièrement détruite par un incendie survenu chez l’imprimeur Duculot), « Et Franquin créa la gaffe » était devenu l’arlésienne éditoriale notoire de ces dernières années, dont la parution maintes fois annoncée depuis 2014, était sans cesse repoussée aux calendes grecques. Outre la notoriété de Franquin, que trouvait-on dans cet ouvrage qui mérita un tel engouement ? Pour ceux qui ne l’auraient jamais lu, évoquons pour commencer le véritable travail journalistique de Numa Sadoul (assez connu du milieu pour être dessiné par Jacques Martin dans divers albums d’« Alix »), qui réussit donc à s’entretenir avec Franquin dans le Var (en février et mars 1985), puis à Bruxelles (début mai 1985), le temps de… 34 heures de dialogues. Une somme, permettant de passer en revue les jeunes années d’André, sa rencontre avec Joseph Gillain (Jijé), ses influences (en vrac, Walt Disney, Buster Keaton, Laurel et Hardy, Rubens, Tex Avery, Chic Young, Georges Beuville, Gustave Doré, Elzie Segar, Marc Wasterlain, George McManus, Ronald Searle, etc.), son registre expressif et ses techniques aussi bien que des thématiques telles la censure, la religion, les pastiches, la déprime et la métaphysique. Surtout, de 1946-1947 (avec « Fantasio et le tank ») jusqu’aux « Idées noires » (1977-1983), chaque album était analysé, questionné, l’auteur étant le premier à revenir sur tel gag ou telle anecdote, revenue à sa mémoire des décennies après la création des planches. Une matière littéralement devenue culte, alors mise en page sur trois colonnes, ponctuée de croquis, dessins ou reproductions de planches.

Extrait de la version 2022 (Glénat).

Quoi de neuf pour l’actuelle réédition ? Le format tout d’abord (22,4 x 25 cm), et la pagination, qui passe donc du simple (208 pages) au double (432 pages), agrémentée d’illustrations désormais en couleurs. Privilégiant « le flux des échanges » (dixit Isabelle Franquin) issu de cette période très particulière de la vie de Franquin (en 1984, l’auteur sort de deux années de dépression qui ont interrompu tous ses projets), le livre s’est débarrassé d’éléments qui faisaient le charme de l’édition précédente : dessins humoristiques de Yann et Hislaire, esquisses sulfureuses et autres crobards laissent désormais la place à une iconographie presque entièrement révisée, où l’on (re)découvre littéralement certaines pièces de musée (une planche inachevée de « Gaston Lagaffe » datant de 1982, une lettre de Claire Bretécher expédiée en 1958, etc.). Plus simplement divisé en cinq grandes parties (« André Franquin, des origines à 1985 », « Spirou (1946-1968) », « Modeste et Pompon (1955-1959), « Gaston (1957-1996) » et « Petits monstres, Trombone, Idées noires, etc. »), le texte est quant à lui repris à l’identique, dans une transcription beaucoup plus lisible… mais avec les indications des sous-parties thématiques en moins (ne cherchez plus « Propos sur la religion » ou « Pornographie, scatologie, répression morale » !). Autres suppressions notables : les témoignages annexes, précédemment évoqués.

Dernier détail donné par l’éditeur Glénat : « L’ouvrage n’est pas une retranscription littérale complète des enregistrements de 1985. C’est l’œuvre de composition de Numa Sadoul et le fruit d’aller-retours entre lui et André Franquin. » Pour écouter des extraits bruts de ces bandes, nous vous invitons en conséquence à suivre les 6 podcasts « Franquin par Franquin » réalisés par Frédéric Jannin et Nicolas Vandooren via ce lien : https://www.rtbf.be/article/franquin-genie-de-la-bd-se-raconte-dans-un-podcast-inedit-en-6-episodes-10930866

Complétons comme il se doit cette chronique avec une interview de l’interviewer, Numa Sadoul, lequel a aimablement accepté de répondre à nos questions… non sans quelques révélations :

En février 1986, paraissait une première version en 208 pages de cet ouvrage, immédiatement devenu un classique du genre aux côtés de vos précédents ouvrages concernant Hergé et Giraud/Moebius : quelles furent les spécificités de ce long entretien avec Franquin ?

« Franquin est mon quatrième entretien fleuve, après Hergé, Giraud et Gotlib. Disons que j’avais deux atouts sur ce livre. Primo, je possédais bien ma technique, ma maïeutique. Secundo, Franquin était mon plus proche ami dans la bande dessinée. Deux éléments qui donnent son caractère très intime et très fort à l’entretien. »

Extrait de la version 2022 (Glénat).

