« Waco Horror : Elizabeth Freeman, l’infiltrée » : quand les vies noires ne comptaient pas…

Mai 1916 : Jesse Washington, un ouvrier agricole afro-américain de 17 ans, est jugé pour meurtre à Waco, au Texas. Puis il semble disparaître… Menant l’enquête dans une Amérique profondément ségrégationniste, la suffragette Elizabeth Freeman va lever le voile de l’horreur : un lynchage sauvage, des sévices inimaginables… et des photos, distribuées dans toute la ville sous forme de cartes postales ! Accompagnés du dessinateur Stéphane Soularue, Clément Xavier et Lisa Lugrin livrent un bouleversant récit engagé : événement choc qui reçut, à l’époque, une couverture médiatique sans précédent aux États-Unis.

Un meeting en faveur de la cause noire (Planches 1 à 3 - Glénat 2022).

L’ignorance, le racisme, la haine et les convictions les plus inhumaines conduisent souvent au pire : une addition du pire qui se vérifie sur tous les continents et à toutes les époques, comme le prouve par exemple l’affaire du crime de Hautefaye en 1870.

En couverture de ce one shot de 168 pages, un accent prioritaire est mis sur le jeu des oppositions : une femme seule contre un groupe d’hommes menaçant, un décor construit (pont métallique) contre l’absence de cadre, le témoignage journalistique et photographique contre la vindicte haineuse et le jugement sommaire, la lumière contre les ténèbres. En plaçant « Elizabeth Freeman, l’infiltrée » dans la partie haute du visuel, les auteurs la transforment de fait en héroïne et témoin-clé d’un événement passé, selon la connotation usuellement associée au traitement graphique utilisant la couleur sépia. Une affaire véridique mais encore trouble se dessine, fait sordide que nous ne pouvons encore percevoir que par quelques détails extrêmement inquiétants : l’horreur signifiée dans le titre, les torches et la corde tenus par les hommes, leurs visages et attitudes sinistres… Tout laisse donc présupposer un lynchage ou une exécution sommaire commise par des Blancs, la victime – que l’on peut envisager comme étant afro-américaine, compte tenu des habits (débuts XXe siècle) portés et du contexte connu – étant en quelque sorte invisibilisée. Si le nom de la localité de Waco invoque potentiellement la mémoire du lecteur, c’est aussi parce qu’elle demeure associée à ce second drame survenu en avril 1993 : après 51 jours de siège, David Koresh et la secte des Davidiens préférèrent périr dans un incendie plutôt que de se rendre au FBI et à l’armée américaine, décision entraînant dans la mort pas moins de 81 personnes. Il y a décidément des lieux hantés par la tragédie…

Illustrations pour la couverture.

Couverture pour « The First Waco Horror », ouvrage de Patricia Bernstein (Texas A & M University Press, 2005).

Entre influence, combat et séduction... (Planches 8 et 9 - Glénat 2022).

Inscrit chez Glénat dans la collection Karma, dirigée par Aurélien Ducoudray et narrant des destins individuels parfois oubliés, mais ayant profondément marqué l’Histoire (ainsi de titres récents tels « Nellie Bly » ou « Bob Denard »), « Waco Horror » revient donc doublement sur l’histoire d’un lynchage hors-normes et sur le rôle fondamental joué par Elizabeth Freeman (1876-1942) :  militante des droits civils, alors envoyée comme enquêtrice au Texas par la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP). En dépit des réticences des habitants de Waco à s’exprimer sur le sujet, c’est bien le rapport détaillé de Freeman (accompagné des photographies illustrant le supplice enduré par Jesse Washington…) qui, publié dans le magazine The Crisis, choquera utilement toute l’opinion américaine. Revenons sur les faits : soutenue par W.E.B. du Bois (sociologue et militant cofondateur de la NAACP), Freeman, déjà engagée dans la lutte pour les droits des femmes, allait donc s’intéresser à la disparition de Jesse Washington en mai 1913. Avec une question principale : qu’était-il exactement survenu à Waco, communauté de 30 000 habitants que ses chefs plébiscitent encore comme une bourgade idyllique au début du XXe siècle ?

Recherches pour le personnage d'Elizabeth Freeman.

Pont interurbain de Waco (Photo par E. C. Blomeyer, 1916).

Waco, la ville de l'horreur (mai 1916).

Arrêté le 8 mai 1916 pour le meurtre supposé de l’exploitante agricole Lucy Fyer, Jesse Washington, 17 ans, est inculpé par un grand jury trois jours plus tard. Le 15 mai, date du procès, 2 000 personnes se massent à l’intérieur et aux abords du tribunal de Waco. Rendu en une heure dans un semblant de justice, le jugement se termine par une condamnation à mort. La foule arrive à s’emparer de l’infortuné, qui subit tous les affres possibles (Washington est déshabillé, poignardé, mutilé, aspergé d’essence, suspendu à un arbre et finalement brûlé vif sur un bûcher improvisé)… Les autorités présentes (le maire John Dillins et la police) n’interviendront pas et demanderont même à ne pas interrompre le supplice. L’horreur est à son comble deux heures plus tard quand les restes calcinés sont trainés en cheval à travers la ville, sous les cris de joie des enfants. Le feu du bûcher, du reste, aurait été allumé par l’un de ces charmants bambins, selon un rite de passage salué par la communauté texane blanche… Prises par Fred Gildersleeve, photographe professionnel à Waco, des clichés seront développés comme cartes postales ; on y verra notamment des adolescents, âgés d’à peine 12 ans, rassemblés autour du corps de Washington. Dans les jours qui suivent, l’affaire fait scandale jusqu’en Angleterre, bien que les journaux texans continuent de défendre l’indéfendable. À Waco même, aucun des témoins, policiers ou élus n’aura jamais à répondre des faits devant la justice. Le militantisme anti-lynchage de la NAACP porte toutefois ses fruits : alors que, de 1890 à 1920, 3 000 Noirs sont tués par la foule et les affiliés du Ku Klux Klan sous les prétextes les plus divers, l’opinion publique tourne en faveur de la protection des Afro-Américains. Le combat contre la ségrégation et les violences raciales n’est pas réglé pour autant ; en 2016, 100 ans après les faits, la pause d’un monument commémoratif à Waco, sur les lieux du lynchage, n’était toujours pas actée. La décision positive sera finalement entérinée… en juillet 2021. Entretemps, en 2018, le réalisateur Spike Lee évoquait à son tour ce lynchage dans le film « BlacKkKlansman : j’ai infiltré le Ku Klux Klan ». En 2020, l’affaire George Floyd – survenue en Caroline du Nord – émouvait le monde entier et ravivait le mouvement Black Lives Matter.

