« Le Faux Soir » : un éclat de rire dans la Deuxième Guerre mondiale !

Le 9 novembre 1943, les lecteurs belges du quotidien Le Soir découvrent un numéro très particulier. Au nez et à la barbe de l’occupant nazi, la Résistance vient de réussir un coup de maitre : réaliser et imprimer en quelques jours un journal en apparence identique à celui promu par la Propaganda Abteilung. L’humour antifasciste et la liberté d’expression en plus ! Un éclat de rire qui coûtera la vie à certains de ses auteurs… L’exploit éditorial constitué par ce légendaire faux Soir est raconté chez Futuropolis dans un émouvant one shot de 90 pages ; un récit qui permet aussi de redire non à toute forme d’asservissement de la presse.

Bruxelles, une ville occupée (planche 4 - Futuropolis 2021).

Fondé à Bruxelles en 1887 par Pierre-Émile Rossel, Nicolas Corbelin et Edgar Roels, le quotidien Le Soir devient rapidement le quotidien généraliste le plus lu en Belgique : tirage de 180 000 exemplaires en 1914, de 270 000 exemplaires en 1935. Le 18 mai 1940, quelques jours après l’invasion allemande, Le Soir cesse de paraître. Spolié à ses propriétaires légitimes, il est relancé un mois plus tard par un groupe de collaborateurs et journalistes rexistes ultraconservateurs, pour beaucoup issus du journal catholique Le Vingtième Siècle. Parmi eux, Hergé, qui tente surtout d’y poursuivre les « Aventures de Tintin », à commencer par « Le Crabe aux pinces d’or », prépublié en noir et blanc du 17 octobre 1940 au 18 octobre 1941. Notons que cet album est actuellement republié – dans sa version couleurs – par Casterman, comme édition spéciale des 80 ans). Contrôlé par l’ennemi, vantant les mérites de l’Ordre nouveau et ceux d’un Reich de 1000 ans considéré comme unique rempart devant la menace bolchevique, le quotidien est vite surnommé Le Soir « volé ». Vendu à 130 000 exemplaires, augmentant son tirage jusqu’à 250 000 exemplaires, ce journal de collaboration (également surnommé Le Soir « emboché » ne souffre ni de la concurrence (12 autres journaux francophones ont été interrompus ou interdits) ni des pénuries de papiers…

La Résistance va faire une drôle d'impression ! (planches 6 et 11 - Futuropolis 2021).

Pour raconter l’incroyable histoire de ce faux Soir, le scénariste Denis Lapière (la série « Rose », « Seule », etc.), le journaliste Daniel Couvreur (chef du service culture du Soir) et le dessinateur Christian Durieux (voir notre chronique de « Le Spirou de… T17 : Pacific Palace », paru en janvier 2021) ont savamment utilisé les notes laissées par Marc Aubrion. Décidé à passer en résistance, Aubrion (nom de code, Yvon) est recruté par le Front de l’indépendance (F.I.) et initialement chargé de concevoir un journal d’informations clandestin. En octobre 1943, Aubrion a une idée peu ordinaire : célébrer le prochain 11 novembre (toujours synonyme, 25 ans après, de victoire contre l’Allemagne) avec un journal satirique ! Si René Noël (un ancien enseignant devenu le chef de la section presse du F.I.) et le journaliste Fernand Demany (démissionné du Soir) sont enthousiastes, l’opération s’avère aussi complexe que risquée.

Le « Faux Soir » du 9 novembre 1943 : un héroïque défi technique.

Complexe, car il faut non seulement imiter à la perfection la mise en page du véritable Soir, mais aussi financer l’impression de 50 000 exemplaires qu’il faut ensuite arriver à distribuer : à la fois en utilisant le circuit classique (quitte à court-circuiter celle du Soir « volé » et la vente sous le manteau, à 10 francs pièce, du Brabant jusqu’à la province du Luxembourg. Risquée, car le tout doit s’effectuer en petit effectif, sans bruits (ce qui n’est pas vraiment le cas d’une presse rotative fonctionnant de nuit…) et bien sûr sans jamais attirer l’attention de l’occupant avant le jour J. La date retenue posera du reste un problème inattendu : le 11 novembre est un jour de tirage moindre, et le 10 voit le Soir grimper jusqu’à quatre pages au lieu du recto-verso attendu. Le faux Soir paraîtra en conséquence dès le 9, dans un délai de fabrication record ! Au final, un petit-chef d’œuvre d’humour : légendes des photos détournées, éditorial parodiant le discours fascisant, petites annonces, publicités et nécrologie emplies de sous-entendus et de références à des collaborateurs connus, au gouvernement belge en exil ou à la déliquescence du Reich. Les imprimeurs Jean Plas, Ferdinand Wellens et Théo Mullier, les rotativistes Julien Oorlynck et Henri Vandevelde, Marc Aubrion et d’autres encore (dont Louis Coquels et Léon Thiel) paieront cependant très chers le fait d’avoir bravé la gestapo bruxelloise. En février 1944, cette dernière retrouve la rotative qui a servi à l’impression du faux Soir : la répression s’abat sur 21 personnes, toutes affreusement torturées et dont cinq périront dans les camps. En 1948, les survivants rassemblés et pris en photo se souviendront de cet acte de résistance hors normes.

