Jérémie Moreau : un auteur habité !

Après son « Singe de Hartlepool » (avec Wilfrid Lupano au scénario), Jérémie Moreau a poursuivi, seul maître à bord, une carrière remarquée (1) et remarquable, s’affirmant, album après album, comme l’un des auteurs phares de toute cette génération qui se complaît avec talent dans les contes philosophiques. « Les Pizzlys », son nouveau roman graphique initiatique — consacré à nos rapports à l’environnement, au retour aux sources, à la spiritualité et à l’écologie — ne fait pas exception !

Nathan enchaîne les courses Uber dans la capitale, au volant de sa bagnole achetée à crédit, afin de subvenir aux besoins de ses frères et sœurs, depuis le décès de sa mère. L’œil fixé sur son GPS, il travaille jour et nuit, mais avec ses dettes et les coûts de la scolarité de ceux dont il a désormais la charge, cela suffit à peine à payer le loyer. Et quand son portable tombe en panne, c’est la totale : il fait un burn-out provoquant un accident, alors qu’il venait d’embarquer une cliente à qui il avait confié ses difficultés à tout assumer !

Cette femme, une vieille Indienne, doit retourner dans sa terre d’origine, l’Alaska, après 40 années passées à Paris. Prise de compassion, elle lui propose de tout quitter, pour partir ensemble, avec toute sa famille, vivre en forêt pour se ressourcer, au fin fond de cette grande terre de type polaire. Ainsi, sur un coup de tête, ils vont tous décoller pour le Grand Nord, afin de fuir ce quotidien continuellement connecté et en perpétuel mouvement. Évidemment, cette rupture totale avec leur vie citadine ne va guère être du goût des enfants, jusqu’alors rivés à leur téléphone portable ou autre ludique technologie. Privés de Wi-Fi dans une cabine sans électricité, ils n’ont plus leurs repères et il va leur être fort difficile de renouer avec la nature, avec des besoins primaires ou des loisirs simples, et d’en apprécier les bienfaits.

Ils vont toutefois essayer de s’adapter, avec l’aide de la mamie qui les a embarqués dans cette aventure, à ce bouleversement énorme, aux antipodes de ce qu’ils ont eu l’habitude de vivre jusqu’à présent. À l’instar du monde qui est, lui aussi, en train de se transformer — ainsi, en Alaska, on constate l’apparition d’une nouvelle espèce issue du croisement d’un ours polaire et d’un grizzly, à cause du réchauffement climatique, que l’on nomme un pizzly —, cette fratrie va être changée au plus profond d’elle-même.

Vantant le lien spirituel entre l’homme et son animalité à l’aide de mises en avant de mythes anciens, l’auteur propose ici une habile satire de notre quotidien esclave du tout numérique, avec notamment des passages de décorporation tout à fait évocateurs.

Grâce à des personnages très attachants, à la simplicité de son trait, à des ambiances graphiques souvent étonnantes, oniriques ou quasi chamaniques, et à une narration totalement maîtrisée, Jérémie Moreau réussit à vraiment nous émouvoir, tout en nous faisant bien prendre conscience du danger de la crise climatique : en refermant ce bel ouvrage de presque 200 pages toutes en couleurs, on ne peut que continuer à réfléchir à comment digérer ou analyser les conséquences de ce grand chamboulement de notre univers.

Gilles RATIER 

(1)  Sur Jérémie Moreau, voir aussi : « La Saga de Grimr » par Jérémie Moreau et « Le Singe de Hartlepool », Prix Château de Cheverny de la bande dessinée historique 2013.

« Les Pizzlys » par Jérémie Moreau

Éditions Delcourt (29,95 €) — ISBN : 978-2-413-04081-1

Parution 5 octobre 2022

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