Une version augmentée fut annoncée… en 2014. Puis de nouveau en 2018-2019, 2021 et avril 2022 ; pour enfin paraître en ce second semestre 2022… chez Glénat. Pourquoi cette longue attente et pourquoi cette édition, finalement proposée en marge des volumes patrimoniaux publiés par Dupuis ?

« Cette longue saga résulte des relations parfois complexes avec les ayants-droit, d’abord la femme de Franquin, puis sa fille. Dupuis semblait être l’éditeur naturel de l’ouvrage, mais les rapports conflictuels d’Isabelle Franquin avec cette société m’ont amené à proposer le bébé à mon propre éditeur naturel : Jacques Glénat. »

Extrait de la version 2022 (Glénat).

Vous vous étiez entretenu avec Franquin entre 1986 et sa tragique disparition en 1997 : ce nouveau volume de 432 pages contient-il en conséquences du matériel inédit, qu’il s’agisse des propos de l’auteur ou de ses créations ?

« Hélas non, c’est la réédition à l’identique du premier volume, moins les interventions et témoignages extérieurs. Isabelle Franquin, qui a concrètement dirigé l’ouvrage, semble préférer l’idée d’un second volume avec les éléments manquants ici. »

Isabelle Franquin a-t-elle supervisé la réalisation de cette nouvelle édition ? Quels furent les rôles de Fred Jannin et Philippe Capart ?

« Oui, de bout en bout ; Jannin et Capart formaient l’équipe réunie autour d’Isabelle, chargée de l’iconographie et de la nouvelle maquette du livre. [Le travail d’iconographie a été préparé par Philippe Capart et la mise en page par André Moons]. »

Les propos tenus par Franquin en 1985 ont-ils été complétés ou (potentiellement) «expliqués», les lecteurs de 2022 n’étant bien sûr plus tout à fait les mêmes qu’à l’époque ? Les dessins de Yann et Hislaire ont-ils été repris ?

« Les interventions en marge du précédent volume n’ont pas été reprises. D’ailleurs toutes les illustrations sont nouvelles. Il y a une réelle explicitation de ce qui avait été dit par Franquin, y compris la recherche de ses sources. Et il y a enfin un index pour mieux explorer l’ouvrage. »

S’agit-il d’une version définitive, ou doit-on potentiellement s’attendre à une version plus complète encore dans quelques années ? Savez-vous si d’autres ouvrages concernant l’œuvre de Franquin sont prévus ?

« J’espère bien que ce ne sera pas l’édition « définitive », vu qu’il reste les compléments et mises à jour opérées jusqu’à la mort de Franquin. J’ignore quels autres projets existent. C’est bizarre qu’il y ait aussi peu d’études consacrées à cet auteur capital de notre bande dessinée. »

Extrait de la version 2022 (Glénat).

Finalement, que retiendrez-vous de Franquin, de son caractère ou de ses créations ?

« Un être exceptionnel, drôle, généreux et chaleureux, et un artiste génial qui a transcendé son genre originel. »

Pour finir, pouvons-nous évoquer l’affaire « Gaston Lagaffe » ? Une reprise autorisée ou non, selon vous ?

« Je ne me sens pas autorisé à donner un avis définitif sur cette question très délicate, mais qui pose un problème intéressant. Dans le principe, je ne suis pas contre les reprises, si elles sont du niveau de certains « Spirou vu par… ». Deuxio, le travail de Delaf est de qualité, estimable et fidèle. Tertio, Franquin a déclaré qu’il ne souhaitait pas une prolongation de « Gaston » après sa mort. C’est ce point qui est finalement le plus important : on respecte la volonté d’un auteur, donc dans notre cas on s’abstient. »

Philippe TOMBLAINE

« Et Franquin créa la gaffe » par André Franquin et Numa Sadoul

Éditions Glénat (39,00 €) – EAN : 978-2-344053379

Parution 9 novembre 2022

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4 réponses à « Et Franquin créa la gaffe » : il était une fois André Franquin par Numa Sadoul…

  1. BOX OFFICE STORY dit :

    J’avais acheté le livre en 1986 qui était fort cher pour moi, mais l’entretien est passionnant. Un must du genre.

  2. LIONEL dit :

    Je vais enfin pouvoir le lire :)

  3. PATYDOC dit :

    Les entretiens de Numa avec Gotlib ont bien été publiés à l’époque chez Albin Michel collection Graffiti

    • Philippe Tomblaine dit :

      Bonjour,

      J’ai modifié l’article pour intégrer votre commentaire.
      Merci.

      Cordialement
      Ph. Tomblaine