Comment illustrer en couverture un tel récit, acte de guerre pacifique, intimiste et littéraire par essence ? Christian Durieux explique : « Je n’ai pas été à l’origine de la couverture, n’ai fait de mon côté aucune proposition. C’est Didier Gonord, le graphiste de Futuropolis, qui nous a envoyé deux brouillons d’images, deux propositions qui tenaient compte des deux temps du livre et des deux styles de dessin : le temps des événements du passé, au dessin réaliste en nuances de gris, et le temps du présent qui nous met en scène, les trois auteurs et Sébastien Gnaëdig (notre éditeur), enquêtant sur cette histoire et nous interrogeant sur les échos qu’elle peut avoir encore sur nous aujourd’hui. Le style de dessin de ce temps présent est plus enlevé et en couleurs franches. »

Recherches pour la couverture.

« De ces deux brouillons, nous avons été unanimes à choisir le premier. Alors, je suis parti dans cette direction et j’ai réalisé les dessins définitifs, mettant surtout en évidence, bien sûr, celui en gris de l’imprimerie clandestine. J’ai envoyé tout cela à Didier qui en a fait le montage. Mais quelques temps après, j’ai été pris d’un remords : celui d’avoir été un peu vite convaincu et d’être passé à côté de l’essentiel. Or, après réflexion, je me suis rendu compte que l’essentiel, justement, c’était la clandestinité : cette aventure du faux Soir avait été menée dans la plus grande clandestinité, le plus grand secret, sans quoi elle ne pouvait aboutir. »

Premier dessin de couverture.

Couverture version 1.

« L’image que j’avais faite était trop lumineuse, trop large (Didier avait utilisé une case existante du livre et je n’avais pas fait de réel effort de réinterprétation). Il y manquait l’obscurité évocatrice de secret et le rapprochement des personnages qui traduisait la complicité indispensable autour de l’objet de leur travail clandestin, le journal. »

Deuxième dessin de couverture.

« J’ai donc refait l’image en fonction de ces réflexions, accentuant l’effet des ombres et lumières (je pensais un peu au « Troisième homme » de Carol Reed) et le partage complice entre les deux protagonistes les plus importants du livre (alors que dans la première version, l’imprimeur à l’arrière était un personnage plus anecdotique), et cela a convaincu mes camarades. »

Photogramme extrait du film « Un soir de joie » de Gaston Schoukens (Belgique, 1955).

Utilisant de nouveau un trait ligne claire oscillant entre réalisme (pour les séquences au passé, traitées de manière charbonneuse) et semi-réalisme BD reportage (pour les séquences au présent), Christian Durieux peut à nouveau se vanter d’avoir réalisé un album aussi subtile (par ses cadrages, ses expressions ou ses ombrages) que techniquement maitrisé. Cadré en cinémascope, chaque case (trois par planche) offre une entrée très documentée (l’auteur s’est appuyé sur de nombreuses photos d’époque) sur cet événement ignoré ou mal connu que fut l’impression du faux Soir. Un travelling évocateur de ce que fut la temporalité de la conception minutieuse de cette édition particulière, allant jusqu’à contenir un faux strip de bande dessinée (parodiant le nom de Jacques Van Melkebeke, proche d’Hergé condamné à la Libération). Cerise sur le gâteau, vous retrouverez dans l’album un beau fac-similé grandeur nature de cette édition pastiche d’anthologie. Une lecture à faire non sans émotion, en se souvenant – du « Dictateur » selon Chaplin jusqu’à Charlie Hebdo en passant par « La Vie est belle » (Roberto Begnini, 1997) ou « Effroyables Jardins » (Michel Quint, 2000 – que le rire est une arme bien redoutable. La preuve en est : on peut mourir de rire.

Philippe TOMBLAINE

« Le Faux Soir » par Christian Durieux, Denis Lapière et Daniel Couvreur
Éditions Futuropolis (19,00 €) – EAN : 978-2-7548-3077-5

Galerie

2 réponses à « Le Faux Soir » : un éclat de rire dans la Deuxième Guerre mondiale !

  1. Jean dit :

    Merci de nous faire découvrir ce genre de BD qui n’est pas à priori mon style mais que je vais acheter grâce à vous. C’est une des qualités de votre site d’être éclectique et de donner envie de découvrir d’autres horizons.

    • Tomblaine dit :

      Merci de votre curiosité et précisément de votre goût pour l’éclectisme revendiqué. Nous sommes malheureusement loin de couvrir toutes les sorties de qualité que nous voudrions, faute de temps pour tout lire dans cette fin d’année de nouveau très chargée… Un « rattrapage » salutaire aura lieu en décembre !

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