« Une romance anglaise » : quand Miles Hyman et Jean-Luc Fromental racontent l’affaire Profumo…

En juin 1963, le ministre de la Guerre anglais, John Profumo, est poussé à la démission en raison d’un retentissant scandale : la presse vient de révéler sa relation avec une jeune et ambitieuse strip-teaseuse, Christine Keeler. Un coup de tonnerre dans Londres, à l’heure des sixties et d’une jeunesse éprise de libertés. Après « Le Coup de Prague », Miles Hyman et Jean-Luc Fromental retracent cette affaire érotico-politique au sein de la prestigieuse collection Aire libre : entre esthétisme sulfureux des corps, relents d’espionnage international et conservatisme guindé…

Quand le scandale éclate... (Planches 1 et 2 - Dupuis, 2022).

À Londres, la réputation de l’ostéopathe Stephen Ward n’est plus à faire après-guerre : sa clientèle compte alors des célébrités, tels Winston Churchill ou Elizabeth Taylor. Portraitiste de talent, il peint aussi bien le prince Philip que Douglas Fairbanks ou Sophia Loren. Nul n’ignore toutefois que Ward profite de ses relations pour organiser des week-ends de débauche dans un cottage de Cliveden (au sud-est du pays) appartenant à lord Astor, personnalité influente de l’establishment britannique. Sont conviés là de très jeunes femmes, soumises aux fantaisies sexuelles des invités… Parmi ces derniers figure John Profumo, le ministre de la Guerre du gouvernement conservateur. Par l’intermédiaire du très libertin Ward, il rencontre Christine Keeler, une jolie brune dont les origines misérables cachent divers traumatismes (agression sexuelle, enfant mort-né) et une volonté de refaire sa vie. Avec une certaine insouciance…

Portraits de John Profumo (en 1953) et de Christine Keeler (en 1963).

Problème : outre l’aspect Pygmalion des relations – malsaines – tissées entre Ward, Profumo et Keeler, la situation s’envenime. Car, lors d’un week-end à Cleveden, la brune Keeler a aussi entamé une relation avec Evgueny Ivanov, l’attaché naval soviétique en Grande-Bretagne. Or, en 1963, aux lendemains de la crise des missiles de Cuba (1962), en échange d’une importante somme d’argent, Keeler révèle que Stephen Ward lui a demandé d’obtenir de Profumo la date de livraison d’armes nucléaires américaines à l’armée, alors stationnée en Allemagne de l’Ouest. En parallèle, l’espion Ivanov s’évanouit vers Moscou. Profumo et Ward, pris au piège d’une affaire qui les dépasse, se retrouvent mis en accusation jusqu’à la Chambre des communes… L’affaire devient le plus grand scandale de la société anglaise des sixties, quelque part entre James Bond (arrivé sur les écrans en 1962), les Beatles (dont la carrière est lancée fin 1962) et une nouvelle presse à sensation (les fameux tabloïds) adepte de titres racoleurs et de formules choc.

Planches 3 et 4 (Dupuis, 2022).

Si le scandale Profumo, devenu une véritable affaire d’État, éclabousse directement le parti conservateur, il malmène plus largement l’ensemble de la classe politique et l’élite sociale britannique. Les virulents échanges à propos de l’immoralité des grands de ce monde n’auront de cesse d’animer les discussions ! Tenu en juin 1963, le procès Ward livre littéralement le médecin en pâture à la presse et à la justice, personne ne voulant – jusqu’à la fin – se mouiller pour prendre sa défense. Profumo, quant à lui, se tourne vers un travail salutaire au profit de l’aide sociale, afin de restaurer son honneur dans les mois et années suivantes. Keeler, disparue en 2017, n’a pour sa part jamais retrouvé sa dignité. Hasard : après le film « Scandal » (1989 ; avec John Hurt, Joanne Whalley, Bridget Fonda et Ian McKellen), l’affaire Profumo sera notablement et précisément rappelée aux téléspectateurs du monde entier en 2017, au cours de la saison 2 de la série « The Crown ».

Couverture pour l'édition luxe (Dupuis, 2022).

Vue de Piccadilly Circus en 1963.

En couverture de l’édition classique de l’album (104 pages), influencé tant par Edward Hooper que par Alfred Hitchcock, Miles Hyman a représenté un duo d’accortes jeunes femmes, lascives et dénudées. Dominé par Ward, le duo semble être présenté au lecteur-spectateur-voyeur d’un récit engagé sur fond d’affairisme et de lieux festifs britanniques (voir, à l’arrière-plan, les enseignes lumineuses et panneaux publicitaires pléthoriques de Picadilly Circus en 1963). Pour l’édition spéciale (tirage de tête avec jaquette et frontispice numéroté et signé), la couverture suggère plus directement encore l’attrait pour une jeune femme en maillot de bain, occupée à fumer et écouter la radio près d’une piscine. Une incarnation symbolique de la libération des mœurs, mais une icône anonyme, sans visage et renvoyant de ce fait la femme au statut de simple objet de désir, sans âme ni caractère romantique ; le titre – volontairement old school – étant dès lors plus ironique que jamais. Quoi de mieux, au final, que les talents conjugués de Jean-Luc Fromental et Miles Hyman pour raconter ces jeux d’ombres et de lumières, ces mondes urbains vaporeux bruns et ocres, ces tensions assassines et ces psychologies dévastées ?

Publicité pour l'album.

Philippe TOMBLAINE

« Une romance anglaise » par Miles Hyman et Jean-Luc Fromental

Éditions Dupuis (23,00 €) – EAN : 979-10347-304-38

Tirage de tête (35,00 €) – EAN : 979-10347-645-94

Parution 7 octobre 2022

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2 réponses à « Une romance anglaise » : quand Miles Hyman et Jean-Luc Fromental racontent l’affaire Profumo…

  1. Jacques dit :

    « immoralité morale » cela me semble un peu redondant.
    .Bonne journée

    • Philippe Tomblaine dit :

      J’ai corrigé la formulation. Merci pour votre œil avisé.

      La morale de l’histoire n’est pas sauve pour autant !