Tel Cyrano, nous pouvons affirmer, qu’à la fin de l’album « Les Cœurs de ferraille », nous sommes touchés…

Le premier volume de la série « Les Cœurs de ferraille » est un conte sensible, intelligent et surprenant. Comme tout bon ouvrage pour la jeunesse, il délivre plusieurs niveaux de lecture pour satisfaire les lecteurs de tous âges. C’est un trio d’auteurs confirmés et complémentaires qui est à l’origine de cette série prometteuse : les Beka (Bertrand Escaich et Caroline Roque) au scénario et José-Luis Munuera au dessin.

Le récit se déroule dans une campagne du Sud des États-Unis réinventée : on y trouve des paysages caractéristiques, maisons et champs de coton de la fin du XIXe siècle, mais aussi des objets anachroniques ; écrans transparents de réseaux sociaux modernes, aéronefs du XXsiècle ou des centaines de robots androïdes qui assistent les hommes dans tous leurs travaux. La petite Iséa est ainsi couvée par une nounou robot, bien plus aimante que sa mère. Celle-ci, jalouse l’a appelé Debry en référence au débris qu’elle deviendra quand elle ne sera plus utile.

La jeune fille solitaire n’a qu’une grande amie : Tal, qu’elle ne connait que par écran interposé. Elles discutent ainsi quotidiennement, partagent leurs goûts et leurs envies. C’est Tal qui conseille à Iséa le film « Cyrano de Bergerac » pour lequel elle se prend d’une véritable passion. Elle se réfugie dans ce récit d’amour contrarié pour oublier un quotidien sans tendresse.

Un soir, quand Iséa revient de l’école, Debry n’est plus là. Sa mère l’a vendue pour d’obscurs raisons, peut-être par jalousie. La jeune fille est désespérée.

Elle vient de perdre le seul être qui la consolait d’une existence dénuée de l’affection d’une famille. Elle n’hésite pas et décide de partir à la recherche de Debry accompagnée de Tilio : un camarade d’école qui, tel Cyrano avec Roxanne, l’aime sans oser lui avouer.

Commence alors une odyssée improbable qui les conduit à découvrir de nombreux mystères et secrets notamment sur le monde d’apparence si tranquille des robots. Ceux-ci cachent aux humains l’existence de Tulpa, une ville où peuvent se réfugier certains des leurs promis à une réinitialisation injuste. Pendant ce voyage initiatique Iséa et Tulio s’apprivoisent mutuellement à la découverte de tendres cachotteries.

« Les Cœurs de ferraille » s’annonce comme une série dans laquelle chaque volume narre une histoire complète qui pourra se lire indépendamment des autres. Elle commence de la meilleure des manières avec ce premier tome qui nous a bluffé par son rythme, son intelligence narrative et graphique.

Au-delà d’une intrigue originale dans un monde rétrofuturiste inusité et d’un parcours initiatique intrigant pour deux jeunes héros dans lesquels les jeunes lecteurs peuvent se projeter, la bande dessinée aborde des thèmes profonds comme les rapports mère-fille toxiques, le besoin d’amour et de tendresse pour grandir de manière équilibrée, mais aussi le racisme ou la ségrégation à partir de l’exemple des robots androïdes exploités par les humains. Ainsi, le nom de leur ville refuge de Tulpa est une référence non voilée à Tulsa : ville de l’Oklahoma, où des centaines d’Afro-américains ont été massacrés en 1921.

On ne change pas une équipe qui fait de bonnes bandes dessinées. Après avoir œuvré ensemble en 2020 sur le premier volume non signé du regretté Raoul Cauvin des « Tuniques bleues » (le tome 65, « L’Envoyé spécial »), les Beka et Munuera se retrouvent pour notre plus grand plaisir. On ne présente plus le couple du Sud-Ouest, auteurs de séries à succès telles « Studio Danse », « Les Rugbymen », « Le Jour où… », « Le Blog de… » ou de reprises de héros cultes avec « Champignac » ou justement « Les Tuniques bleues ».

Ils nous ont confié dans cette interview leur méthode de travail : « Il n’y a pas de formule dans notre façon de travailler. Nous rebondissons l’un sur l’autre, car toute idée ou toute intuition ouvre souvent des horizons insoupçonnés. À deux, nous explorons deux fois plus de possibilités, et donc de solutions… En général, Bertrand aime se creuser la tête sur le séquençage et la structure des planches… Caroline aime beaucoup ciseler les dialogues ou s’attarder sur une scène bien précise, pour l’exploiter au maximum… Mais parfois, ce sera l’inverse. Le regard de l’autre permet aussi de réaliser plus vite qu’une idée n’est pas bonne et qu’il faut l’abandonner pour essayer autre chose. C’est un gain de temps considérable ! Rien ne vaut d’être deux pour ça !  On écrit pour la jeunesse de la même façon qu’on écrit des albums pour adultes ou tout public, il nous semble ! La seule différence est peut-être le vocabulaire ou les références, que nous cherchons à adapter au public. Mais notre volonté première est d’écrire pour un public le plus large possible, comme le faisaient Goscinny ou Hergé. »

Leur complémentarité avec José-Luis Munuera se manifeste pour notre plus grand bonheur ici. Le dessinateur espagnol adopte un trait plus réaliste que sur « Zorglub » ou « Les Campbell », tout en conservant son dynamisme et sa précision. Il apporte une touche de tendre poésie à un récit parfois tragique. Cette belle ode à la liberté, à la tendresse, à une ouverture d’esprit la plus grande possible et au panache évidemment, référence à Cyrano oblige, ravira un vaste lectorat comme elle a su nous charmer.

Debry et Iséa sur le toit.

Laurent LESSOUS (l@bd)

« Les Cœurs de ferraille T1 : Debry, Cyrano et moi » par José Luis Munuera et Beka

Éditions Dupuis (13,50 €) – EAN :  979-1-0347-6584-3

Parution 3 juin 2022

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