« De Ira » : une dystopie qui a la rage au ventre…

Une jeunesse occidentale tentant de joindre les deux bouts, un monde en proie à un régime policier, des migrants livrés à eux-mêmes… et une violence de plus en plus extrême, dans laquelle il est aisé de sombrer. Tout ceci ne vous rappelle rien ? Avec « De Ira », Stéphane Hirlemann tente l’aventure de la dystopie contemporaine, mâtiné d’un regard cynique sur l’égoïsme et l’autocentrisme des sociétés occidentales. Un récit coup de poing, fondamentalement rageur vis-à-vis des grands débats sociétaux du XXIe siècle…

La faim du monde (planches 3 et 6 - Delcourt 2021).

De la neige, des loups semblant suivre un énigmatique meneur de meute lui-même camouflé par une peau d’ours et un masque de Rangda, reine des sorcières et figure maléfique de la mythologie balinaise. En guise de toile de fond, des véhicules sinistrés et des bâtiments apparemment abandonnés… Rassemblant ces divers éléments, le visuel de couverture semble à priori inscrire le présent album dans la veine des récits post-apocalyptiques. L’intrigue, pourtant, ne pousse les curseurs de notre réalité que quelques années plus tard, dans un futur qui demeure indéterminé. Il plonge en conséquence les lecteurs dans les affres d’une France poussée à son paroxysme sanitaire et policier : les camps de réfugiés regroupent des millions de personnes, la nourriture, les médicaments et les études sont hors de prix, les violences (des attentats meurtriers jusqu’à la simple dégradation du bien d’autrui) et l’esprit d’insoumission y sont endémiques. Dans ce cadre relativement sinistré, la philosophie stoïcienne aura-t-elle son mot à dire ? Rappelons à toutes fins utiles que « De Ira » ( « De la colère ») est le titre d’un dialogue en latin de Sénèque (4 av. J.-C.-65) écrit au milieu du premier siècle et dans lequel le philosophe définit la colère tout en proposant des moyens thérapeutiques pour s’en prémunir.

Un horizon terne (planche 9 - Delcourt 2021).

Dans ce monde dominé par la précarité, le sexisme, le racisme et la prédation sociale, une poignée d’adolescents tente de survivre, entre résignation et esprit de révolte. Pêche et Caro, liées par leur profonde amitié, doivent un jour faire face à l’emballement de la violence : Caro perd pied, tandis qu’Élisée, SDF insolite et lunaire, semble être le seul capable de la rasséréner… « Comment se construire autrement qu’en opposition ? » interroge ainsi l’auteur, Stéphane Hirlemann. Né en 1982 dans le sud de la France, travaillant désormais à Berlin, ce dernier s’est d’abord fait connaître comme scénographe, graphiste et réalisateur de court-métrages. Cofondateur de Shut-Studio, il se lance ensuite dans le motion-design et la sérigraphie, tout en participant à divers magazines (Psikopat, Aaarg !, Rolling Stone magazine et titres Milan presse. « De Ira » est sa troisième expérience dans le 9e art après les sorties rapprochées du conte noir « L’Homme sans sourire » (scénario de Louis ; Bamboo/Grand Angle, février 2021) et de l’anticipation jeunesse « Genius T1 : Un robot pas comme les autres » (scénario par Sergio Salma ; Glénat, août 2021). Auteur complet sur le présent album, Hirlemann reprend son style semi-réaliste et développe un jeu d’acteur expressif, où se devine les influences du manga et de la japanimation.

Une amitié face aux angoisses du lendemain (planches 13 et 14 - Delcourt 2021).

La vie étant une jungle, ne nous étonnons pas de voir l’album s’ouvrir par une galerie de portraits animaliers, témoins sidérés d’un zoo devenu un cimetière après un attaque terroriste dévastatrice. Le virus de la rage est aussi le signal d’un fléau tristement bien humain… En 144 planches baignant dans une atmosphère de lavis de gris, « De Ira » exprime de fait toute la colère et la fureur (de (sur)vivre…) de son titre. Non dénué de références fantastiques et cinématographiques, à commencer donc par les monstruosités et esprits malfaisants balinais, parallèles du folklore japonisant remis visuellement en scène notamment par Miyazaki (voir « Princesse Mononoké » en 1997 ou « Le Voyage de Chihiro » en 2001). L’album dévoile ici ses mystères sous-jacents, rejoignant ainsi Hugo dans l’esprit révolutionnaire des « Misérables » : « L’insurrection est l’accès de fureur de la vérité. »

Esquisses.

Laissons le mot de la fin à l’auteur : « C’est un livre dense ; je l’ai voulu ainsi. C’est l’histoire d’une âme en colère qui passe à côté de l’Histoire. J’ai essayé d’illustrer une émotion, un emportement plus doux que le miel comme dirait Aristote. Finalement l’inverse du stoïcisme prôné par Sénèque, comme pourrait l’indiquer le titre que je lui ai emprunté. J’ai voulu raconter la fin d’un monde, la fin d’une époque. Avec tout ce que ça implique de peur et de tumulte, mais aussi d’espoir. À l’image d’un train qui déraille, d’un immeuble qui s’effondre…Ce livre vibre avec différents évènements qui se sont déroulés durant sa réalisation. Je suis passé d’une histoire d’anticipation à un état des lieux malgré moi, tant les mouvements sociaux, le populisme et les différentes crises se succèdent à un rythme de plus en plus effréné. Cet album se nourrit aussi d’une part intime de ma vie, que je préfère taire pour ne pas qu’elle prenne le pas sur la lecture. »

Rouge de colère !

Recherche de couverture.

Philippe TOMBLAINE

« De Ira T1 » par Stéphane Hirlemann
Éditions Delcourt (21,90 €) – EAN : 978-2-413-02823-9

Galerie

Les commentaires sont fermés.