« Arkham Mysteries » : destination épouvante en compagnie de Lovecraft…

Cthulhu, le « Necromomicon », Dunwich ou les Grands Anciens : si aucun de ces termes n’a de signification pour vous, rendez-vous à l’université Miskatonic et demandez à voir un certain H.P. Lovecraft… Ceux qui n’auront pas (trop) perdu de points de folie dans leur quête insensée pourront alors parcourir les pages de ce premier tome d’« Arkham Mysteries » ; et découvrir ainsi comment, au début des années 1920, le professeur Seth Armitage a ramené, des contreforts mongols, une boîte de Pandore plus ancienne que l’humanité elle-même. Il n’aurait pas dû ! Une plongée horrifique dans l’univers du maître de Providence, menée sans temps morts par Richard D. Nolane, scénariste de « Wunderwaffen » et grand habitué des genres uchronie-fantastique.

N'est pas Indiana Jones qui veut... (planches 1 et 2 - Soleil 2022).

Commençons cette année 2022 en saluant les éditions Soleil pour le choix de la maquette de couverture, véritable hommage à tout un pan du jeu de rôle francophone. Comment oublier en effet l’engouement produit dès 1981 par l’Américain Sandy Petersen et l’éditeur Chaosium, co-créateurs du jeu « L’Appel de Cthulhu » ? Inspiré par la nouvelle de Lovecraft parue dans le magazine Weird Tales en février 1928, le gameplay transcrit à merveille l’ambiance oppressante et la cosmogonie du mythe : à savoir, placer les joueurs-investigateurs (journalistes, scientifiques, policiers, etc.) dans le contexte des années 1890 ou 1920, en les confrontant à de démoniaques adorateurs d’horribles puissances séculaires et cosmiques. Publié par Jeux Descartes en France à partir de 1984, ce jeu (utilisant cartes et fiches de personnages, dés polyédriques, figurines et matériels divers) connaitra sept éditions successives avant d’être entièrement repris – entre mars 2015 et décembre 2018 – par l’éditeur Sans-Détour. Depuis janvier 2019, la licence française est passé dans le giron d’Edge Entertainment, Chaosium ayant entretemps (à l’occasion des 40 ans de la licence « Call of Cthulhu ») refait paraitre de son côté un « Kit de démarrage », destiné à faire connaitre « L’Appel de Cthulhu » à une toute nouvelle génération de joueurs. Outre ses centaines de suppléments et de scénarios (dont ceux publiés dans la revue culte Casus Belli), ses passionnantes déclinaisons guerrières (« Achtung! Cthulhu »), ses variantes plus contemporaines (« Cthulhu 90 » et « Delta Green ») et ses campagnes devenues cultes (« Les Masques de Nyarlathotep » en 1984, « Les Mystères d’Arkham » en 1991 ou « Par-delà les montagnes hallucinées » en 2010) « L’Appel de Cthulhu » aura essentiellement fasciné par sa trame aventureuse-horrifique… et ses illustrations.

Une boite de jeu mythique (deuxième édition internationale et première édition française de « L'Appel de Cthulhu » par Jeux Descartes en janvier 1984).

Paysages reculés ou inquiétants, ombres de la folie et de la terreur, créatures monstrueuses et entités gigantesques, pentacles obscurs et temples ruinés, forces occultes, humains plongés en plein cauchemars et monde globalement menacé de disparaitre : autant d’éléments graphiques déclinés à l’envie, notamment en couvertures des différentes gammes de Cthulhu (« 1890’s », « 1920’s/1930’s », « Contrées du rêve », « Cthulhu Now », livres de base, guides, écrans de jeu, etc.). Notons par conséquent que l’actuel premier plat d’« Arkham Mysteries » reprend d’emblée – et dès son titre – une typographie bien connue des rôlistes des années 1990. Gene Day (1952-1982), graphiste canadien mis à contribution pour la toute première version du jeu (Chaosium, août 1981 ; Jeux Descartes, janvier 1984), popularisa en parallèle les tentacules, poulpes et autres créatures visqueuses aptes à faire dresser les cheveux sur la tête. Et pour cause : devenue la référence ultime en la matière, Cthulhu est décrit par Lovecraft comme une gigantesque créature extraterrestre, endormie depuis des millénaires au fond du Pacifique dans la cité engloutie de R’lyeh, et dont l’apparence conjugue silhouette humanoïde démesurée, tête de seiche, tentacules de pieuvre et ailes de dragon. Après Gene Day, de nombreux dessinateurs confirmés furent appelés en renforts des deux côtés de l’Atlantique : citons Juan Rodriguez (écran de jeu en janvier 1984), Pierre-Olivier Vincent (écran en 1985), Bernard Alunni (4e édition française de « L’Appel de Cthulhu » en 1990), Philippe Caza (5e édition française en 1993), Christian Grussi (6e édition par Sans-Détour en novembre 2008) et Mariusz Gandzel (par exemple pour « Le Musée de l’Homme » en 2015, scénarisé par Tristan Lhomme), de nombreuses illustrations étant réalisées durant les années 1990 par Tony Ackland, Tim Callender, Yurek Chodak, Lisa A. Free, Lee Gibbons, Chris Marrinan ou Thomas B. Sullivan.

