Décès de l’artiste coréen Kim Jung Gi…

Kim Jung Gi n’était clairement pas l’artiste le plus prolifique de la bande dessinée. Mais sa production graphique dépasse sûrement celle de la plupart des auteurs de sa génération. C’était surtout un expert de la performance scénique, sachant couvrir une feuille vierge avec minutie devant les yeux ébahis de ses spectateurs. Kim Jung Gi, c’était plus qu’un graphiste anonyme assis seul derrière sa table à dessin, c’était un homme dévoué à ses fans et ses élèves qui savaient reconnaître, en lui, un dessinateur minutieux. C’était surtout un bourreau de travail, et c’est peut-être ce qui l’a emporté ce lundi 3 octobre 2022. Pris d’une crise cardiaque à Paris, il ne finira malheureusement pas sa tournée internationale : la Comic-Con de New York devait être son prochain arrêt.

Invité par la Galerie Maghen pour qui il réalisait déjà sa troisième exposition, Kim Jung Gi n’a pas survécu à la crise cardiaque qui l’a terrassé à seulement 47 ans. Il a ressenti des douleurs dans la poitrine alors qu’il se trouvait à l’aéroport qui devait l’emmener à New York. Immédiatement transporté à l’hôpital, il n’a pu être sauvé, malgré les efforts de l’équipe médicale.

Il est connu du monde de la bande dessinée francophone pour sa collaboration avec le scénariste Jean-David Morvan, avec qui il a publié – aux éditions Glénat – le premier tome de la série « SpyGames », en 2014. Bien plus que l’histoire qui ne sert qu’à mettre en avant une succession d’actions et de violences, c’est la virtuosité du dessin de Kim Jung Gi qui rend cet ouvrage palpitant. Ses planches en mettent plein la vue. Dès la couverture, le public est happé par le foisonnement de détail à faire pâlir Geof Darrow. Le second tome est annoncé depuis deux ans et Kim Jung Gi avait même commencé quelques planches en direct sur son Facebook et sur YouTube. Verrons-nous cette suite, rien n’est moins sûr maintenant.

Né en Corée du Sud en 1975, l’habilité graphique de Kim Jung Gi fait qu’il entreprend naturellement des études aux Beaux-Arts de l’université Dong-Eui, à Busan, malgré la réticence de ses parents. Ensuite, comme tous les Coréens, il est mobilisé pour un service militaire de deux ans. Faisant semblant de mal dessiner pour ne pas avoir à réaliser les portraits des familles de ses camarades, il ne pourra pourtant pas cacher très longtemps son talent graphique.

« Avant de rejoindre l’armée, j’ai entendu dire que les gens, surtout ceux d’un rang supérieur à vous, vous demandaient de dessiner toute sorte de choses comme leur copine ou leur famille s’ils découvraient que vous étiez étudiant en art. Donc, je prétendais mal dessiner et on ne m’a finalement pas trop demandé de faveurs. Je détestais ce genre de commande, je ne dessine même pas ma propre famille, alors pourquoi devrais-je dessiner celle des autres ? Il y avait un autre étudiant en art qui nous a rejoints quelques mois après mon arrivée. C’est lui qui a fini par assumer une grande partie de ce fardeau. Et quand il à découvert que j’étais en fait très bon en dessin, cela l’a un peu énervé. » déclarait-il à la chaîne Youtube Proko en 2018.

N’ayant pas souvent accès à une feuille et un crayon durant ces années de service, il s’est contenté de représenter dans sa tête les étapes de ce qu’il aurait pu dessiner. Il a commencé cet exercice intellectuel en mémorisant la structure interne des avions qui l’emmenaient au point de saut en parachute. Cela l’aidait à dédramatiser la situation et lui apportait un calme intérieur indispensable à ce moment-là. Il a ainsi pu attentivement observer les mécanismes et les armes à feu pour appréhender leurs formes et leur structure. Cette capacité à enregistrer le monde qui l’entoure, lorsque sa main ne pouvait le reproduire sur papier, a fait de lui l’artiste méticuleux qu’il était.

C’est seulement en 2002 avec le récit « Funny Funny » publié au Japon dans le magazine japonais Young Jump qu’il débute professionnellement sa carrière dans la bande dessinée. Après de nombreux récits courts, c’est en Corée qu’il publia sa série la plus longue « TLT : Tiger the Long Tail » avec Seung-Jin Park au scénario. Six volumes sortiront entre 2007 et 2011. Il a également publié huit livres d’art regroupant ses plus belles illustrations, dont certaines, assez osées, regroupées dans le volume « Omphalos », en 2015.