Flyer de la NAACP promouvant la prise de parole d'Elizabeth Freeman en 1916 (note : la photo supérieure est volontairement floutée).

Auteurs sensibles et efficaces dans le traitement de leurs sujets, Clément Xavier et Lisa Lugrin (voir nos articles concernant « Yékini, le roi des arènes » et « Geronimo : mémoire d’un résistant apache ») ont été récompensés à l’automne 2021 du Prix Château de Cheverny de la bande dessinée historique de Blois, pour « Jujitsuffragettes, les amazones de Londres » (Delcourt). Alternant toujours biopic et BD reportage, les auteurs confèrent à ce nouvel album une note toujours douce amère, conjuguant humour (noir !), dialogues philosophiques porteurs d’espoir, descriptions des violences et scènes poignantes. Adapté à tous les publics, le traitement graphique de Stéphane Soularue (voir « Marie Curie » en 2015, sur scénario de Laura Berg) participe pleinement de cette atmosphère, rendant lisible chaque étape de cet infernal fait divers.

Storyboard pour les planches 36-37.

Recherches de couvertures.

Revenant sur la genèse de ce projet, Lisa Lugrin explique : « Nous avons découvert cette histoire il y a longtemps, en faisant des recherches pour un autre album qui se déroulait lui aussi aux États-Unis. L’originalité de ce lynchage, et ce qui a assuré sa « célébrité », c’est qu’il a été documenté sous toutes ses coutures par Fred Gildersleeve, un photographe de Waco. Il en a fait des cartes postales, qui choquent par l’ampleur du nombre de participants et l’ambiance de kermesse qui régnait. Mais, au-delà de ça, ce qui nous a semblé intéressant, ce sont les personnages d’Elizabeth Freeman, suffragette qui a mené l’enquête à Waco, et de William Du Bois, le sociologue noir qui lui a commandité cette enquête pour la publier dans son journal, The Crisis. C’est grâce à eux que cette affaire a été ébruitée et qu’elle a scandalisé l’Amérique. Or, ces personnages sont peu mis en avant, presque comme si on les avait effacés de l’Histoire, sans doute en raison de leur sexe et de leur origine ethnique. On redécouvre seulement aujourd’hui le travail de Du Bois (notamment à travers certaines de ses enquêtes rééditées par La Découverte), un pionnier de la sociologie de terrain, qui était l’égal de Durkheim, mais qui n’a pas eu la même reconnaissance à l’époque, uniquement à cause de sa couleur de peau. »

Propositions alternatives pour la couverture.

Lisa Lugrin :« Une fois découverte, on a laissé cette histoire de côté en se promettant d’y revenir un jour. Nous n’étions pas « mûrs » encore, le terme de suffragette ne nous évoquant par exemple pas grand chose… Le hasard a fait que nous avons réalisé une bande dessinée sur les suffragettes de Londres qui ont appris à faire du jujitsu au début du XXe siècle, pour se défendre contre les violences qu’elles subissaient. En se documentant sur ces femmes, et notamment Emmeline Pankhurst, la cheffe d’un courant radical, on s’est souvenus d’Elizabeth, suffragette elle aussi, et on a mieux saisi la force de ce personnage. On a donc eu envie de revenir à elle et de nous plonger dans son enquête sous couverture à Waco, une des premières du genre. »

Etapes de réalisation...

Philippe TOMBLAINE

« Waco Horror : Elizabeth Freeman, l’infiltrée » par Stéphane Soularue, Lisa Lugrin et Clément Xavier

Éditions Glénat (22,00 €) – EAN : 978-2344045763

Parution 20 avril 2022

Galerie

2 réponses à « Waco Horror : Elizabeth Freeman, l’infiltrée » : quand les vies noires ne comptaient pas…

  1. EC Comics fan dit :

    _ Incroyable !! … merci pour ce triste épisode dont je n’ai jamais entendu parler
    (Pour la tragédie des davidiens je la connais , comme bon nombre je suppose) .
    C’est une histoire difficile à lire dont vous nous-faîtes là le résumé , et je prendrais
    cette émouvant album donc … de plus le graphisme est agréable , mais également
    le lettrage á la main qui devient de moins en moins courant .
    Un fait divers choquant , abasourdissant , que je veut faire découvrir á mes enfants .

    • Philippe Tomblaine dit :

      Bonjour et merci pour votre commentaire.

      Cet album permet effectivement de parler d’un monde et de menaces malheureusement pas si lointaines…

      Cordialement
      Ph. Tomblaine

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