Quand Caza illustre Cthullhu (écran du maître de jeu pour la 3e édition française, Descartes - Janvier 1993).

Illustration de Bernard Alunni pour la 4e édition du livre de base (Descartes - Janvier 1990).

«Les Mystères d'Arkham » (Descartes - juin 1991 ; illustration par Tim Callender) et « Aventures dans la région d'Arkham » (Descartes - janvier 1995 ; illustration par S. King) : deux suppléments scénaristiques autour du jeu de base.

« Les Terres de Lovecraft : Arkham », une version révisée et remaquettée par l'éditeur Sans-Détour en juin 2010.

Avec ce premier opus d’« Arkham Mysteries », les auteurs jouent d’emblée avec les connaissances lovecraftiennes de leurs lecteurs. Si l’horoscope, le poulpe et les glyphes tatoués sur le dos de Seth Armitage (voire le revolver tenu en main, doigt sur la gâchette…) peuvent déjà faire douter de ses facultés psychologiques, considérons a minima que notre aventurier cherche à contrer une menace poulpesque… surgie dans son dos. L’adorateur de Cthulhu, en ce sens et toujours dans l’optique des ouvrages « dont vous êtes le héros », est bien le lecteur-joueur-spectateur !

Voyages et dangers au bout du monde (planches 5 et 11 - Soleil 2022).

Presque ignoré de son vivant, Lovecraft (1890-1937) bénéficie aujourd’hui d’un statut ambigu : le racisme qui émane de certains de ses écrits n’a ainsi pas empêché à son œuvre d’avoir une influence (positive !) considérable. Traversée par les thématiques du savoir interdit, de la quête scientifique, de l’influence extraterrestre sur la vie humaine ou du contrôle de son destin, la mythologie de « Cthulhu » explique à ce jour tant la réédition des classiques de Lovecraft en version illustrée (chez Bragelonne en 2017) ou en intégrale prestige (chez Mnémos en 2021) que leur adaptation en mangas par Gou Tanabe (éd. Ki-oon). Présent dans le domaine du jeu de plateau coopératif (« Horreur à Arkham » par Fantasy Flight Games et Edge Entertainment, 3e édition et variante en 2018), du jeu de cartes évolutif (« Horreur à Arkham : le jeu de cartes » par Fantasy Flight Games ; édition révisée en 2021) comme dans le jeu vidéo (de la série « Alone in the Dark », débutée en 1992, jusqu’à « Call of Cthulhu » en 2018) et en série TV (« Lovecraft Country » sur HBO en 2020), mais curieusement absent au cinéma (où l’on espère toujours voir « Les Montagnes hallucinées » adapté par Benicio Del Toro… ; citons néanmoins « La Malédiction d’Arkham », film de Roger Corman paru en 1970), l’auteur de « L’Affaire Charles Dexter Ward » (1928) aura aussi créé un fascinant monde semi-fictif, amplement repris dans le présent album : dans la Nouvelle Angleterre de Lovecraft, et plus précisément au Massachussetts, Harvard côtoie la fictive université Miskatonic, elle-même située dans la ville – toute aussi fictive – d’Arkham. L’on comprendra, folie aidant, que la saga « Batman » fasse un clin d’œil à cette dernière via la mention de l’asile psychiatrique d’Arkham, mentionné pour la première fois en 1974 par Denis O’Neil. Dans cette comté imaginaire ou ce pays transposé (autrement dit : Lovecraft Country), non loin de Boston et le long de la rivière Miskatonic, l’on pourra aussi visiter (à ses risques et périls…) le village de Dunwich, les ports de Kingsport et d’Innsmouth. Et en découvrir toutes les abominations rampantes et autres créatures cachées. Gare car « Le Monstre sur le seuil » (1933) et « ceux des profondeurs » (décrits en 1936 dans « Le Cauchemar d’Innsmouth » et dessinés par Alberto Breccia dès 1978 dans « Les Mythes de Cthulhu ») ne sont jamais très loin. Et dire que les années 1920 portent pour chrononyme les Années folles… Replongeons-y allégrement avec cet album au rythme dynamique, dont les tonalités feuilletonnesques d’antan sont traduites par le trait efficace de Manuel Garcia.

De l'horreur servie sur un plateau ou à la carte (Fantasy Flight Games, 2018-2021).

« L'Art de Lovecraft : L'Appel de Cthulhu », beau livre collectif rassemblant des dizaines de visuels, paru en 2010 chez Soleil.