Si la minutie de Kim Jung Gi n’est jamais critiquée dans ses dessins d’armes ou de véhicules de guerre, ses représentations féminines, trop réalistes, lui ont souvent été reprochées comme il l’explique encore à la chaîne Proko : « On m’a dit que mes dessins étaient misogynes et j’ai eu des personnes qui m’ont demandé pourquoi je dessinais les organes génitaux. Et bien, je les dessine parce qu’ils sont là. Quand j’étais plus jeune, je trouvais les sujets érotiques amusants et intéressants. Je ne dis pas que cela ne m’intéresse plus, j’ai toujours des pensées coquines, mais j’ai aujourd’hui plus de gens autour de moi qui me surveillent. Ils me disent d’arrêter de dessiner des choses comme ça. Quand je n’étais pas célèbre, je pouvais dessiner ce que je voulais, c’était comme déverser tout ce qui me passait par la tête. Mais depuis que j’ai une réputation à maintenir, j’ai des contraintes, ce qui me rend un peu triste. »

KIM Jung Gi devant l'original du poster inclus dans son dernier artbook

Outre cet art-book au consacré à un sujet unique, dès 2007, il a commencé à publier de massifs sketchbook de ses diverses illustrations et planches de manga, finalisées ou non. Le premier reprend les dessins réalisés depuis 1994 sur un millier de pages au format A3. Un second, sorti en 2011, totalise 683 pages. Le troisième est publié en 2013 avec 536 pages, le quatrième en 2016 fait 448 pages, le cinquième – en 2018 – fait 314 pages, alors que le sixième et dernier (sorti en 2022) fait 480 pages et comprend une illustration format A2 du tigre servant de couverture. En 2010, il collabore avec l’écrivain français Bernard Werber, extrêmement populaire en Corée du Sud, en illustrant son roman « Paradise ». Collaboration qu’il réitère en 2013 pour « Third Humanity ». En 2014, sort « SpyGames », sur un scénario de Jean-David Morvan, déjà évoqué plus haut. En 2017, c’est avec le célèbre artiste japonais Katsuya Terada qu’il collabore en publiant un nouveau sketchbook réalisé à quatre mains. Le travail sur ce dernier est incroyable et il n’est pas toujours évident de discerner l’apport de chaque auteur tellement leurs styles arrivent à se fondre l’un dans l’autre.

Couverture en trois parties pour DC Comics.

Remarqué par les éditeurs américains tels Marvel ou DC, il réalisera plusieurs couvertures de magazines iconiques comme The Flash, Assassin’s Creed : Valhalla – Geirmund’s Saga, Hitgirl, Civil War II, Batman, Détective Comics et bien plus encore. Etre cover artist aux États-Unis est vraiment un travail réservé aux meilleurs dessinateurs, et rares sont les étrangers pouvant y prétendre.

Encore plus détaillée, cette série de couvertures pour Civil War II est un puzzle immense où s'affrontent les principaux super-héros de l'écurie Marvel.

En plus de vendre ses collections de croquis, de collaborer avec des éditeurs de bandes dessinées, d’enseigner son art à AniChanga qu’il a cofondé à Séoul avec son ami fidèle et manager Kim Hyun Jin ou d’exposer son travail dans des galeries et des événements, Kim Jung Gi avait également le talent de divertir ses fans lors de spectaculaires séances de dessins en direct. Durant ces sessions de dessin intensif, il y a représenté toute sorte de choses : des humains bien évidemment, toujours avec des accoutrements extrêmement détaillés, mais aussi beaucoup de félins, des lions, des tigres ou des créatures mystiques. Il a également intégré des super-héros, des paysages urbains, des véhicules, des batailles monumentales et bien plus encore. Tout cela sans jamais avoir recours à des croquis préparatoires et aucune ligne de construction. Il pouvait partir d’un détail, finaliser un visage, faire surgir un corps, puis repartir de l’autre côté de la feuille pour compléter un paysage et relier le tout dans une maîtrise absolue de la composition et de l’ajustement des éléments à première vue disparates. Durant de nombreuses heures, il interagissait avec le public qui l’interrogeait sur sa manière de procéder pendant qu’il dessinait avec minutie, armé de son inséparable pinceau à encre de Chine. Bien sûr, certaines questions revenaient souvent sur le matériel utilisé ou ses capacités de mémorisation. Même si cela finissait par le lasser, il répondait toujours avec bienveillance. Une de ses fresques fait d’ailleurs partie du « Livre Guinness des records », comme étant le dessin connu le plus long du monde. Ce projet lui a pris quatre jours, du 2 au 7 juin 2015, soit environ 20 heures. Dessiné sans croquis préparatoire, l’immense fresque représente le patrimoine vivant de Penang vu par le prisme déformant d’un objectif fisheye.

Kim Jung Gi était un artiste prolifique qui laisse déjà derrière lui une production que certains dessinateurs pourraient envier. Il avait sûrement tellement de choses à encore dessiner qu’il est difficile d’imaginer avoir perdu un tel génie à seulement 47 ans. Il laisse derrière lui sa femme ainsi que ses deux enfants.

Bien entendu, l’exposition à la Galerie Maghen, raison de sa venue à Paris, a continué malgré le drame et a fermé ses portes le 8 octobre comme prévu.

Gwenaël JACQUET

Galerie

Une réponse à Décès de l’artiste coréen Kim Jung Gi…

  1. laurent dit :

    un talent hors du commun
    quelle perte pour les étudiants qui suivaient ses cours