Clôturons notre article en laissant la parole à Richard D. Nolane, lequel évoque la genèse de ce projet, ses influences littéraires, ses pistes scénaristiques et sa propre conception du monde de Cthulhu :

« La couverture de cet album a été réalisée par Jean-Sébastien Rossbach, à partir des planches introductrices se déroulant en Mongolie, en mettant le héros bien en évidence. Ceci avec l’ajout d’un bouquet de tentacules inquiétants pour bien suggérer un côté Cthulhu (alors que celui-ci n’apparaît pas dans ce tome, mais…). Quant au tatouage dans le dos de Seth Armitage, c’est finalement cette version qu’on a repris et changé dans l’album, car elle était meilleure que celle imaginée initialement par Manuel Garcia et moi… L’idée de faire une série lovecraftienne est née d’une conversation à Toulon avec Jean Wacquet, après un bon restaurant (un moment idéal pour faire infuser les idées…). Connaissant mon intérêt pour Lovecraft, Jean n’a pas tardé à évoquer l’idée que je pourrais réfléchir à quelque chose dans ce style, ceci d’autant plus que j’avais déjà réalisé la mini-série « 20 000 siècles sous les mers » (collection 1800 chez Soleil) avec Patrick Dumas, en relatant l’affrontement à mort entre le Capitaine Nemo et Cthulhu. Rentré à la maison, j’ai donc finalement proposé une série se déroulant au début des années 1920, avec un nombre limité d’albums qui aurait comme pivot central la ville d’Arkham et ses environs. D’où mon titre d’ « Arkham Mysteries » qui, avouons-le, est plus « pétant » que « Les Mystères d’Arkham ». »

Terreur dans les abysses (couvertures du diptyque « 20 000 siècles sous les mers » - Soleil, 2010-2012 et 2022).

« Après, tout s’enchaîne. Je voulais un héros au nom lovecraftien, qui ait des problèmes existentiels avec les Grands Anciens, mais qui soit assez jeune et dynamique pour se battre contre ce qui apparaît vite comme une malédiction personnelle. Ce fut le professeur Seth Armitage. Je voulais ensuite une héroïne qui partage un peu la vedette avec lui. Non pas pour répondre à une mode actuelle, mais parce que ce genre de personnage m’a toujours plu (voir là encore mes « Harry Dickson », « Vidocq » ou, donc « 20 000 siècles sous les mers »). C’est ainsi qu’est née Skylark Duquesne, mi-Mohawk/mi-Québécoise pure laine d’origine et propriétaire de l’Arkham Sentinel, le seul journal de la ville. Clin d’œil à la fois au Québec cher à mon cœur et à un roman de SF de E. E. Doc Smith dont je m’étais toujours dit que le titre ferait un super nom de personnage féminin à condition que ça tombe juste… Et ce qui couvait a fini par se produire : H. P. L. s’est vite invité dans l’affaire, en tant que correspondant local pour Providence de l’Arkham Sentinel. Il intrigue Skylark depuis longtemps et elle publie aussi, de temps à autres, certaines ses nouvelles fantastiques dans le périodique. Bref, le Lovecraft de 1921 n’a guère mis de temps pour devenir le « 3e homme » de la série ! »

« La Curée des astres » (en VO, « The Skylark of Space ») par Edward Elmer Smith (1928 ; couverture française en 1954).

Couverture pour « Skylark DuQuesne » (E. E. Smith, 1966 ; édition Rivière Blanche - 2020). Ce quatrième et dernier roman de la série « Skylark », longtemps demeuré inédit en version française, est traduit par Martine Blond et accompagné d’une introduction de Jean-Michel Archaimbault.

« Donc, après des épreuves terribles endurées en Mongolie pour tenter de sauver un ami explorateur, Seth Armitage ne va pas tarder à comprendre qu’il est un élément essentiel : le révélateur d’agissements inédits des Grands Anciens dans une Nouvelle-Angleterre soudain en proie à de très (très…) vieux démons (en plus de celui de la Prohibition). Quant aux visuels, ceux de Mongolie sont issus de diverses sources revisitées. Ceux liés aux USA sont issus au plus près de la réalité et ceux d’Arkham sont des interprétations à partir du plan succin qu’avait tracé H. P. L. de la ville et des descriptions disponibles, plus un certain nombre de clin d’œil à des auteurs du « Mythe de Cthulhu », etc. Pour le dessin, Jean Wacquet avait proposé qu’on tente une adaptation plus dans le style comics US que BD européenne. Je me suis laissé convaincre (je ne suis pas amateur de super-héros, mais la dynamique de ce style de dessin me plait) et quand j’ai vu les essais de Manuel Garcia, j’ai été emballé. Même chose en voyant les couleurs de Dijjo Lima. Le point d’orgue de tout ça étant la superbe double page montrant une vue aérienne d’Arkham. »

Tel est pris ? (planche 12 - Soleil 2022).

Philippe TOMBLAINE

« Arkham Mysteries T1 : Le Ciel des grands anciens » par Manuel Garcia et Richard D. Nolane
Éditions Soleil (14,95 €) – EAN : 978-2-302093720

Parution 5 janvier 2022

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